Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Elena Portier

  • Mes mains sont des fenêtres qui s’ouvrent et se ferment
    sur les choses du monde
    contre mes yeux je les pose :
    la lumière entre et me traverse

    –
    Tes caresses sont des mots
    elles traversent
    mon cœur
    cochléaire
    tes mots sont des caresses :
    c’est sous mes tempes
    que le rythme est donné au corps

    –
    Au bar, entre deux pintes, besoin de me vider la vessie. En déboutonnant le pantalon, je
    regarde mon ventre et cherche une asymétrie, une anomalie : rien, absolument rien, à part
    ce ventre un peu gonflé, ne montre qu’à l’intérieur, sous la peau, sous la chair, il y a
    l’utérus qui va mal. Se rappeler l’anomalie. « Un jour il faudra vous opérer », m’ont-ils dit. Il faudra briser la capsule, découper le corps-objet.

    –
    Courir marcher gravir
    saisir le rire le plaisir

    trahir
    le désir

    je ne peux pas tout choisir

    et pourtant
    de tout mon corps
    embraser le temps

  • C’était une pièce où je n’entrais pas
    je restais sur le seuil
    aveuglée par toute l’agitation
    soutenue par le dormant de la porte
    je restais quelques secondes
    puis repartais.


    C’était une pièce où seules ensemble les femmes
    ______ – union désagrégée synchronisée –
    se retrouvaient puis disparaissaient pendant des heures.
    Ma mère et ses sœurs
    ______ – loin les hommes se tenaient loin
    ______ les hommes étaient tenus loin –
    avaient assez de patience pour écouter & faire avec M.
    pendant toutes ces heures.

    Elle parlait elles parlaient trop pour moi,
    je préférais lire et écrire des poèmes seule
    m’éloigner des odeurs qui laissaient des nœuds dans mes cheveux
    elles parlaient
    ______ des maris qui fument trop qui boivent trop
    ______ des enfants qui ne sont jamais là
    ______ de la famille qui se dissipe se dissipe alors qu’elles tentent de faire noyau.
    Ce lieu
    inconnu de gestes mais si familier d’objets.

    J’y retourne
    un peu plus longtemps à chaque fois
    accueillie par cette lampe (i)conique
    ______ – éclairs instables blancs à 4 000° Kelvins –
    par le ventre du four qui ronfle
    par le poulpe qui pétille dans la friture
    par la tranquillité mesurée ininterrompue de M. entre
    l’évier la plaque le four la réserve
    la table bleue en formica défoncée
    (un des pieds commence à rouiller)
    les murs jaunes ocres oranges
    enduits d’éclats de rires et de conseils.

    M. maintenant boite un peu entre le plan de travail et la porte du frigo.

    ______ M. a de la patience encore
    pour préparer chaque étape plusieurs jours en avance
    pour rincer, trier, rincer, couper les légumes
    surveiller leur lente transformation
    ils doivent mijoter pendant des heures
    bercés d’ail, de gingembre et de sel
    pour acheter le meilleur poulet du coin

    trancher, briser les os, étirer la chair rose
    ______ – contraste sa peau brune –
    refaire vivre à chaque fois des saveurs
    ______ pour toutes ces bouches et ces ventres
    ______ qui s’ouvriront.

    M. a eu tellement de patience toute sa vie
    qu’elle me confie
    « je suis fatiguée, je suis tellement fatiguée
    d’avoir tant fait d’avoir tant donné ».

    Le riz cuit. Doucement.
    Son portable sonne.
    Elle quitte la cuisine.
    Elle parle avec ce ton qu’elle n’emploie pas avec moi,
    dans ce dialecte qu’on ne m’a pas transmis.
    Ça se prolonge.

    J’attends,
    je surveille le langage de la vapeur
    et sur la crédence
    je guette la naissance des larmes
    avant de baisser le feu.