derrière tout texte toujours se cache un nom
le vrai
prétexte à la dérogation
comme au-delà du ciel s’inscrit du bleu la mer
et à chaque vague ce nom
le même
sans qu’il ne soit nommé à peine soufflé du vent
pour alimenter les moulins multiplier les pains
et faire croire au miracle
car jamais rien n’est inventé
tout est transformation
l’intrigue ne pouvant dévoiler du nom
l’inspiration
pourtant je l’ai en tête
je n’entends même que lui
me parlant d’elle directement
il me la rend présente dire que d’autres l’utilisent
ça me fait toujours sursauter ce même nom en pleine rue
et j’ose lever les yeux comme si tu avais répondu
au nom jamais nommé
crié sur tous les toits
par ces chats dont aucun n’est gris
la nuit je sais l’oiseau proférer sa menace
avec la malice de saison
il me dit dans mon rêve
je vais le révéler
au premier son du rossignol avant le chant du coq
et le monde entendra
le nom qu’en écrivant tu tais

les heures fument et chaque degré compte
laisse advenir la fraicheur de l’aurore
capture-la tant que l’astre le permet
ventile docile sans laisser entrer les petits invités
filtre l’air tant qu’il est pur
même les oiseaux chantent moins fort
donne-leur de ton eau tant qu’il y en a

les heures passent et chaque degré compte
remue chaque espace géométrique de soleil
calfeutre les êtres et ton antre
ne confonds pas jour et nuit tant que la lune
démêle les ombres sur le sol
au zénith elles se confondent
tu n’es qu’ombre dans la torpeur

assieds-toi à l’ombre tant que
appelle les éclipses
espère l’obscure
les heures brulent
brule

L’enfant

La lumière est blanche, aveuglante, elle prend tout l’espace.
Elle oblige à cligner, à fermer les yeux.
C’est trop blanc, trop brillant.
Un bruissement imperceptible : herbes froissées, vent léger qui les frotte.
Dans le blanc, les mouvements vagues se dessinent. Les hampes longues se balancent.
Rien de vraiment distinct : des silhouettes d’herbes. Un flottement flou, végétal.
Du jaune émerge du blanc, du vert clair. Très pâle.
Et le bleu du ciel, pâle aussi.
Une impression de lenteur et de silence.
Dans le pâle, une ombre passe au sol, un mouvement bref. Et haut dans le ciel un rapace plane.
Le cri perçant de l’oiseau : au sol l’ombre fuit. C’est un autre animal, à fourrure. Un lapin, un garenne
dont on devine les oreilles et la fourrure bondissant vers un bosquet.
On le suit à la trace.
On est un enfant, de cinq ou six ans. On court difficilement dans les hautes herbes. C’est une jungle.
L’enfant s’enfonce et peine à courir. Grandes enjambées plutôt, graminées qui grattent, jusqu’au visage.
On est l’enfant qui se touche le nez et la joue, qui cligne de l’œil et qui regarde partout.
On est l’enfant qui poursuit son chemin à la recherche du lapin.
On est l’enfant qui arrive à une ruine, vieux murs rongés de mousses et poutres délabrées.
On est l’enfant et son désir, l’enfant et sa peur. On entre dans un endroit interdit.

Oublie tout alors, si tu veux
Moi je ne t’oublierai pas
En quels mondes as-tu choisi de fuir
Sur quelles crêtes entre mémoire et oubli
Tu marches comme une funambule
maladroite
Comme une vieille femme ivre
Mais jamais ne tombe
Là où il y a tes pas il y a la terre qui ondule
et rit
Et toi tu ris comme une enfant
Là où il y a mémoire il y a ton enfance
Tu as de nouveau cinq ans et tu appelles 
ta mère et tu appelles ton père
tes frères et tes sœurs et des noms 
que je ne connais pas
Tes yeux rajeunissent pourtant 
tout au creux des rides 
que je dois pousser pour y voir
Je te découvre et je ne te connais pas
Je te regarde grandir
Vieillir
Partir vers un pays
Sautiller sur ton jeu de marelle gravé 
à même ce qui t’appartient 
À gauche, à droite, à pieds joints de la terre 
au ciel – ou l’inverse 
Moi je m’emmêle pour te suivre 
Je te perds ici, je te retrouve cachée derrière 
ta propre figure
Trépignant entre les temps 
Je ne sais plus où te chercher, tu te faufiles 
et tu recouds l’histoire 
Sans gare au raccord
Là où il y a ton corps de vieille et là où il y a 
ton corps d’enfant – c’est le même 
Le dedans d’un dehors 
Je n’existe plus car je ne suis pas encore née 
Tu m’appelles Madame 
Là où il y a tes mains tes os tes veines et 
leurs récits noueux j’existe 
Je suis née de cette chair et quelque part en 
toi se rappelle et quelque part en toi ne m’a 
pas encore vécue 
Tu déroules la bobine à l’envers comme un 
fil qui s’étire de moins en moins tendu 
jusqu’à toi
Tu rajeunis vers tes ancêtres 
Ce sont peut-être eux qui t’appellent et qui 
t’accueillent comme une toute jeune pousse 
juste sortie de terre
Tu es de plus en plus réelle faite de tous tes 
morceaux à la fois
Je me tiens sur ton seuil, je te regarde 
depuis la porte entrebâillée 
Entre quelles eaux vogues-tu et vers quelles 
berges
Retrouver ceux que je ne connais pas mais 
dont je partage le sang et l’histoire cachée 
Entre les pierres du fleuve de vies entières 
avant nous
Il y a des mystères et il y a des choses que 
l’on sait sans savoir 
Dans l’entremêlement des tendons sous la 
surface et parfois loin au dessus
Il y a nos ombres et il y a nos esprits
Comme des flux ou des fantômes
Qui ne se lâchent jamais
Je te regarde prendre un chemin invisible et 
troué comme une dentelle 
Douce sous mes doigts 
Ce même drap blanc dont je m’envelopperai doucement à mon tour le jour venu

