Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Camille Lacadee

  • Elle n’avait pas encore mangé sa grand-mère. La veste trop large, trouée de l’intérieur, pendait chez le faiseur d’anges, alors elle le paya. Cet argent qui tomba aussitôt jamais ne se releva. C’était la loi dans son magasin, nous l’apprîmes à nos dépends. Elle se remémora les tartines à la confiture de mouton dans les champs essoufflés, la loi de l’eau qui tombe dans sa province ancestrale, l’odeur de vomi dans les narines d’une autre, et le petit sillon que léchait sa grand-mère avant de partir.

    Jamais elle n’aurait cru pouvoir savoir quand ni comment ne rien dire.

    Pourtant la veste de la grand-mère devenue haut gradée militaire s’agite dans les torrents. Et c’est l’imploration.

  • Je sais bien que vous ne pensez jamais à moi. Pourtant si je disparaissais tout à coup, ou encore pire, graduellement, je vous obséderais.
    Vous seriez tout d’abord surpris, amusés, perturbés sans doute, vous vous étonneriez “ Ah quelle étrangeté ! Regardez ceci qui se met à flotter ! Regardez ceci qui tourne sans fin ! Regardez ce nuage aplati ! “
    Vous vous moqueriez sans doute, comme vous le faites lorsque quelque chose échappe à l’ordre du monde.
    Et peu à peu vous vous inquiéteriez. “ Enfin, quand ceci va-t-il se terminer ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Pourquoi ne nous a-t-on pas prévenus ? “
    Vous auriez désormais la nausée, vous perdriez pied, vous vous accrocheriez à la moindre pantoufle. 
    Enfin vous vous lamenteriez “ Oh nous aurions dû lui témoigner notre gratitude ! Force implacable tu nous manques tellement ! Nous ne savons pas vivre sans toi ! “
    Et il n’y aurait plus de couleurs, et il ferait nuit tout le temps, et le Soleil deviendrait une énorme étoile, et la Lune s’éloignerait encore plus rapidement, et toutes vos inventions deviendraient obsolètes. 
    Je suis la garante de votre normalité. Jamais vous n’osez même y penser.

  • Mon amour si je n’ai ni
    début ni fin
    si toujours il est possible 
    de me rallumer
    alors vois-je la question 
    fondamentale venir ?
    existe-je, dans ses moments d’absence ?
    j’ai compris le temps comme
    une spirale incendiaire la 
    chaleur maximale à l’arrivée la
    froideur minimale 
    au début

    Mon amour si je suis mouvement si je suis
    chaleur comment
    ne pas comprendre ?
    ton visage ta peau tes organes
    chaque jour je 
    consume je 
    brûle comme
    tout le reste de l’existence
    car je suis feu
    je manifeste le 
    temps

  • Ta tête se tourne et dit :
    “ Vous avez entendu ça ? ”
    Ta tête se retourne et dit : 
    ” Vous avez entendu ça ? “
    Ma tête se penche et pense : 
    Ta langue, sur ma langue, sous ma langue, sur ta langue.

  • Je me ratrappe
    à l’herbe
    au sol
    la poussière
    Tombée des mains en avant
    Elle dit ton T-shirt déchiré
    Elle dit tu es allée en acheter un autre

    Je ne sais plus
    Les oiseaux le matin
    chantent chaque choix
    Tôt la lumière éveille les cigales aussi
    Le silence sur la colline
    Le vent dans les buissons qu’ils avaient arrachés

    Et je regarde un mur
    en pierres gigantesques dans lequel je me crois

    Je me place tout là haut
    pourtant pas prête à sauter
    Plutôt comme un machin-impossible
    de délivrer les ruines déjà
    de mon malheur inaccessible

  • Longtemps je n’ai été que tension. Un nerf tiré, sur le point de claquer. Tout le temps, à gauche à droite, tourner la tête se pencher. 

    Parfois il y a du poids. Le poids. La sensation d’appartenir. À la terre. Au sol. Un contact, une présence peut-être là oui. Parfois, mais rarement.

    Et puis ce sont d’autres parties qui tombent, au final. Qui s’attachent à la gravité. Les seins, les joues, le trop plein des cuisses, sous les yeux.

    Je vais jusqu’à mon corps, il m’occupe.

    Mais non, il est souvent serein, il est passé par là, il attend, en puissance. 

    Et il s’envole encore, plus souvent qu’il ne devrait le faire.

    Mais bon, il veut comprendre d’où je viens, moi.