Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Anne-Marie Bougault

  • Être
    une fenêtre
    et n’être
    que cela.

    Ouvrir l’œil
    l’iris la pupille
    ronde sur le monde

    Ouvrir l’ouïe
    nerfs ulnaires narines papilles
    laisser passer

    tout

    l’air les pigments la brûlure la tempête
    l’herbe la pluie les pierres les bêtes
    les foudres les parfums la folie le silence
    tout.

    Naître
    et n’être
    que cela. 

  • Tu n’as pas eu le papier
    Pas de papier pas de travail
    Pas de toit pas de pain

    Tu ne connais pas cette rue
    Tu ne comprends pas ce monde
    Tu n’entends plus le rossignol
    Tu ne goûtes plus les grenades
    Les galettes au miel de ta mère
    Jamais
    Il n’y a plus de musiques
    Plus de danses
    Rien n’est comme tu l’avais rêvé

    Moins de vigueur dans ton corps
    D’espoir dans ton coeur
    Tu ne connais pas cette rue
    Pas de toit pas de pain pas de main amie
    Personne
    Et tu n’iras nulle part

    Tu ne prendras nulle part à ce monde
    Ne recevras nulle part du gâteau
    Rien
    Ne te sera donné

    Et tu ne pourras pas leur dire
    Tu mentiras
    Ne retourneras jamais sur tes pas
    Jamais

    Tu n’es pas mort
    Tu ne vis

    Nulle part 

  • c’est la terre qui crie sous nos pieds
    la terre épuisée assoiffée lessivée
    rêvant encore la nuit venue de sa vie d’avant nous
    son humus feuillu ses humeurs humides son ombre
    ses racines ses rhizomes ses doux ombilics et ses lascifs lombrics
    ses graines graminées ses germes ses ombelles ses ombrelles
    sa moiteur ses cloportes son mucus ses champignons ses mousses
    son langage secret ses parfums de bois sombre
    ses larves ses filaments ses baves ses ruminations ses laves
    ses galeries obscures ses profondeurs pourries
    grouillant de mille milliards de vies
    toute sa vie pulsatile sa vie vivante
    sa vie sa vie vibrante et nourricière
    sa vie d’avant

    c’est elle terrifiée
    la terre
    qui crie

    asséchée irriguée décapée délavée
    démembrée remembrée éventrée excavée
    compartimentée cimentée plastifiée vitrifiée
    prisonnée poisonnée puantie perforée
    vidée gavée étouffée essoufflée
    arasée abrasée embrasée
    par nos bons soins

    la terre tuée

    écoutez c’est la terre en fièvre qui tremble
    qui gueule et nous dégueule
    qui tousse qui brame qui crame
    affligée affolée agonisée cabrée
    dans un sursaut
    dégobillée dégoupillée haletante et rauque
    elle nous vomit

    écoutez
    sous nos pieds
    c’est la terre qui craque

  • Le rouge est une couleur primaire

    Le rouge est une couleur chaude

    Le rouge est une couleur complémentaire du vert

    .

    Fillettes en pèlerines et capuchons pointus

    Gourmandes elles goûtent les groseilles

    Tirent sur les grappes les grains en bouche

    Elles avancent le long du pré

    À la queue-leu-leu vers leur vie

    .

    Je tire sur la perle de verre rouge

    Et tout le collier sort du bois

    C’est connu comme le loup rouge

    Cette histoire-là

    .

    Sort de moi une enfilade

    Gouttes de sang pointillées sur fond vert

    Carnivores

    Printanières

    Véronèse sous magenta

    Gentils coquelicots nouveaux

    .

    Étendue sur l’herbe chaude tout près

    Le delta de mon estuaire

    Source de tout le rouge

    Des origines à nos jours

    Immobile je bouge

    .

