Que la pierre respire, elle est notre testament
Que la terre se tourbe, elle danse avec nos morts
Que le geste se créé, il devient l’aube
Quand les chevaux se déchaînent, la pluie lave les vivants

Les songes noirs défont les nuits
glissent sur les fronts en sueur
par la clarté revenue
dans l’immobilité du silence.
Elle s’assoit sur le sol et dans un souffle
se fond dans une contemplation divine.

Un grand chien dort à l’ombre
des ardoises.
Les portes des chambres sont entrouvertes
et le silence frais dans la maison
raconte août sur le plateau.

Un grand chien dort à l’ombre.
Dehors a cligné des yeux ; le paysage est sidéré.
Sur l’ardoise une soustraction :
on pose le chien et
on retient son souffle
Où sont les adultes ?

Devant la maison l’ombre du chien
gronde dans la vallée
L’eau trébuche dans la rigole
bruits de pleurs – la porte est close
Une fleur rouge s’étale sur le coton

une flaque
dehors
l’ombre n’a fait qu’un tour
devant le chien de la maison

Autour de la table, je range ma famille.
Mon père doit se mettre debout et reculer de dix pas les bras ouverts
Je demande à ma sœur de fermer sa bouche, ravaler ses larmes et de lever la main
Ma mère descend sur terre, je lui dis de s’asseoir les mains sur la table, au contact.
Et moi je les regarde 
J’allume la lumière, et l’ombre nous quitte 
Elle s’envole par la fenêtre que j’ai ouverte.
On doit tous respirer fort et l’air sort de notre bouche en râles.
Je mets les assiettes sous la table, nous mangerons la terre
Pour retrouver le sens du commun et nos racines. 
Nous devenons du mycélium humain,
Et je n’ai plus besoin de faire semblant.

Je passe la porte vitrée du magasin. Je prends une lente et profonde inspiration. Et tandis que j’avance au milieu des allées sous les néons et les promotions, mes yeux voient tout ça, tous ces objets pour tous ces gens. Toutes ces choses dont on n’a pas besoin et qui deviennent attractives. On les veut pour soi. Et alors

je me demande qu’est-ce qu’ils nous vendront
quand tout sera plein
toutes les maisons
tous les appartements
de tous les français
les salons, remplis
les tiroirs, bouchés
tout tout sera plein
le sol on le verra plus
ma bouche sera pleine
ta bouche sera pleine aussi et vomit dans la mienne
tout tout sera plein
les placards déborderont et on chiera des objets
une fourchette
un canapé dernier cri
je décore ta maison de merdes en plastique
tout tout sera plein
et on mangera du papier d’emballage et des sacs compostables

Une puissante alarme déchire ma pensée. Je me tourne et observe la vitrine brisée par la violence de l’impact. Des gens se sont énervés. C’est dangereux de laisser croire au désir illimité d’objets. Des gens qui ne pouvaient pas les acheter et des gens qui ne voulaient pas les vouloir. Ils se sont énervés, ils ont tout cassé. Je cours au milieu du verre brisé.

J’ai bu

une nuit
ma peau a bu
comme un animal assoiffé

une nuit
la neige est tombée au-dehors
elle a tapissé la rue de son silence
une main a caressé ma peau
le désir a poussé sous mon ventre
et le monde s’est tu

une nuit
le passé l’avenir ont disparu

une nuit
la lune a surgi
elle irradiait
elle m’a attrapée dans sa clarté
j’ai découvert les grains de beauté
qui constellaient ton corps
qui étincelaient

une nuit
une longue nuit
délicieuse
dans le cocon d’une petite chambre
dans les plis des ombres blanches
des soupirs mauves des gestes tendres
nos corps avides ont exulté

une nuit
j’ai bu
j’ai bu

Je me suis levée
j’ai déplié mon corps du milieu vers les extrémités
j’ai marché dans le couloir
j’ai commencé à descendre l’escalier
j’ai senti ma cheville droite craquer et ce n’était pas en rythme
je me suis arrêtée
j’ai mis ma main sur le mur
j’ai senti les conduits ronronner et c’était en rythme
j’ai regardé le soleil descendre sur le cyprès
j’ai respiré par le nez avec le nez
j’ai sauté les dernières marches
j’ai pensé que ce n’était plus de mon âge et qu’il ne fallait plus le faire
j’ai pensé que je le referais demain
j’étais arrivée là où je voulais aller
je n’avais plus d’autre endroit où aller après
alors
j’ai attaché mes cheveux en une seule entité
j’ai enlevé mes bagues
je les ai posées sur le pupitre
j’ai vu que mon reflet était plus droit que moi
j’ai levé le menton baissé les épaules desserré la mâchoire
j’ai fait comme j’ai pu
j’ai fait comme j’ai toujours fait
j’ai passé de la colophane sur les crins de l’archet
j’ai essuyé celle de la veille sur le bois
j’ai tourné les chevilles pas les miennes jusqu’à une fréquence
j’ai écouté les intervalles et c’était parfaitement exact
il était bientôt dix-huit heures
j’ai laissé tout
j’ai posé tous mes organes
j’ai posé mon cerveau mon foie mes intestins ma douleur ma colère
j’ai tout posé quelque part ailleurs mais pas ici
je me suis ouverte en deux comme une orange
et
j’ai parlé à travers toi

