Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Jeanne Maurville

  • Le parc de la grande maison
    Le grand parc de la maison
    Le parc aux allées de graviers roses
    qui rentraient dans les plaies de nos genoux
    Le parc aux massifs de pétunias
    ses pétunias
    mangés par les chevreuils
    Le parc et la maison
    trahis


    C’est la rancœur qu’exhale chaque feuille
    la lassitude des courtisanes
    Quand les murs du harem en ont assez de ne plus être choisis
    Il y a du dépit dans les barrières qu’elle faisait peindre en blanc
    pures
    dans les haies de thuyas taillées
    nettes
    les noisetiers près du portail
    fermé après le rituel du soir


    Le parc a fleuri
    Le bois a poussé démultiplié
    Ce sont nos promesses qui ont fané
    mais ne peuvent les voir que ceux qui les ont faites
    Il y a les promesses qu’on donne
    celles qu’on reçoit
    celles qu’on tient
    celles qu’on oublie
    celles qu’on délaisse
    celles auxquelles on s’accroche
    celles qu’on entretient


    on entretient nos âmes, on entretient nos corps
    on n’entretient plus les lieux
    tout au plus des souvenirs, une piscine


    les promesses des souvenirs sont des promesses mortes
    et la grande maison le sait
    elle était le réceptacle de toutes nos promesses,
    des promesses d’autres avant moi
    des promesses qui étaient mes murs
    on m’a dénudé, on l’a desséchée


    L’herbe du parc a planté ses racines dans d’autres cœurs
    Les massifs regrettent de m’avoir laissé
    complaisamment abattre mon filet sur les tiges
    de leurs filles au passage des papillons
    et promettent entre leurs dents
    qu’on ne les y prendra plus
    La balançoire dans mes rêves
    grincera toujours d’un bruit rouillé

    La maison du haut de son perron de reproches
    reste silencieuse et se laisse habiter
    désormais
    immobile
    sans élan, sans don, sans foi
    Ses fondations écrasent les promesses
    Elles s’envolent par-delà les cheminées
    sans même s’accrocher aux arêtes du toit

  • Observe et respire


    La lumière se lève sur la prairie désolée
    La lumière ocre irradie de la terre
    ________soulève la brume
    Le jour est là qui verse en toi sa force nouvelle
    Tu l’aspires, tu as raison. Goûte la vie qui naît,
    ________emplis tes poumons
    Alors tu sauras

    Quand la vapeur d’aube teintée de jaune pénètrera ton corps
    Quand elle aura plaqué tes cheveux par mèches sur tes joues
    Quand tes alvéoles seront lourdes de plomb
    Quand tes narines pleines de l’odeur du sang et de la poudre reconnaitront la mort
    Alors tu verras


    L’aurore qui t’appelle décillera tes paupières
    Tes yeux seront nus et vulnérables
    ________à la brûlure de la fumée qui monte de la vallée des cadavres
    Les images se graveront sur ta cornée à vif
    Des uniformes couleur de boue
    ________déchiquetés
    Des membres entremêlés
    ________à la chair exposée
    Des canons vers le ciel dressés
    ________à la gueule explosée
    Et lentement la brume pernicieuse jouant avec les buissons
    Traversera charniers et toiles d’araignées
    Lentement, le poison de cet Hier que tu n’as jamais rencontré
    Lentement ce gaz, arme sans repos, chargé de la bile, vicié des humeurs de ses victimes
    Lentement, il va te toucher
    ________saisir tes pieds
    ________sceller tes orteils
    ________palmer tes doigts


    Alors tu entendras
    La clameur du silence – déjà oubliée
    Le crépitement du givre sur l’herbe qui s’écartera devant la nuée de souffre habillée


    Alors au fond de ton être s’élèvera un cri étranglé
    La révolte du défenseur entravée
    L’impuissance du témoin suffoqué
    Et ta voix s’éteindra en vague silencieuse
    Contenue entre les murs de la désolation


    Ton cri sera cet étendard fiché entre les racines d’un arbre calciné
    Drap déchiré sur lequel on devine les armes d’un clan décimé
    Soulevé par le vent.


    Alors viendra la nuit
    Alors viendra le jour
    ________et viendront les siècles
    Sens la caresse du temps
    Sens
    Respire et attends
    Attends ce Demain qui sera tien


    Quand la nuit engloutira la plaine
    Quand la nuit labourera la surface de la terre
    ________inexorable ressac
    ________infatigable lavandière purifiant nos maux
    Quand elle aura recouvert ton corps gisant de son linceul diapré
    Alors tu t’éveilleras


    Alors tu rouleras
    Sur la masse des cadavres inertes
    Tourbillonnant sur le lit des armes rouillées
    Désorientée d’avoir été tant brassée
    Des profondeurs ta bouche exprimera ce souffle
    Telle une sphère venue éclore à la lisière de la pénombre
    Ton naufrage sera naissance et déchirure de notre obscurité


    Sens la nuit refluer sur ton corps étendu
    Son étreinte relâcher la mort disparue
    Son baiser libérer tes lèvres, guérir ton regard
    Alors la nuit retournera au ciel
    ________chargée des vapeurs des jours anciens
    Et du terreau ainsi baigné s’éveillera le bourdonnement
    ________de toute vie nouvelle
    Alors tu seras


    Assis sur le rivage au point où tarit la source
    Ton corps immature et souple au contact des galets polis par l’écume
    Alors l’aube nouvelle
    ________éclatante
    ________victorieuse
    Fera briller la poussière de tes cheveux
    Entre tes doigts le sable coulera la clepsydre du temps
    Ta joue sera sur ton genou posée
    Ton visage offert
    à la caresse des vents

    Alors se lèvera le nuage, se lèvera le jour
    Et reviendra la nuit