Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Josy Roger

  • La pièce du fond
    C’est une pièce. Pas ronde avec deux faces. Non, une pièce du fond.
    La pièce du fond. La seule.
    Elle garde ses secrets dans l’armoire rouge, celle qui voit et entend tout.
    Elle est minuscule mais bien remplie. Pas l’armoire, non. La pièce.

    C’est un lit d’enfant. Très haut mais sans barreau.
    Il est vert, selon les jours. Il devient jaune ou bleu avec le temps.
    Des bateaux métalliques voguent sur les côtés.
    Des mouettes les suivent.
    Le lit a trouvé sa place dans la pièce du fond.
    Aucun bruit aujourd’hui.
    À côté du lit, la machine à tricoter s’est tue.

    C’est un nid. Un pigeon couve ses œufs.
    La femelle va le remplacer. Elle se lave dans la rigole.
    Le nid est coincé entre les volets entrebâillés.
    Personne n’approche. On évite d’effrayer les oiseaux.
    On retient son souffle. La pièce du fond accueille dans l’ombre.

    C’est un silence. Un silence incompris. Un rire silencieux et terrifié.
    Il revient encore et encore. Personne ne tourne.Tout est réel. Et pourtant,
    silence.
    L’enfant a quitté son lit, il l’a aidé à sortir.
    Ça commence à peine. Va savoir.
    Trop calme pour que rien ne se passe.
    C’est ainsi.

  • Pourquoi
    Trop jeune pour les questions
    Ni pourquoi ?
    Ni comment ?
    Encore moins pourquoi moi ?
    Elle pense, c’est comme ça
    C’est ainsi, c’est ma vie
    Une toute petite fille qui n’avait pas compris
    Juste quatre ans, un bébé presque
    Alors elle a baissé la tête
    Ça a duré dix ans.
    Elle n’imaginait pas sa vie autrement
    Un peu comme on se brosse les dents
    Elle savait compter le temps
    La porte s’ouvrait sur lui
    Maman était partie
    C’était ainsi
    Ni pourquoi ?
    Ni comment ?
    Ni pourquoi moi ?
    Quelques minutes et ce sera fini
    Serre les dents
    Trois petits tours et puis s’en vont
    Combien d’enfants dans la pièce du fond ?
    Combien d’enfants aux aguets ?
    Combien ?

    Sans cris, ni pleurs
    Juste des corps
    Des petits êtres inertes, survivants
    Mais comment ?

  • Cette nuit, lorsque tu es parti
    Le soleil m’a couchée
    Son rayon m’a transpercée
    Le couteau m’a plantée
    Le froid m’a mordue
    Je ne sais quoi m’a perdue.

    Où es-tu ?
    Que cherches-tu ?
    Pour quelle langue te tais-tu ?
    Je t’aime avec ma peau nue
    Je t’aime avec mon vernis
    Je t’aime avec mes cicatrices
    Tout au bord du précipice.

    Cette nuit, tu es parti.
    Et la lune m’a levée
    Et son croissant m’a basculée
    Et le verre m’a dépolie
    Et ce clou m’a rouillée
    Et l’éponge m’a effacée
    J’ai cessé d’exister.

    Où rêves-tu ?

    Qui penses-tu ?
    Pour quelle langue es-tu toi ?
    Je t’aime avec prière
    Même sans préliminaire
    Je t’aime avec ma rage
    Même sans un présage
    Je t’aime avec mes tripes
    Même si tu m’étripes
    Je t’aime.

  • 1977
    De la fumée au loin. Maman m’a expliqué . Une fois, deux fois, dix fois.
    Maman m’a répété.
    Si tu les vois, réfléchis pas, cours. Fuis.
    La fumée, c’est eux.
    Je suis encore loin. Je me retourne et je cours, je cours, je cours.
    Vite, encore plus vite . Loin, encore plus loin. Je fuis. Je fuis mon village. Je ne
    réfléchis pas. Je fuis.

    1981
    À mon arrivée, je comptais le temps.
    Au début, je faisais des traits. De petites lignes bien droites gravées sur la
    pierre. 4 verticales 1 horizontale par-dessus.
    Maintenant le mur est rayé, complet.
    Maintenant je suis un homme. Chef de quartier du camp.
    Le camp protège, paraît-il. Les barbelés aussi ? Plus personne n’entre.
    Personne ne sort.
    Des milliers de survivants dans ce camp. Tous réfugiés. Le camp est un refuge,
    c’est bien. C’est ce qu’on nous dit.
    Je n’ai pas revu mes parents. Ne pas penser. Agir. L’eau. La nourriture. Les
    vêtements.
    Survivre. C’est ma loi.