Un endroit qui parle

Ça ne ressemble à rien, à rien du tout de tout le monde connu.
Ce n’est pas une route,
Non, pas une route, pas un chemin, encore moins un pont.
C’est un endroit.
Un endroit qui ne veut pas être trouvé,
Alors personne ne vit là.
Il n’y a pas pas de maisons, pas de jardins,
Il n’y a pas d’écoles, pas de magasins, 
Le temps ne s’écoule pas non plus là-bas,
Les saisons n’y sont pas sages, elles ne tiennent pas en place,
Elles ne suivent aucune des règles du monde connu.
D’ailleurs,
Rien là-bas ne suit les règles du monde connu.
C’est un endroit envahi par les vents, toutes les sortes de vent, mais
Il ne faudrait pas penser que cet endroit n’existe pas.
Je sais qu’il est là, 
Je sais qu’il vit, je l’entends, je l’écoute,
J’attends qu’il me parle, de la manière dont parlent les endroits.
Je sens des vibrations de joie qui sont mes journées du réveil au coucher,
Je sens des vibrations de peur qui sont mes pensées du soir au matin,
Pourtant,
Je ne suis ni complètement mes joies, ni complètement mes peurs,
Je suis une vibration, puis une autre, et parfois il en apparaît de nouvelles,
Je suis ainsi remué, de tous les côtés à la fois,
Je vis sans savoir où je vais tout en allant quelque part,
Je ne sais pas qui je suis, mais
Je sais que je suis quelqu’un.

Je ne sais pas où nait la peur. Pourquoi cette création mentale infuse une réalité qui file de toute façon. La peur saisit. Elle prend le contrôle des pensées et resserre tout. La peur peut. Elle peut se glisser partout, même sur ce coucher de soleil sur la plage avec les filles. Je frissonne en repensant à cet instant magique qui pourrait ne jamais se reproduire. Un moment perdu. Et si je ne les revoyais jamais ?

Même la beauté fait peur. On peut se brûler à la joie si elle est trop forte. Et s’effrayer de perdre ce sentiment une seconde après l’avoir vécu. C’est parce que la vie est belle que j’ai peur.

Et même cette magnifique mer, face à laquelle j’étais assise, m’impressionnait et me rendait vulnérable. Apeurée. On se sent parfois seul face à l’immensité du monde.
Face à l’océan qui bat plus fort que nous et aurait pu m’engloutir.

Et

J’ai un air dans la tête
La goutte qui tombe me réveille
Juste une fuite, que je ne maitrise pas encore
Elle est mouvement, gravité et devient son au contact du carrelage
Une goutte. Un goutte-à-goutte.
Un rythme. La naissance d’une musique.
La percussion de la goutte
Elle s’écrase lentement et rejoint les autres gouttes en un filet
Ensemble elles sont flaque. La possibilité d’un étang, d’un lac ou d’un océan.

le jour où un savon autre que marseillais
osera me laver la main
je jure
je lance la barque
rafler la marchandise
et je t’offre une vague mais la vraie

le jour où la vraie vague lavera sur mon front
la folie de rêves insensés
incessants si fadas
que je leur ai cédé
alors j’entrerai au couvent

le jour où une barque lavera l’horizon
des dominations et conquêtes
qui nous gâchent la vue
à nous
idéalistes
alors je t’offrirai une larme

le jour où une larme lavera sur ma joue
le chagrin qui de la rivière
remonte de temps anciens
que je n’ai pas vécus
alors je parlerai
aux miens

le jour où une main lavera sur la page
la larme que m’inspirent d’autres vagues
je serais marseillaise
mais pas qu’un peu
vraiment
je t’enlèverai sur ma barque

Que la nuit remue, elle s’ensommeille
Que les corps s’enroulent, ils s’esseulent

Si alors le monde s’enivre, il reflue
S’il s’engrise, il tombe
Pluie
Dans le grain de l’aube

Des lueurs ondulent entre les draps
Lascives
Des roses grèges disloquent
Les chemises sur la chaise
Les dents de lait
Du jour
Liment leurs contours
Comme des châteaux de sable
Frêles
Dans la marée montante
D’un levain

Que s’étirent les mots, ils résonnent
Que s’épanchent les corps, ils se taisent

Si alors le monde dérive, il hésite
S’il trébuche encore, il ricoche
Radios
Dans l’acajou des commodes