Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Amarin Romarin

  • quel goût à ma fenêtre à café ce matin ?
    fort, sucré, sentier et foret
    qu’est ce qu’on mange ?
    comme tous les jours, c’est pavé et millimétré, pavé le petit sentier, millimétré dans la forêt
    quand est ce qu’on part ?
    moi et les infimes morceaux de moi-même
    quand est ce qu’on part dans la fenêtre sur le petit sentier désordonné des aventures journalières

    j’aimerai une minuscule cuillère pour pouvoir me ramasser
    j’aimerai des petits chaussons pour moins sentir la dureté du sol du sentier
    j’aimerai prendre une déviation au chemin routinier des millimètres de la forêt

    la forêt où les morceaux de moi même sont perdus, petits poucets déchirés, on se cherche la dedans
    les millimètres sont tordus, les mots sont fichus
    les sentiers pavés des intentions sont à éviter – on se serait vite égaré la dedans
    la cuillère dans la fenêtre remue lentement les pavés déposés au fond de la journée immense dans laquelle
    on est tombé, c’est pas pratique
    les chaussons renoncent, c’est la panique
    la forêt s’éveille, psychiatrique

  • il y a celui qui a bien changé depuis la dernière fois
    celle qui ne fait que pleurer et qui ne sait plus quoi faire d’autre
    celle avec une voilette délicate qui tombe devant son regard flou
    celui qui sert les mains trop fort qui parle trop fort et qui est déjà saoul -car aujourd’hui c’est spécial
    il y a celui qui prend en charge et qui a appelé tous le monde – central
    celle qui a été oublié et qui arrive en cours – ah on ne savait pas que vous vous connaissiez
    il y a celle qui se sent tous permis – car le sang
    celui qui fait un discours très beau comme d’habitude – voix grésillante, ton posé, respiration hachurée
    celle qui a fait la playlist très adéquate comme d’habitude
    celui qui s’accroche aux bras, aux coudes, aux hanches
    celle qui répète on s’y attendait quand même
    celle qui raconte des conditions matérielles de vie, décrit des statistiques, estime des probabilités
    qui rationalise intellectualise politise
    qui jette des braises de colère par les yeux et des mots compliqués par la bouche
    celui qui raconte les derniers mois – teint cireux, traits tirés, cernes tendus
    celui qui s’était éloigné et qui ne sait pas bien où se mettre
    celui qui s’exclame pédé régulièrement – car ça fait du bien
    celle un peu loin qui vient soutenir
    celle qui ramène des choses à manger, débordantes
    celle qui pleure dans un coin – corps accroché, bras bouleversés, doigts fébriles
    celui qui profite de l’occasion pour prendre des nouvelles
    celle qui écrit un zine de revendication de vies vivables en étant trans
    en étant pédé
    en étant psychiatrisé
    en étant fou
    en étant en galère
    en étant précaire issu de précaires issu de précaires
    celle qui ne sait pas quoi faire du chat et de son corps
    celui qui préférait ne pas être là – transparent, balbutiant, continuellement hésitant
    celui qui a commencé en disant « c’est le premier de la saison » – armure anti-larme sarcasme anti-drame
    celle qui essaye de reconstituer le puzzle, mettre des visages sur des noms – les noms changent, les
    visages aussi
    celui qui s’en veut
    celle qui répète je l’avais bien dit – air entendu, sentence définitive
    celui qui fait des blagues – se protéger
    celle qui s’énerve beaucoup qui déborde de colère qui en mets partout – régurgiter
    celle qui passe derrière avec sa petite éponge à émotion – continuer
    ceux qui n’en sont pas, n’en font pas parti, parle d’une autre personne qu’on ne connaît pas
    celle qui a géré la cagnotte, les storys, les appels au passé
    pour faire fonctionner le présent
    celle, sublime, qui tient – solide, magnifique
    celui qui n’en peut plus des contacts physiques et d’avoir l’épaule humide
    celle qui compte à combien on en est, met à jour les listes
    celle qui bouillonne de colère et qui ne simule même pas la contenir – tout brûler
    celui qui se ronge les ongles les sangs les bouts de doigts – un de moins
    qui est en train de littéralement se dévorer de l’intérieur
    celle qui connaît tout le monde – ventral
    celui qui fait des serments qu’il ne tiendra pas – appelle-moi
    celui qui fait des promesses de circonstance car on ne sait pas quoi dire d’autres – quand tu veux
    celui qui parle de foi, nouvelle, de sens, ancien, d’engagement
    et qu’on ne croit plus
    celle qui parle beaucoup beaucoup beaucoup – je n’écoute plus
    celui qui propose une action contre l’hôpital psy contre les psychiatres contre l’État

    celui qui écoute tout et ne parle pas
    celui dans sa boîte, mort et vivant à la fois

  • t’es là
    doux présent joyeux instant
    odeur de printemps, pétales au grès de la brise, travelling cerisier – sourires
    vous êtes là, parenté cimentés à travers le temps, sang ciment des enfances sentimentales, liens charnières
    entre habitué.e.s enchantés


    tu prendras une respiration puis deux puis trois
    tu hésiteras avant de prendre la parole et la fuite
    avant de laisser mijoter les remous non-dits des passés ankylosés
    verdâtres, marais usées, moustiques des regroupements familiaux printaniers