    1984
    Dans la cale du bateau. Cinq. Juste cinq.
    Cachés, agglutinés. Pas de bruit. Surtout pas d’air.
    Autour, des caisses. Des containers empilés. Des rouges. Des verts. Des bleus.
    La tête penchée sur le côté, une paille dans la bouche, j’aspire.

    Juste cinq pailles. Une chacun. Une fente dans la coque. La longueur d’une
    paille. Quinze centimètres de survie.
    Ne pas bouger. Inspire. Expire. Pas trop fort. Ne pas avoir peur sinon je meurs.
    J’ai faim. J’ai froid . J’ai soif. Ne pas lâcher la paille. Inspire. Souffle. Doucement.
    Ce bateau nous emmène. Où ? Zéro question. Respire c’est tout.
    Ne pas penser. Mes doigts tremblent. Tenir. La bave coule le long de la paille.
    Survivre. C’est ma loi.
    Combien de jours sans bouger ? Odeur abominable. Mélange de merde, de
    pisse, de sueur, de mort. Mon voisin de gauche, mort. Sa paille est tombée.
    Il a fermé les yeux. Mon voisin de droite, froid, les yeux grands ouverts. Il sourit
    à sa mort.
    Surtout ne pas dormir. Inspire. Expire. Plus que trois. Ne pas réfléchir. C’est
    maman qui l’a dit. Ça fait si longtemps.
    S’habituer au roulis du bateau. Prier. Demander à Dieu. Pas de tempête.
    Survivre. C’est ma loi.
    Plus que deux. Celui d’en face a vomi. C’est fini.
    Ne bouge pas. Ne pense pas. Des images dans ma tête. Une femme me parle.
    Un feu. La fumée. La fuite. Non. Efface, les souvenirs. Fabrique un futur. Ne
    lâche pas la paille. Pisse toi dessus.
    Pas de larmes. Inspire. Souffle. Ne dors pas. Ne réfléchis pas. C’est maman qui
    l’a dit. Mais c’est qui maman ? C’était quand ? Ça fait si longtemps.
    Survivre. C’est ma loi.
    Paris. On m’a dit Paris. Je suis sorti. Seul. L’autre est mort aussi.
    Plus que moi . Moi et le froid. Pas de chaussure. Des journaux autour des pieds
    froids. L’endroit est froid. Il pleut blanc et froid. Jamais vu ça. Immense. Des
    maisons à étages.
    Une seule pensée, toujours la même, survivre. Avancer. Stopper les images. Le
    blanc se dit neige. Un morceau de pain dans ma main. Un abri. Apprendre les
    mots. Ici, personne ne me voit. Je suis transparent.
    Survivre. C’est ma loi.

    2007
    Un accent qui fait sourire. Peu importe. Marié, deux enfants. Je nettoie le sol
    au volant d’une machine. Je n’ai plus faim ni froid. Je gagne de l’argent. J’ai bien
    appris la vie d’ici.
    Parfois, seul dans un coin, je pleure et je prie pour mon village et mes parents.
    Pas trop souvent pour rester vivant.
    Les souvenirs, les images envahissent mon âme. Je laisse la porte ouverte.
    Je vis. C’est ma loi.

    2011
    Dieu m’a écouté. Je lui ai tant parlé.
    Retour au Cambodge. Chez moi ? Mon pays ?
    Mon cœur s’affole. Mon pied foule la terre rouge de mon village. Encore
    quelques pas…
    Elle est là ? Elle est là. Elle est là ! Je l’ai toujours su.
    J’écarte les bras.
    Et la vieille femme qui vit sans ses dents.
    Et la vieille femme s’y jette dedans.
    Et la vieille femme pousse un cri strident.
    Cette vieille femme que j’appelle maman.

  • Le vieux
    Une cuisine ensoleillée. Cuisinière à charbon.
    Chaleur. Cheveux blancs.
    Un tablier à carreaux blancs et bleus ou roses
    Ou les deux, peut-être.
    Un dos à carreaux sans visage.
    Une odeur de café moulu à la main. Un bol de café brûlant, fumant.
    Fumée. Dans un nuage, un son. Un son à la radio.
    Une chanson, peut-être.

