Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Jean-Marie Graas

  • Dans mes rêves les morts sont présents, bien vivants, on entend leurs voix, à tous les âges, à tous les étages, jusqu’à ma naissance. Pourquoi ne pas remonter plus loin, jusqu’à Lucy par exemple.

    Les blancs ne savent pas rêver, dit le Chaman, alors ils détruisent tout.

    Les blancs rêvent trop près d’eux-mêmes, dit la Catwoman, il faut pouvoir rêver plus loin, plus large.

    Le paysage penche, j’ai la tête qui tourne, la terre aussi tourne, mais pas dans le même sens. D’où le malaise. Parfois je rêve que je souffre, parfois je rêve que je ne souffre pas.

    Tu me prêtes un rêve ?

    Des rêves peuvent-ils disparaître, comme des langues, faute d’utilisateurs ? Y aurait-il des rêves morts comme existent des langues mortes ?

    Parfois je rêve que je me réveille et le rêve continue dans une langue agglutinante, il s’agit de forêt calcinée, d’ourdir, de gourdin, de mouche estourbie, d’Uber shit, de guerre souterraine, de changement climatique.

    Dans le rêve j’ai bien dormi.

  • Une fois n’est pas coutume
    il y a plus 
    dans deux têtes que dans une
    jamais deux sans trois
    jamais deux sans toi
    monter quatre à quatre
    les escaliers du désir
    pour un cinq à sept
    six jamais il revenait
    sept petits nains
    en sommeil endormis
    jusqu’à huit et demi
    puis chacun ablutions
    propre comme un sou neuf
    dix de der et rebelote
    une fois n’est pas commune
    combien coûte une coutume
    un sou neuf 
    faites vous la carte de fidélité
    faites-vous la ristourne
    dans quel sens la roue tourne
    amour toujours en faire le tour
    question sans réponse
    bien la poser suffit
    Il suffit de passer le pont
    Il suffit de passer l’éponge
    la loque à reloqueter
    Il suffit mais il faut
    dire ce qui est 
    haut et fort  
    ça suffit 
    au jour d’aujourd’hui

  • Il y a des piles de chaises assises les unes sur les autres, un lapin en ciment vexé qu’un premier regard distrait le prenne pour un chat, des claies en bois, prêtes à l’emploi depuis des mois, pour palisser n’importe quoi, leur bois a soif ; il y a cet engrais concentré qui étouffe dans son sac plastic jamais ouvert, des pots en céramique cul par dessus tête obligés de regarder le sol ; il y a bien au centre le chêne patriarche d’où pleuvent des glands joufflus et les fientes acides de pigeons satisfaits, des ailes claquent de plaisir ; il y a le palmier en pot qui profite des derniers beaux jours avant d’être confiné dans la véranda, les parasols repliés ligotés les jours gris ; contre le mur un vélo aux besaces fatiguées, à son guidon un avertisseur caïman en caoutchouc poèt-poèt se sent ridicule, il l’est ; il y a une échelle en aluminium, abandonnée couchée dans l’herbe, et sur la table une tasse de café vidée, qui lira dans son marc, qui lira ce texte ?     

  • Sans foi ni loi – Sans gluten – Sans alcool – Sans lactose – Sans une goutte de sang – Sans colorant –Sans appétit – Sans glaçon – Sans façon – Sans contrefaçon – Sans conviction – Sans peur – Sans complication – Sans explication  – Sans reproche  – Sans culpabilité – Sans retour – Sans amour – Sans issue – Sans effort – Sans emballage – Sans papier – Sans voix – Sans logis – Sans abri – Sans domicile fixe – Sans savoir pourquoi – Sans trop y croire – Sans en avoir l’air – Sans raison – Sans couture – Sans effet secondaire – Sans compter – Sans poids  – Sans plomb – Sans fonds – Sans fondement – Sans problème – Sans filtre  – Sans emploi – Sans âge  – Sans bruit – Sans rire – Sans dire  – Sans danger – Sans laisse – Sans parti – Sans protection – Sans bouger –Sans masque – Sans casque – Sans culotte – Sans rapport – Sans lacet – Sans ceinture  – Sans soin – Sans réaction – Sans son – Sans image – Sans pouvoir – Sans soutien-gorge – Sans rature  – Sans batterie – Sans hésiter – Sans éducation – Sans famille – Sans arrêt – Sans arête – Sans bouillir – Sans frémir – Sans permis – Sans vergogne – Sans parole – Sans pression – Sans tambour ni trompette – Sans bord – Sans ourlet – Sans exagération – Sans préméditation – Sans suite – Sans appel – Sans à priori – Sans broncher – Sans phosphate – Sans nitrate – Sans avis –Sans vis-à-vis – Sans plier  – Sans ascenseur – Sans rancune – Sans commentaire – Sans limite – Sans frein – Sans pain – Sans alternative – Sans coup férir – Sans intérêt – Sans souci – Sans rien – Sans fin

  • Écrire sans consignes
    une nuit sans sommeil
    allongé sans forme
    dans un lit sans beaux draps

    On écrira
    au début sans consignes
    sans qu’on signe à la fin
    on écrira

    Des jeux de mots à la con
    qu’on écrira
    dans la marge du supplément

    On massera perplexe
    son cuir ex–chevelu
    puis on poussera 
    le pouce et l’index
    au creux des yeux 
    entre les deux
    la base du nez
    équilibrer la tension
    attention de se foutre 
    du tiers et du quart
    le doigt dans l’œil
    jusqu’à Ostende  

  • Quelque part ou partout

    J’ai été con 

    Je suis devenu un vieux con

    J’ai été sportif

    Je suis devenu mou du genou

    Du reste

    Tout le monde a été jeune

    Plus tard tu verras

    Quelle heure est-il

    Quel moi sommes–nous

    Quelle moissonneuse boiteuse

    Récoltera le temps passé

    À ne rien faire qu’attendre

    Encore et toujours 

    Ton tour viendra

    Aménager le destin 

    J’étais déjà en creux 

    La ronde bosse devenue

  • Moi toujours à côté
    Je n’entends que la mort
    Elle dit je t’écoute
    Moi j’écoute la mort
    À côté elle dit
    Je t’entends
    Moi je dis
    Écoute à côté
    Entends la mort 

    Quelqu’un mesure l’étendue 
    Des sanglots entendus à l’aube
    L’aube sanglote l’étendue
    De la mesure du quelqu’un
    Les sanglots eux mesurent
    Ce quelqu’un étendu sur l’aube 


    Mon nom est gris mon prénom est vide
    Mon prénom gris vide mon nom à l’est
    Mon nom grise le vide de mon prénom 

    Le vent et le souffle logent hors des serres 
    La peur contre–écrit
    La peur serre mon souffle 
    Je loge dans l’écrit du vent