Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Karim Alami

  • J’étais plaine incendiée de soif, djebel enrobé de ciel.
    Je suis tranchée boueuse gorgée de peur, ciel furieux que les hommes déchirent.

    J’étais chasseur le meilleur de ma tribu, berger paisible qui s’en remet aux écritures.
    Je suis corps instrument de guerre, chair qui a mal qui a froid, corps qui ne compte pas.

    J’étais assez.
    Assez fort. Assez jeune. Assez courageux.
    Assez français pour en mourir.
    Je suis trop.
    Trop africain trop arabe trop musulman.
    Trop étrange pour être français.

    J’étais le tirailleur, le combattant, le soldat.
    Je suis le fils du fils, la mémoire fragile, la parole pudique. Qui parle bas, qui parle faible, qui
    parle maladroit. Qui parle quand même. Qui dit je suis le Français africain, le Français arabe,
    le Français musulman. Qui dit ce que j’étais je le resterai, ce que je suis je veux l’être aussi.

  • Sois douce, ma colère
    ne te laisse pas emporter
    par mes pensées,

    elles veulent en découdre.

    Brouillonnes
    pressées
    instables
    elles explosent

    si on ne les craint pas.

    Sois une arme
    qui décide quand
    et qui
    elle blessera.

    Sois douce
    calme toi
    réfléchis.
    Trouve mes mots
    ne les dis pas
    réfléchis.
    Colle ta langue à mon palais
    ne bouge plus
    réfléchis.
    Goûte mon sang
    ne le bois pas,
    réfléchis.

    Mâche ma haine
    ne l’avale pas
    réfléchis.
    Bois mon sang
    ne te saoule pas
    réfléchis.

    Et quand il n’y aura plus de vent
    pour dévier ta flèche,
    ne réfléchis plus.

    Ecarte mes doigts
    libère-la
    écoute-la siffler
    regarde-la voler

    chevauche-la
    et ferme les yeux.

    Elle sait où elle va.

  • c’est pour caresser

    des mots qui effleurent
    la page se posent un peu
    en haut un peu en bas
    sur son ventre partout

    c’est pour tisser un
    fil de ta peau à la mienne
    à l’écoute du moindre souffle
    araignées complices dans l’attente
    d’un tremblement

    c’est parce que je ne sais
    pas parler c’est si bête pourtant
    écarter les mâchoires laisser venir
    la gorge la brûlure
    la bouche la brûlure
    les lèvres la brûlure
    des paroles qui remontent

    c’est parce que je ne sais pas
    peindre non plus ni chanter
    ni me montrer sous ton balcon

    ce n’est pas parce que je sais écrire
    car je ne sais pas si je sais écrire
    mais tout le monde peut écrire un peu

    et je veux être tout ton monde

  • C’est un peu fou quand on y pense.

    Tes doigts ont changé bien sûr
    mais à chaque fois qu’ils me touchent,
    ils semblent me découvrir,
    me chercher, s’émerveiller,
    craindre de me perdre.

    Alors je surgis à nouveau
    au monde et à toi.
    Encore
    et encore.
    Qui touche comme ça ?
    Quels doigts donnent à notre peau
    l’odeur d’un nouveau-né ?
    Ceux des autres s’habituent,
    s’endorment, s’éloignent
    ou frappent, nostalgiques,
    sur quelques touches de piano
    un peu usées.

    Ceux d’une mère jamais.

    Tour à tour leurs caresses
    sont celles d’une feuille,
    du vent ou de l’eau,
    dont la fontaine est de jouvence.
    Le temps, juste le temps de ces caresses,
    on se demande si on a vraiment vieilli.

  • J’aime cette neige
    Qui tombe en douceur
    Virevolte et joue
    Avec les yeux des enfants

    Elle s’amuse avec eux
    Comme elle le faisait avec
    Le guetteur impatient
    De ciel d’hiver

    Que j’étais

    J’aime comme les flocons
    Mouillent leurs joues
    Pleines
    De mes baisers

    Je m’émerveille de ces traces
    De petits pas dans la neige

    La neige
    Son joli craquement
    Comme une chanson

    Elle dit
    J’amortis ton pas
    Pour le rendre léger

    Elle dit
    J’accompagne ton pas
    Pour le faire avancer

    Mais la neige devient sale
    Mais la neige devient lourde
    Elle s’écrase
    Sur un sol meurtri

    Mais la neige devient laide
    Mais la neige devient rouge
    Elle arrête nos pas
    Là

    Où plus rien n’attend

    Nos pas solitaires
    Qui traînent leur poids
    Se figent
    À chaque craquement
    Qui déchire le ciel
    Qui déchire l’enfance

    Une fois à l’abri
    De la neige
    De tout ce qui tombe
    Je chasse les flocons
    De leurs joues glacées
    Et dépose mes baisers

    Sur des larmes sans âge
    Des larmes que je bois
    Pour m’unir à la vie
    À ce qui coule
    À ce qui emporte
    À ce qui lave
    À ce qui s’en va