    Un peu plus tard. Un béret. Un béret noir et un bleu. Un bleu de travail.
    C’est ce qu’il dit. Son bleu. Pour moi une salopette.
    Oui, ce sont ses mots, peut-être.
    Une main. Une grande main. Une main de grand.
    Un arbre à cinq branches tordues.
    Oui, c’est ça. Une main à l’écorce traversée par deux rivières très bleues.
    Vieux.
    C’est ce qu’il dit, peut-être.
    Un coup d’œil à ma menotte. Si lisse. Si minuscule.
    Au bout d’une branche, l’arbre tend un croissant. Un croissant chaud.
    Une odeur magique, feuilletée, beurre fondu.
    Ferme les yeux. Une odeur ou un goût.
    Oui, les deux peut-être.
    Une saveur de dimanche. Un délicieux moment.

    Puis là-haut un visage, ou plutôt deux yeux.

    Deux yeux souriants, malicieux.
    Des yeux qui savent. Un regard étoilé efface la pièce.
    C’est un jeu peut-être
    Un plaisir, une joie d’enfant. Un rire qui emplit tout l’espace.
    Ferme les yeux et devine. Devine l’autre arbre.
    S’ouvre sur un malabar.
    Un malabar enveloppé de jaune. Un vrai. Un rose.
    Oui, un rose et un tatouage.
    Un bonhomme aux gros bras, cheveux jaunes, peut-être
    Dans les yeux du grand père, le bonheur
    Une larme d’amour peut être.
    Dans le cœur de l’enfant, un miracle
    Une petite main qui se glisse sous l’écorce
    Une grande main avale la petite
    Engloutie en une seule bouchée
    Une petite main juste pour dire merci.

  • La peur
    Elle en fait voir de toutes les couleurs
    Accélère le cœur
    Sort de l’ombre
    Surgit d’un coin sombre.
    Inutile de chercher, elle est là, monte, déborde.
    Maligne, insidieuse, s’installe au creux de l’estomac.
    Joueuse, court le long des bras jusqu’au bout des doigts, désaccorde.
    Tapie sans bruit, guette pour mieux réapparaître.
    Avril ou mai, elle fait ce qui lui plaît.
    Dites-lui: « Même pas peur ! »
    Ça la fait rire avec le plus grand sérieux.
    Elle ne tourne pas autour du pot, ne passe pas l’éponge
    Tape dans le mille, fait mouche, la pluie et le beau temps.
    Débile, elle ne réfléchit pas, en animal, elle agit à l’instinct.
    Surtout ne pas la nourrir, ne pas l’entretenir.
    Mais elle se nourrit de tout, oui, elle se nourrit d’un rien.
    Elle devient habitude, refuse de se faire oublier
    Et quand on croit que c’est gagné, elle ressurgit.
    Elle bondit et vous avec, pour un bruit inhabituel, une simple pensée,
    Une image, un geste, une couleur ou parfois une odeur.
    La voilà qui revient comme par erreur,
    Toujours au taquet, elle prend son pied,
    Poussant le bouchon, le plus loin possible, sournoise.
    Elle n’a pas sa langue dans sa poche, mon petit doigt me l’a dit.
    Quand elle met des bâtons dans les roues, ça marche comme sur des roulettes.

    Quand vous êtes au bout du rouleau, elle a bon pied bon œil,
    gai comme un pinson, tirée à quatre épingles, elle vous tient le crachoir,
    n’y va pas par quatre chemins.
    Vous voilà d’une humeur de chien, dans une impasse. Elle le sait.
    Faîtes semblant de ne pas la voir, ignorez-la et elle fera de grands gestes.
    Ce n’est pas très efficace,
    Quand on la croit partie elle refait surface.
    Alors, écoutez-moi bien,
    Suivez ce conseil, au pied de la lettre, voici une solution pour qu’elle
    Débarrasse le plancher.
    Touchez du bois, tatez le terrain et attention : bouche cousue !
    Tirez-lui son chapeau, flattez-la, marchez à ses côtés.
    Créez des liens , soyez bon Prince et enfin là, seulement là
    Apprivoisée, elle vous lâchera la main.

  • Qui suis-je ?
    Je n’ai pas l’âme bien née
    Je n’étais pas désirée
    N’ai pas désiré venir
    Je ne suis pas née aimée
    Avec un bel avenir
    Sur mon berceau
    Pas de don soufflé
    Je suis à moitié
    Je ne suis pas droite
    Je ne suis pas penchée
    Je suis maladroite
    Je suis bancale
    Je suis devant derrière
    Je suis sur un côté
    Je suis là
    Où on ne m’attend pas

    Je suis transparente
    Pas indifférente
    Je suis différente
    Je suis volontaire
    Ne sais pas me taire
    Je suis volontiers
    De l’autre côté

    Je ne suis pas intellectuelle
    Mais plutôt conflictuelle
    Je ne suis pas diplômée
    Je ne suis pas diplomate
    Mais plutôt échec et mat
    Je n’ai pas les idées claires
    Ni le son ni la lumière
    J’ai connu la pâleur
    Et la peur qui domine
    J’ai appris la douceur
    Je suis devenue câline