    tu réfléchiras soigneusement aux mots par lesquels ouvrir la séance
    thérapie, soin ou tribunal
    et au détour d’un silence en rotin
    plan large sur familles défaillantes
    plan à l’heure du thé, lumière du soir, golden hour des relations défectueuses
    d’un coup
    tu t’engouffreras dans le tunnel des phrases-qui-ne-s’arrêtent-plus
    des mots non dits qui jaillissent forts, torrents de lettres dégoulinants de tes lèvres inarrétables
    tu avaleras parfois les mots de liaisons qui ne lient plus grand-chose entre vous, les verbes définitifs,
    verbes infinitifs, actions sans pronoms
    dire je est indiscible
    zoom rapide efficace sur instant suspendus, plan sur réactions, caméra sur visages ombragés
    par les mots et le cerisier
    son de ta voix ta voix seule déliée et veloutée imperturbable
    tu continueras
    malgré les lèvres qui s’affaissent malgré les regards courroucés malgré les tentatives d’interruption
    malgré les tentations de ne plus être là, malgré les lâchetés ordinaires et ordonnées, malgré les tasses qui
    accélèrent le va-et-viens bouche-soucoupe, malgré les yeux qui clignotent malgré le vent qui se lève
    tu t’enivreras de ta propre parole
    tu parles tu libères tu décris
    voix blanche lumière blanche paupières lourdes
    visages blafards thé renversés
    ceriser imperturbable
    caméra gênée regarde ailleurs
    plan sur la route derrière oh tiens le facteur


    ne resteront que les bras ballants
    les souffles courts
    les sangs montés aux joues
    et pas grand-chose à quoi se raccrocher
    pour faire perdurer
    les mythes familiaux élimés

  • Etre un corps fantôme et visiter sa propre existence
    visiter les êtres autour
    visiter le Réel
    fantomatique
    être sans consistance
    sans contour
    sans visite
    être son propre visiteur
    dans son propre viseur
    être son propre fantôme
    se hanter soi même
    être brume et brouillard

    se dissoudre
    se débattre
    chercher le grain qui résiste à la désagrégation
    le grain de la voix
    le grain des corps
    corps de sable ou de papier
    voie de choix, viseur de soi
    être ver et souffle
    se rabibocher soi-même
    être un corps de voix
    voix de sable ou de papier
    et fabriquer un machine bien huilée autour des grains de soi

  • Maintenant tu es morte.
    Tu es morte depuis longtemps, une quinzaine d’année aujourd’hui.

    Je me souviens de l’odeur du pain dans la cuisine, la lumière claire du matin par la fenêtre qui laisse une trace sur la table où je prends mon petit-déjeuner. Des tartines beurrées sur le pain que tu venais de malaxer, laisser reposer, enfourner. Tu me proposais des histoires, des jeux et des jouets à profusion, il y en avait partout, il n’y avait aucune place à l’ennui. Des petits animaux à qui j’inventais famille et vie communautaire. Mes histoires envahissaient la table de la cuisine, les animaux se construisaient des cabanes avec des cailloux, des petits bouts de bois, des boites à chaussures que tu me donnaient ; tu mettais ton grain de sel dans mes histoires d’animaux, le pain cuisait à côté de nous. La lumière descendait.
    Tu m’emmenais voir des dessins animés au cinéma, tu m’emmenais au parc, à la médiathèque à côté de ta maison, dans la petite rue pavée du centre-ville de la ville ordinaire où tu habitais et où j’habitais aussi. Tu m’emmenais dans ton monde à la lisière de celui des adultes, tu jouais des fois plus que moi, tu y croyais des fois plus que moi ; je ne pouvais pas grandir.

    Les animaux et leurs maisons, leur école et leur hôpital, leurs éclats et leurs opacités restaient en place plusieurs jours, les adultes faisaient leur vie autour, tu faisais barrage pour laisser les animaux et mes histoires faire leur vie. Tu faisais barrage pour être de mon côté de la lisière, j’adorais ça. Tu m’inventais des histoires, je t’en écrivais dès que j’ai su écrire, je t’en ai dessiné dès que j’ai su tenir un crayon dans mes doigts jeunes et dodus.
    Tu me racontais des blagues, des contes et bouts de ta vie, ça durait plusieurs jours, on sautait d’idées et d’aventures ensemble. Tu rajoutais des animaux et des cabanes, tu y croyais des fois plus que moi ; je ne pouvais pas grandir.

    Maintenant tu es morte et maintenant je sais. Je sais que tu as utilisé le fait que j’étais enfant pour faire sur moi et sur mon corps des attouchements sexuels. Maintenant tu es morte et vraiment, heureusement, car toi vivante, mamie, et moi adulte, j’aurais empêché chaque enfant de ma connaissance de rester seul avec toi ; j’aurais expliqué à chaque personne ce que tu m’as attouché, ce que ça produit sur moi, ton inceste et le silence, ce que ça produit de haine de moi, j’aurais expliqué méticuleusement avec des arguments et des sources scientifiques avec des exemples tirés de notre relation, relation pourrie-moisie, aigreur-colère, tes histoires ne te sauveront pas. J’aurais hurlé à chaque adulte quand les mots se seraient échappés de moi, quand, épuisée, je ne pourrais que m’effondrer, pour espérer être crue et protéger. J’aurais écrit pour laisser des traces tangibles car les discussions se seraient dissoutes dans les souvenirs. J’aurais écrit des mails adressés, des romans anonymisées mais finalement pas tant, des textes à la colère lancinante. J’aurais milité dans des groupes de lutte contre les grands-mères qui attouchent les enfants qui inventent des histoires. J’aurais refusé de fêter quoi que ce soit en ta présence, j’aurais proposé mon numéro de téléphone et mon temps pour tous les enfants qui voudraient raconter des histoires qui leur seraient arrivées. J’aurais fait un grand feu pour les animaux, les cabanes et les litres et les litres de souvenirs, j’aurais demandé ton argent pour payer mes séance de psy, j’aurais demandé des excuses. J’aurais sûrement été injuste, ça aurait été délicieux.

    A la place, tu es morte et je rassemble, péniblement et consciencieusement, les morceaux de moi-même éparpillés dans les tristesses floues et les colères lancinantes.