    Sans faire de bruit

  • Tu te souviendras de moi.
    Tu ne le sais pas encore. Tu n’y penses pas. Tu t’en moques.
    Tu marches dans la vie et je passe à travers toi. Comme les bruits de la ville, les rumeurs, les odeurs qui traînent, les affiches des vitrines, les pleurs de cet enfant dont tu te demanderas après coup s’il n’était pas perdu.
    Tu me vois pourtant. Comme tu entends, sens, ressens. Sans que tes yeux, ni tes oreilles, ni tes narines ne s’attardent. Pas même ton cœur.
    Je suis comme la ville, les odeurs ou l’enfant.
    Je ne t’en veux pas. Je sais que tu ne me rejettes pas. Tu m’accueilles mais sans chercher à me saisir. Parfois tu vas jusqu’à poser tes doigts sur moi, mais tes doigts ce n’est pas toi. Non, tu ne me rejettes pas. C’est juste que tu ne sais pas ce qu’est la faim et oublies que tu te nourris de moi. Et des bruits, et de cet enfant qui a besoin de toi.
    Un jour, autour de toi, tout ralentira. Je ne m’en réjouis pas. En fait ça me terrifie. Mais je le sais. Le lointain ne se donnera plus la peine de venir jusqu’à toi. Les villes s’adresseront à d’autres, l’enfant sera un adulte et il ne te demandera plus rien.
    Alors tu tendras l’oreille, tu chercheras partout, fixeras les espaces. Tes poumons auront soif.
    Ce jour-là tu te souviendras de tout et tu te souviendras de moi.

  • Il a compris les codes
    depuis toutes ces années
    à les avoir observés
    à se les être fait
    inoculer intégrer assimiler

    Ils ne les comprennent pas
    ils n’en ont pas besoin
    ils les créent les vivent décident
    si et quand ils les respectent

    Il travaille pour eux
    polir leurs murs l’a rendu
    plus blanc que la souche
    dont ils se revendiquent

    Alors tout se passe bien
    il est doué disponible pas cher

    Ils ne le regardent pas
    mais apprécient sa présence
    discrète
    ça le dérangerait
    mieux vaut le laisser travailler
    tranquille

    Il ne la regarde pas
    ça ne se fait pas
    se trompe de code
    quoi que

    Plus tard elle dit :
    c’est vrai qu’il travaille bien
    Plus tard elle ajoute 
    un mais

    Elle n’aime pas
    comme il est avec les femmes
    il fait comme tous ceux de
    là-bas

    Elle dit :
    il ne me regarde pas

  • D’abord nous n’y croirions pas. Pas ici. Nous éteindrions la télé et irions au cinéma, ou au restaurant, ou simplement dans le quartier marcher un peu. Acheter du pain peut-être. Les heures auraient presque le même poids que d’habitude.

    Nous ne voudrions pas y croire. Plus ici. Nous écririons sur quelques groupes whatsapp d’amis ou de parents pour organiser le quotidien des jours à venir. Je m’occupe de l’aller. Tu gères le retour. Une fois sous contrôle la vie se plairait à prendre quelques risques.

    Puis nous penserions à autre chose et cette chose ne sonnerait pas comme d’habitude. Comme une balle de pingpong dont on a du mal à voir la fêlure. Nous serions troublés. Des mots étranges effleureraient la surface. Nous les chasserions car ils nous sembleraient être la fin du langage.

    Mais viendrait la nuit. Le silence qu’elle impose et l’injonction à entendre. Aucune échappatoire. Les cinémas et les restaurants ne sont plus des refuges. Les quartiers font semblant de dormir. Seuls les enfants respirent paisiblement car nous leur avons menti.
    Soudain la peur. Plus rien ne semble familier. La mort redevient un possible omniprésent.

    Nous réaliserions alors avoir connu la paix.

  • Même les ruines perdent la mémoire
    Cette pierre ne sait plus

    Elle a été château, bergerie
    Simple maison

    Elle n’est plus que pierre

    Je lui ressemble

    J’ai dû être quelque chose
    Une brique d’autre chose

    Je tente d’arracher le lierre
    Qui l’étouffe
    Comme elle je suis envahi

    De silence

    Comme elle j’attends

    Qu’une main me libère et me replace
    Dans mon histoire

  • Avion lourd, terre légère
    Le regard traverse le hublot
    S’accroche au défilé

    Asphalte arbres bâtiments
    Morceaux de soleil
    S’ébrouent avancent accélèrent
    Se fondent en un seul trait
    Qui pénètre l’œil

    Il y dessine une fêlure

    Avion lourd, terre légère
    Un pays tourne ma page
    S’élance à pleine vitesse
    Vers où je ne vais pas

    Avion léger, cœur lourd
    L’un reste en bas
    Quand l’autre s’envole

    Je regarde ma terre de haut
    Et ça la rend triste

    Avion vide, avion lourd
    Rempli de ce qu’il n’a pas
    Pu emporter avec moi