    Je ne suis pas jolie ni belle
    Sex symbol ou top model
    J’ai trouvé la force d’aimer
    À mes petits donne des baisers
    Je suis celle qui vous guérit
    Je vous rassure et vous sourit
    Je ne suis pas la fée méchante
    Je suis une main bienveillante
    J’ai appris la gentillesse
    La tendresse d’une caresse
    Je suis une nymphe adulée
    Le soir venu je fais rêver

    Je suis la déesse du vent

    Femme avant tout, je suis serpent
    Je suis la muse du sorcier
    Sensible et gaie je fais vibrer
    Je rythme les peines et les joies
    La vie, l’amour, la mort, la foi
    Rien ne se décide sans moi
    Je donne le tempo des émois
    Je sais vous sortir du néant
    Je sais vous guérir des tourments
    Je rends visible le soleil
    Je m’écrie pour qu’en vous s’éveille
    L’envie de vivre, étonnamment

  • Ils disent
    Ils disent que je suis cinglée
    C’est le mot qu’ils emploient
    Ils ne connaissent rien de moi
    Ils n’entendent que mon silence
    Je sais ce qu’ils pensent de moi
    Leurs mots envahissent mon âme
    À leurs yeux je suis coupable
    Je ne suis pas perméable
    Je sais bien qu’ils ne me croient pas
    Je suis si seule
    Si seulement ils savaient

    Ils disent que je suis plusieurs
    Des petits bouts de moi partout
    Je ne suis pas en morceaux
    Je suis enfermée dans mes mots
    Je ne pense qu’à demi-mot
    Je suis rongée de l’intérieur
    Je suis agitée par des maux
    Je ne suis pas malléable
    Je sais bien qu’ils se rient de moi
    Je suis si seule
    Si seulement je pouvais

    Ils disent que je suis malade

    C’est ainsi qu’ils me perçoivent
    Je ne connais pas la sentence
    Car déjà je ne suis plus là
    Je suis emportée par la danse
    Je suis debout sur l’arc en ciel
    Je frôle un rayon de soleil
    Mon cœur s’éclaire en points brillants
    Du bout de mes doigts scintillants
    Je ne suis plus seule
    Si seulement ils m’oubliaient
    La porte s’ouvre délivrez- moi
    Ils disent que je suis cinglée.

  • Un carnet gris de poussière
    Trouvé sur une étagère
    Dès la première page
    On déchiffre un message :
    « Prenez garde à ce grimoire !
    Surtout n’allez pas croire
    En un simple répertoire.
    Faîtes-en bon usage
    Réservez-le aux sages.
    Respectez le privilège
    De connaître ces sortilèges . »

    Contre la douleur, celle qui tiraille
    Celle qui tenaille
    Qui tous les jours persiste
    Qui tous les jours résiste
    Celle qui vous déchire
    Celle qui fait gémir
    Qui brûle tous vos membres
    Qui hante votre ventre
    Celle qui vous réveille
    Qui vous tient en éveil

    Faites chauffer de l’eau
    Versez dans des bocaux
    Pour moitié ajoutez
    3 brins de caresse
    5 branches de tendresse
    7 gousses de douceur
    1 pincée de pudeur
    1 soupçon d’humour
    Et le reste d’amour.
    Faîtes infusez le tout
    Et ensuite buvez…buvez
    Buvez à volonté.

  • Pourquoi je chantonne sans cesse ? Impensable
    De passer une journée sans chanter pour
    Garder l’équilibre
    Mettre un pied devant l’autre sans
    Tomber
    Afin d’avancer
    Prendre la place avec ces notes
    Occuper l’espace de ma tête
    Afin de la vider
    Remplir ma tête
    Blanches, noires
    Fa dièse, ré majeur
    Distraire le malheur
    Dissiper la peur
    Ne garder que le bonheur
    Faire fuir ces idées qui veulent me
    Grignoter
    Les détruire une à une
    Sur une portée de sol glissant
    Pour que toute la gamme
    Emporte au loin les drames
    Ne garder que croches et double croches
    Donner le rythme avec mon cœur
    Survivre
    Battre la mesure
    Oublier les blessures
    Sortir les mots de mes lèvres
    m’évader
    Découvrir
    Qui je suis vraiment
    Bien loin des tourments
    Retenir le joli
    Cesser de faire semblant
    Monter le son en moi
    En écho à ta voix
    Pour trouver le courage
    De supporter mes maux
    En un mot
    Vivre