Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Charlotte Ignace

  • Enfant, je faisais un rêve récurrent: je courais pour fuir quelqu’un mais jamais assez vite pour lui échapper. 

    J’étais rattrapée et je devais me battre pour me défendre et pour défendre une ombre que je devinais être ma petite sœur. 

    Peu importe mon élan, la force des coups que je portais, mes poings étaient trop lourds et je ne touchais jamais ma cible.  

    Je me réveillais calme. Frustrée de pas avoir pu dégommer le type. 

    Depuis j’ai pu dégommer des mecs dans la vraie vie. Mais je sais pas si je protège bien ma sœur. 

    Ma frustration est mélangée à la colère, j’imagine que c’est courant. Colère sourde, juste ou pas. Sûrement légitime. Parfois. 

    Je traîne une frustration des mots et une colère liée à ma voix. Pourtant elle est grave, elle porte. Je parle fort. Pour me faire peur ou pour me rassurer. 

    La frustration ça naît pas seul, chez moi ça vient après la peur et le risque. Je prends un risque des que je produis un son. Des qu’un mot bute sur mes dents ou mes lèvres, qu’une syllabe glisse sur ma langue. Je prends le risque de mal dire, mal nommer, mal décrire. Le risque de trahir mon corps et mon cerveau. 

    Mais j’essaie au moins. 

    De nommer, de décrire, de parler. D’être juste. 

    Et la vraie peur c’est celle de pas être écoutée. J’ai plein de gens autour de moi qui entendent mais j’en ai rien a foutre d’être entendu. 

    Je veux nommer, décrire, expliquer parce qu’avant j’ai failli crever de pas pouvoir parler. J’ai failli crever de pas être écoutée. 

    La frustration c’est humide. Plein de larmes. 

    J’ai tellement gueulé, j’ai même gueulé sans prononcer un mot. Personne a su voir ou lire. 

    J’en ai voulu à celles et ceux qui m’écoutait pas. Je veux pas être un fond sonore, la télé qu’on allume en arrière plan. 

    J’en ai voulu à celle qui a pas pu porter mes mots vieux de 25 ans. Mais c’est mon taffe de m’occuper de ces mots là et de les apprivoiser. 

    Mon taffe d’apprendre à être juste dans ma colère. 

    Et puis j’ai finalement arrêté de crier, arrêté de boxer dans le vent pour demander à ma sœur si elle avait besoin de moi. 

    Mes potes m’appellent Force Tranquille et c’est putain de drôle parce que j’ai encore des mots bouillants dans le ventre. C’est comme ça que je sais que je vis. Parce que je sais nommer, décrire, dire et écouter. 

  • les cheveux trop courts
    n’a jamais voulu aller 
    chez le coiffeur
    dormir chez un·e ami·e

    les dents pas droites
    elle a pas de genre
    on le dit garçon 
    fille pd gouine

    c’est pas qu’on s’en fout
    c’est que l’enfant
    paraît neutre
    sourire à moitié convaincu

    c’était l’enfant qu’on entend
    que personne ne savait écouter
    celui qui passe son temps à chanter
    et à pleurer sous les draps
    dans les soirées
    dans les bras des filles

    je suis celle qui lit à haute voix
    qui compose avec ses mains
    celui qui écoute et affirme
    qui a les yeux ouverts

    je sens quand une larme
    s’apprête à rouler
    sur les joues
    des Gens que j’aime

    je me souviens des mots
    gribouillés dans mes carnets
    puis sur mes bras
    ‘j’ai peur’ ‘je l’aime’ ‘pourquoi’

    je connais désormais
    le genre du gamin du début
    c’est le genre à parler
    aux arbres

    à caresser les pigeons 
    qui agonisent
    la nuit
    dans le quartier de son enfance.