    L’amour primaire brille sur le pré

    Étoiles de mer

    Couleur grenade sur fond fougère

    De gouttelettes perlées

    Sillage voie lactée

    Écarlate écarquillée beauté

    Rouge et vert

    Complémentaires

  • Tu m’as prise
    par surprise
    jamais je n’y aurais cru
    à cet amour-là

    Entre Rosa et moi
    tu étais restée seule
    quelques années
    seule
    et
    vide
    traversée de vents froids
    en haut sur la colline

    Puis
    toi et moi
    nous nous sommes habitées

    Toi m’enrobant de tes pierres anciennes
    m’abritant de ton dos
    m’ouvrant par l’œil de tes fenêtres
    à l’air à la mer au jardin
    et à l’horizon bleu

    Je te répare tu me restaures
    tu m’envoûtes je t’écris
    je te couche tu me touches
    en mots je te porte à ma bouche
    tu m’aimes je te poème
    je te lave tu me berces
    ton sang irrigue mes veines
    ton sol poli de dalles rouges
    les paupières de tes volets jaunes
    la lumière arpentant tes pièces
    tes murs larges comme l’espace
    de mon épaule à mon poignet
    et l’ample ciel t’embrasse

    Ta faille secrète aurait la couleur de la peur
    peur d’un promoteur
    l’irruption sur
    ton promontoire
    d’un
    bulldozer crevant
    tes entrailles
    peur de crever salement
    pour le faux saphir d’une piscine
    une villa blanche façade liftée dents refaites

    Toi tu restes digne
    ignorant les menaces
    dédaignant les modes et les frénésies
    somptueuse et modeste
    vénérable
    véritable
    héroïne du quotidien
    sentinelle
    fidèle à l’instant
    tu demeures

    Et silencieuse tu respires
    recueillant les images de nos vies invisibles
    l’ordinaire les passions les chagrins les rires l’ennui
    tu les protèges
    entre
    tes mains
    icônes d’or sauvées de la nuit noire

    En haut sur la colline
    tu as cent ans
    et tu me survivras

    Seule sur ton île dans le monde noyé
    phare du futur
    nos souvenirs pour espérance

    Jamais je n’y aurais cru
    à cet amour-là
    à mon corps habité
    à mon cœur transpercé
    chaque soir
    chaque matin
    sur la colline
    l’éternité

  • .
    Le rouge est une couleur primaire

    Le rouge est une couleur chaude

    Le rouge est une couleur complémentaire du vert

    .

    Fillettes en pèlerines et capuchons pointus

    Gourmandes elles goûtent les groseilles

    Tirent sur les grappes les grains en bouche

    Elles avancent le long du pré

    À la queue-leu-leu vers leur vie

    .

    Je tire sur la perle de verre rouge

    Et tout le collier sort du bois

    C’est connu comme le loup rouge

    Cette histoire-là

    .

    Sort de moi une enfilade

    Gouttes de sang pointillées sur fond vert

    Carnivores

    Printanières

    Véronèse sous magenta

    Gentils coquelicots nouveaux

    .

    Étendue sur l’herbe chaude tout près

    Le delta de mon estuaire

    Source de tout le rouge

    Des origines à nos jours

    Immobile je bouge

    .

    L’amour primaire brille sur le pré

    Étoiles de mer

    Couleur grenade sur fond fougère

    De gouttelettes perlées

    Sillage voie lactée

    Écarlate écarquillée beauté

    Rouge et vert

    Complémentaires

  • Tu as peur. De quoi tu ne sais pas.

    Tu as peur des rires trop forts, des gens cruels, des gens sûrs d’eux, de ceux qui se moquent, de ceux qui battent leur chien. Tu as peur d’avoir compris trop tôt que l’homme est un loup pour l’homme.

    Tu n’es bien qu’à l’abri de ta famille, avec tes livres, avec les arbres, avec les bêtes.
    Dehors tu as peur. Pourquoi tu ne sais pas.

    Tu t’éveilles elle est là, elle est tapie en toi, tu en as honte, tu te sens ridicule, tu la caches sous un masque confiant. Tu crains le jugement des autres, leur incompréhension. Tu as du mal avec ceux qui assènent leur joie de vivre, la brandissent en étendard, se jettent sur toi pour demander : Et toi ça va ? Et tu entends tonner l’injonction : Réponds oui ! N’aie pas peur ! Extasie-toi ! Et si ça ne va pas gare à toi ! Tu as du mal mais tu ne le montres pas.

    Parfois, presque par hasard, tu découvres qu’il y en a quelques autres comme toi, qui ont peur sans savoir pourquoi, tu ne leur en parles pas mais ça te soulage : une confrérie secrète.

