Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Brunelle Maddy Agulian

  • I. Ce que j’ai
    J’ai une femme dans la gorge
    Nouée gonflée serrée écrasée
    Elle s’écoute et ne dort pas
    Elle s’enroue et ne parle pas
    J’ai une femme dans la gorge
    Qui rêve d’expier, hurler, vomir
    Qui rêve de cesser et d’agir
    J’ai une femme dans la gorge
    Qui depuis le 8 novembre travaille pour rien
    J’ai une femme dans la gorge
    Qui se déteste de
    ne pas s’ouvrir
    ne pas souffrir
    Sévir Sourire
    J’ai une femme dans la gorge
    Qui ne passera pas au dessus
    Qui ne rira pas aux blagues
    Aux graveleuses du voisin
    Aux graviers de leurs bouches
    J’ai une femme dans la gorge
    Qui traîne un trauma tout serré
    Serré sur un plexus lunaire
    Lunaire de ne trouver personne.
    II. Ce que je crois
    Ce que je crois c’est ma fatigue
    Lestée au fond du lac épuisé
    Je crois au plomb qui traverse mon corps
    Je crois à la fin et au nouveau de mes chairs infimes
    Je crois au ciel pétrole des nuits
    Je crois aux froids gerçures qui s’invitent dans mes tanières d’enfance
    Je crois aux voix rauques de mes chansons de vie
    Je crois à l’asthénie qui dort tout au pied des tours d’ivoires
    Ce que je crois c’est l’impossible
    L’impossible retour d’être humaine
    Humaine dévorée dans la forêt des non-dits
    Ce que je crois c’est le froid qui me tord
    Je crois aux lumières criardes d’une ville fantôme
    Où je me verrai bien poser mes valises
    Vides et trouées par tous les espoirs
    Les lumières blanches des dernières demeures
    Je ne crois que ce que j’ai

  • Eh bien, je suis à l’état liquide.

    C’est ce qu’elle m’a dit, un après-midi, où le thé moussait plus que de raison dans la porcelaine.
    Il coulait à flots, réchauffait mes mains alors qu’elles tremblaient un peu, d’aise, de satisfaction.
    J’étais à l’état liquide, et elle aussi : je le voyais à la façon dont ses mains saisissaient la théière – liquide -, à ses yeux qui moiraient ma robe verte.
    A l’état liquide, comme elle me le disait, c’était une analogie du désir, de mon désir à moi.
    Ce qu’on faisait, c’était de la psychologie de comptoir, et ça la faisait rire, que je la fixe de mes yeux bruns et d’un sourire faussement – peut-être un peu vraiment – embarrassé. Être à l’état liquide signifiait voir sa libido au meilleur de sa forme, et rien que de l’écrire, je ris de ce mot démodé, la libido, ce concept freudien qui mériterait d’être écrasé et extrait de tous ses jus sous un talon aiguille.
    Dans sa question, il y avait cette innocence fausse et délicieuse, interceptée et retenue dans mon esprit, dès lors qu’elle me l’eut posée.

    Si tu étais de l’eau, à quel état serais-tu ?
    Eh bien, au même qu’aujourd’hui. A l’état liquide.

    A l’état liquide.
    A l’état liquide d’un bruit rond chanté tard dans la nuit par la gravité d’un évier en céramique.

    A l’état liquide.
    A l’état liquide d’une salive happée dans la danse d’une étreinte à rien de me rendre folle, du baiser coucher de soleil ; l’état liquide d’entre-cuisses, suintant de la promenade de mes yeux révulsés, de la main tiède plaquée sur le haut du ventre, juste en dessous des seins, la main devenue brûlante entre l’organe qui désire et l’organe qui respire ; l’état liquide d’entre-cuisses, mille fois fondues comme des bijoux d’argent ; l’état liquide d’entre-cuisses, seulement maintenues debout par l’autre main – assurée, douce -, glissée au bas de ma taille, juste à la naissance de mon dos blanc.

    Je suis l’être à l’état liquide qui fuit pour se découvrir, qui s’éloigne pour mieux marquer les soies d’auréoles humides ; l’état liquide, libre, d’une Colette sans corset dans les bras de Missy : nous deux, sur le pont entre deux rives, le fleuve – liquide, lui aussi – tournoyant juste en dessous.

    L’état liquide est un état transitionnel comme toutes les libertés ; et tout serrée contre lui, je le vois me glisser des doigts comme le cours impétueux d’une rivière humaine, je l’écoute comme l’épilogue d’un concerto démodé, le respire comme l’odeur de tabac perdue de mon enfance ; je le dévore comme un fragment de nuit charbonneuse, affamée à la table des Enfers, le caresse comme les pores odorantes de ma sueur devenue sèche.

    Qui devient liquide glisse et nage dans une existence d’amour d’un soi profond,
    Qui devient liquide coule dans ses retranchements,
    Qui devient liquide avale, aussi

    la mouille de ses propres

    fluides.