Mon amour si je n’ai ni
début ni fin
si toujours il est possible 
de me rallumer
alors vois-je la question 
fondamentale venir ?
existe-je, dans ses moments d’absence ?
j’ai compris le temps comme
une spirale incendiaire la 
chaleur maximale à l’arrivée la
froideur minimale 
au début

Mon amour si je suis mouvement si je suis
chaleur comment
ne pas comprendre ?
ton visage ta peau tes organes
chaque jour je 
consume je 
brûle comme
tout le reste de l’existence
car je suis feu
je manifeste le 
temps

À l’extrémité

Garde ton pas mon ami.
Si tu venais maintenant tu serais effrayé pour moi.
Peut-être même que je voudrais que tu me sauves.

Nous avancions sur le même sentier mais j’ai emprunté une coulée sauvage
et j’approche maintenant des confins du déjà-vu.
Je suis arrivée sur une crête, une frontière à bas bruit.
A cet endroit où j’essaie de me tenir plus penchée que le ciel
un vent extraordinaire envoie tout valser avec une joie mauvaise
dont je ne peux jouir que seule.
Je m’agrippe au sol comme à un sein. Personne ne supporterait ça.

En marchant jusqu’ici j’ai recompté mes pas et les offenses et je sais toutes les nommer.
Tout a un nom quand on marche bien.
Là où des hordes se terraient j’ai tenu en joue la trouille dans le creux poplité.
Là où les silences étaient contraints j’ai rompu la joliesse polie en hurlant.
Les bêtes m’ont enfin appris à pousser des cris sans écho.

Ici je suis vivante à sang-froid.
Je me tiens sur ce col les cheveux trempés comme une naissance. C’est le dernier endroit où c’est encore
possible.
Dans une danse erratique je tournoie pour conjurer le voyage, les pieds impatients et la tête dégagée.

Garde ton pas, amour.
Nous avons le temps d’un désir géologique, ne te presse pas pour me retrouver maintenant :
je suis hideuse et c’est très beau.
Demain, ce qui ne sera plus jamais reposera sous un grand tumulus.
Nous nous hisserons dessus avant de repartir.

Lave tes yeux une première fois
Oublie ce que tu faisais avant
Frotte jusqu’à faire disparaître tes iris
Tu es prêt•e
Dans un moule, verse un peu de ton sang
Ne le remplis pas complètement
Le sang ne comble pas, il est juste le début
Mélange trois fois, avec des pauses
Respire profondément
Commence à découper l’animal de ton choix
Abîme tes rêves sur la planche à découper
Cisèle-les calmemement
Expose les tripes de l’animal que tu découpes
Ou bien les tiennes, c’est selon
Efface le sourire hypocrite du tutoriel vidéo
Le moment venu, évacue la sueur accumulée
Allume le four et fais fondre ta peau sur la vitre
Ne te définis plus par ton corps
Déplace légèrement le bras droit au dessus de la jambe gauche
Inspire profondément
Lave tes yeux de nouveau
Maintenant tu peux voir
Contemple le désordre et absorbe-le
Arrache un cheveu ou un poil
Un des tiens ou de ceux de l’animal que tu découpes
Laisse-toi submerger par l’évidence qu’il n’y a pas de frontière entre les corps
Vide-toi de ta peur et retire les organes
Extrais ton ombre et fourre-la dans l’animal que tu découpes
Ajoute des pruneaux dénoyautés
Le four est chaud
Expire profondément et allonge le dos
Tu ne sais plus ce que tu dois faire cuire
Choisis

Solstices

Sortir de l’hiver, d’abord.
Abandonner les neiges, s’habiller de blanc, dévêtir les paupières de leur voile de silence, et plonger
dans les rumeurs du monde,
Exorciser la pluie et ses grondements ensuite, porter ses charmes, les cheveux libres de toute
capuche, défaire œillères, battre au trot les pavés mouillés,
Puis saisir l’éclaircie, à pleines mains, à pleine bouche, croquer dans sa chair comme on frissonne
dans sa peur, dans les serpents noirs d’un vertige,
Savoir le corps falaise, enfin. Savoir la mort dans les sauts d’un ange. Ouvrir ses ailes. Chanter l’oiseau
qui s’est perdu dans ma chambre, qui s’est cogné dans ta tête.
Te rendre visite, regarder l’été célébrer son solstice et puis les brumes envahir tes yeux.

Prends un tournevis
Tourne autant qu’il faut
Dévisse ton corps, ton cœur et ton esprit
Retire la pile
Nettoie l’oxydation que la vie a déposée
Change la pile
Reprends le tournevis
Recycle l’ancienne
Tourne autant qu’il faut
Relance ton corps, ton cœur et ton esprit
Regarde, tu fonctionnes à nouveau.

Leur histoire

Au-dessus d’un petit bout de terre lumineux
Anticyclone et Dépression s’alternent
Allongée avec mes souvenirs 
Sur un tapis rayé et coloré
Le dos collé aux bruyères desséchées
La tête posée sur mes bras croisés

J’attends
J’attends mes nouvelles
J’attends et c’est long

J’écoute
J’écoute les oiseaux solitaires
Qui me survolent
M’encouragent dans leur langue

Me regardent

Je les laisse regarder
C’est leur histoire

J’attends la mienne