    Tu grandis. Tu as peur. De quoi pourquoi tu ne le sais toujours pas.

    Est-ce de la mort, ta propre mort, qu’elle surgisse par derrière te prenne par surprise elle t’attraperait tu ne pourrais même pas te débattre et tout disparaîtrait ? Ou est-ce de la mort des autres, ceux que tu aimes, qu’ils te soient volés arrachés tu tomberais défaite et tout s’arrêterait ? Est-ce de la mort ou de la vie, des soubresauts d’un monde qui tremble de la vie massacrée des foules grimaçantes des guerres lointaines des hommes vulgaires des banquiers de la laideur de la télé ? Est-ce du mensonge des trahisons de ta propre faiblesse ?

    Elle te tue.

    Tu préfères quand elle s’endort, s’assoupit sans raison, couchée dans ta poitrine. Son sommeil est la condition de ta paix.

    Mais tu l’as su trop tôt, que l’homme est un loup pour l’homme. Et malgré toi tu rouvres les plaies, et tu rejettes la paix comme un oripeau menteur.

    Tu veux vivre en vrai, tout regarder bien en face, les yeux ouverts affronter les lumières de la beauté comme du mal, te battre et sentir ton cœur battre, très fort, très vite ! À défaut de tout comprendre tu veux tout voir, te tenir debout sans armure, avancer, te sauver ! Ta peur c’est ton instinct, ta survie, ton moteur, c’est elle qui te permettra chaque instant de bondir et d’échapper au pire.

    Tu vieillis. Elle est toujours là et tu n’en es pas morte. Elle s’est tenue à tes côtés, tout ce temps, ta vieille compagne.

    Ta peur te fait moins peur. Tu as renoncé à te battre contre elle. Tu vis avec elle, presque pour elle, et avec les autres, tes frères et sœurs de peur. Ceux qui autrefois te terrorisaient ne sont que des enfants craintifs. Chacun est nu, depuis toujours, avec sa peur cachée dans sa poitrine. C’est la règle du jeu, la condition du partage.

    Parfois elle se fond en toi toute entière, alors tout s’éclaire et tu le vois, ce que tu ne voyais pas, pendant tout ce temps où elle était là : tu vois qu’elle n’était pas une étrangère, pas une ennemie, tu vois qu’elle était ta sœur, ton refuge, qu’elle était exactement toi, la vie qui te tenait par la main, pas à pas, qu’elle était même la joie.

  • Il faut toujours

    pour retrouver l’enfance

    un objet rond et délicat

    un galet poli – donc passé

    et oublié sur le bord d’une fenêtre,

    ou toute autre chose écrite

    dans le même caractère

    de la langue disparue.

    Car les enfances ont essaimé à la dérive

    laissé traîner sur nos chemins

    couché sur nos talus

    de frêles fragments :

    un souvenir de joue

    rond et délicat

    que le galet poli modèle.

    Ainsi se mêle

    à chaque objet trouvé

    un caractère d’enfants perdus

    un murmure une gifle un baiser

    et chaque mémoration s’élabore

    sur ce trésor.

    Dans la contorsion du temps

    tout se recrée se réécrit

    autre et pareil,

    nous laissant incrédule

    ébloui désorienté

    fragile

    heureux

    craintif et peureux. 

  • Elle attend le 74 à l’arrêt Lodi village. Elle a consulté les horaires, il devrait être là dans deux minutes. Normalement, elle serait allée à pied aux Danaïdes, mais avec cette chaleur. Elle n’a pas envie d’arriver en nage à ce rendez-vous. Il y a peut-être un boulot à la clé.

    Ses cheveux trop lourds dégoulinent dans sa nuque, elle a oublié sa barrette au bord du lavabo. Il n’y a pas un poil d’ombre de ce côté de la rue. Pas d’abribus non plus. Sous sa robe en lin jaune elle a enfilé à la va-vite une culotte en coton achetée il y a des années dans cette boutique de Notre Dame du Mont, comment ça s’appelait déjà, la vendeuse était belle, disons plutôt qu’elle avait une gueule, une gueule d’indienne Cherokee, un jour elle était tombée malade et on ne l’avait plus revue, le magasin avait fermé.