  • ça a toujours tapé super fort
    dans mon bide
    dans le cœur, ça frappe même
    autour des yeux
    dans le crâne

    ça tapait la nuit

    le corps demande du sommeil
    ça fatigue l’école
    et de toute façon il fait nuit

    c’est comme ça
    ça tape plus fort et moi
    je sais plus si on est
    proches du matin ou si
    c’est un rêve

    quand ça tape trop
    je grogne
    ça fait pleurer
    de plus connaître le jour

    c’est comme être enfermé
    dans des enceintes
    et personne sait
    et faut faire peur à personne

    pas dire que
    quand je marche j’entends
    mes os qui s’entrechoquent

    que
    quand je pleurs
    c’est de l’eau remplie de cendres

    que
    quand je bois tout le temps
    c’est pour piétiner celui qui frappe

    quand une famille de souris
    s’est installée dans ma chambre
    que maman disait qu’il y avait personne
    sous mon lit ou dans mes livres
    que j’ai voulu percer des trous 
    dans tous les murs
    que j’écrivais des mots sous ma peau
    que la beauté de l’été
    me faisait hurler
    que mes yeux tiraient mes vertèbres 

    tout le monde a flippé

    j’ai arrêter de flipper
    quand j’ai eu 9 ans
    que j’ai su que toutes les prises pouvaient prendre feu

  • ma chambre est une chambre de morts
    trois générations
    et des inconnus mais pas beaucoup
    il est mort là où je dors
    pas ma chienne

    il est mort sous ma fenêtre
    la fenêtre sous laquelle je fais l’amour parfois
    là où j’ai beaucoup dormi surtout
    elle est un peu froide le fenêtre mais ça remplit le coeur quand il y a du soleil
    je peux pas en vouloir à un objet je crois
    on a vécu les mêmes cycles
    la même lumière à la même heure
    ça devait être différent pour lui
    pourtant
    –
    moi en plus j’ai changé de lit
    l’ancien puait le suicide et le deuil
    pendant longtemps j’ai
    pas pu changer mes draps
    j’avais peur de perdre tes cheveux
    mais ça passe
    alors j’ai changé mon lit de place
    j’ai changé de fenêtre
    elle est plus grande
    t’étais belle dans mon lit avant
    mais c’est devenu flippant


    et les tiroirs dessous 
    ils sont plein
    ils dégueulent de nous
    ça me tords le bide
    de ce que t’as oublié
    de ce que t’as laissé
    tu t’en fiches des objets moi non
    j’en ai partout
    même dans mes plantes
    je me dis
    ça ferait du mal à maman si je jetais mes Legos
    alors je les fous dans les plantes
    mes plantes
    ils sont bloqués dans la terre ça me tords le bide aussi de les voir
    elle  est beaucoup trop mouillée parce que j’ai peur
    c’est pas grave tout ça en plus ça n’a pas d’odeur
    Nana m’a dit rien n’est grave à part la mort
    elle a raison
    un peu
    Mais quand il est mort ici dans
    ma chambre
    la sienne
    ç’a été c’était pas si grave c’était logique triste oui c’est vrai
    depuis je vole les bougies des églises
    et j’en fous partout
    faut veiller sur mes Légos
    sur mon nouveau matelas sur mes draps propres et puis je vois pas
    où je prierais sinon 

    parce que j’ai pas pu prier devant lui on m’a dit non il aurait pas voulu
    à l’époque j’aurai pu tout casser j’ai du garder mes chapelets
    maintenant y’en a partout
    pas pu prier devant toi j’ai beaucoup prié celle que j’ai jamais connue 
    y’a plein d’espoir dans la cire les deux sont brûlants
    j’ai toujours perdu mes briquets
    c’est pas grave
    les bougies donnent pas chaud 
    la (ma) chambre est tout le temps fraîche
    très humide
    elle doit pleurer plus que moi
    j’ai la pièce de la maison qui ressent tout
    elle suinte d’émotions plus que moi parfois et tu dirais que c’est pas possible
    parce que je suis toujours plein de tout
    que j’ai beaucoup débordé dans ma chambre et tu le sentais
    j’ai tout changé et même ma bibliothèque pourrait tout retenir
    –
    je me cache plus dans ma chambre de morts
    c’est dégueu de l’appeler comme ça
    j’y ai toujours été bien elle a rien de glauque
    je l’ai toujours bien habillée et quand y’a des gens elle parle de moi

    à moi elle me parle souvent de toi et des fois ça me fait très mal
    j’en veux à ma chambre de t’avoir fait partir mais je sais
    que c’est pas elle
    je suis responsable
    mais je suis pas responsable de son humidité c’est un souci de fondations ça
    peut-être que j’en suis responsable
    ou les générations avant moi

    elle me parle moins de lui ces dernières années et puis c’est normal
    c’est pas à elle de tout me dire tout le temps
    c’est apaisant
    que je doive chercher ailleurs que dans ma chambre de mort