    Le conducteur du 74 attend à Castellane que son collègue vienne prendre la relève, déjà dix minutes de retard et il n’arrive pas, ne répond même pas aux messages. Est-ce qu’il doit prévenir Sandrine, elle va criser c’est sûr, Sonia fait encore la sieste et elle prend son service à seize heures trente. Il hésite à remettre le contact pour avoir un peu de clim. Les passagers s’impatientent, tout le monde est à cran.

    Elle ne sait pas si c’est elle qui a un peu maigri ou si c’est la culotte qui a pris un coup de vieux, toutes ces années oubliée au fond du tiroir, mais la bande côtelée de coton orange se relâche dangereusement autour de ses hanches, elle a l’impression que si elle bouge sa culotte va tomber. Il faudrait peut-être la jeter. Ou la porter avec des pantalons ? Oui, plutôt ça. Elle est quand même sympa cette culotte, avec son imprimé orange et violet à la Keith Haring.

    Le 74 est carrément en retard. La chaleur intenable. Le contact du coton sur ses fesses humides lui rappelle soudain son premier amour, le sentier qui mène à la plage, les parfums de myrte chaude, le sable collé à la peau, l’élan du baiser, l’étincelle et la fièvre. Ça fait tellement longtemps. Pas connu grand chose de mieux au final.

    Treize minutes ! C’est vraiment pas possible ce bus, toujours la même histoire, ils se foutent du monde ! Une dame, dont le rouge a coulé au bord des lèvres, s’insurge après avoir consultė sur l’application les horaires en temps réel.

    Elle plonge la main dans son sac, trouve au fond un stylo bille qu’elle utilise pour relever ses cheveux en torsade, sort son téléphone, vérifie  l’heure. Autant y aller à pied. Elle souffle, traverse la rue et avance sur le trottoir opposé, rasant les façades des immeubles, traquant chaque petit coin d’ombre en espérant que sa culotte ne va pas dégringoler. Elle ne sait pas que dans trente-deux minutes et dix-huit secondes elle va de nouveau rencontrer l’amour.

  • Chaque matin chaque après-midi chaque soir
    à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure
    Il fait ça.

    Il se lève du banc
    pose le sac en plastique sur le banc bien au milieu
    fait le tour du banc dans un sens
    fait le tour du banc dans l’autre sens
    s’assied à côté du sac en plastique
    et le vide en posant toutes ses affaires sur le banc
    toutes ses affaires une à une toujours dans le même ordre
    à la même place sur le banc
    il les regarde
    il vérifie.

    Puis il les remet dans le sac en plastique
    une à une toujours dans le même ordre
    il repose le sac en plastique par terre
    il se lève du banc
    fait le tour dans un sens puis dans l’autre
    toujours le même sens en premier
    se rassied sur le banc.

    Chaque matin chaque après-midi chaque soir
    exactement à la même heure bien qu’il n’ait pas l’heure


    Ses affaires toujours les mêmes depuis toujours
    il les place
    toujours à la même place sur le banc
    le journal daté du 16 juillet 1986 – le petit bouddha écaillé – la bouteille en plastique avec
    l’eau bénite de Lourdes – le carnet avec les noms les adresses les téléphones – le
    couteau suisse qui n’a plus de lame – la manche en tricot rouge – la petite poupée
    dans cet ordre-là toujours
    sur le banc
    puis retour dans le sac plastique.


    Il fait ça.

    Il regarde bien chaque objet
    sa place sur le banc
    il vérifie
    à la même heure exactement bien qu’il n’ait pas l’heure
    trois fois par jour
    en toute saison.


    Il ne regarde pas autre chose
    les gens qui en marchant s’écartent un peu du banc
    les enfants qui montrent du doigt et qu’on tire par le bras
    ceux qui ne dévient pas de leur route parce qu’ils le connaissent depuis longtemps
    ils l’appellent le vieux fou mais il ne le sait pas


    il ne les regarde pas.
    Il sait seulement qu’il doit faire ça
    ses affaires
    vérifier
    le tour du banc dans un sens
    le tour du banc dans l’autre sens
    toujours le même sens en premier
    et se rasseoir.