Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Marine Privat-Verfaillie

  • les heures fument et chaque degré compte
    laisse advenir la fraicheur de l’aurore
    capture-la tant que l’astre le permet
    ventile docile sans laisser entrer les petits invités
    filtre l’air tant qu’il est pur
    même les oiseaux chantent moins fort
    donne-leur de ton eau tant qu’il y en a

    les heures passent et chaque degré compte
    remue chaque espace géométrique de soleil
    calfeutre les êtres et ton antre
    ne confonds pas jour et nuit tant que la lune
    démêle les ombres sur le sol
    au zénith elles se confondent
    tu n’es qu’ombre dans la torpeur

    assieds-toi à l’ombre tant que
    appelle les éclipses
    espère l’obscure
    les heures brulent
    brule

  • je veux mesurer l’écartement entre tes omoplates et calculer la circonférence de ta paume et évaluer le diamètre de l’espace entre nos mains et enregistrer les sursauts de ton pouls et dimensionner la hauteur parfaite de ton torse pour y reposer mon être et peaufiner la douceur de tes clavicules et boire dans ton verre et me désaltérer de ta langue et lécher les gouttes à tes lèvres
    et te déguster

    et continuer de lire dans ton regard et penser à toi quand je prends un café seule et manger nos souvenirs le bout des doigts plein de miel et délier nos lacets et corner les rides au coin de tes yeux comme autant de pages de livre pour te relire et attendre que tu et t’aimer pour cela et ne pas penser que tu et ne pas avoir peur que tu et refuser que tu et ne pas admettre que tu
    et partir avant toi

  • Cent millions de personnes transitent par cette gare chaque année. Cent millions de fourmis qui creusent des galeries imaginaires dans les tunnels de la gare. Cent millions d’hommes de femmes de filles de fils de pères de mères de vieux de vielles de salariés de chômeurs de retraités d’étudiants de fonctionnaires. Cent millions de fourmis apprêtées assignées à leurs tâches quotidiennes. Deux cent soixante-treize mille personnes grouillent sur le parvis de la gare chaque jour. Deux cent soixante-treize mille fourmis attirées par l’odeur du sucre du gras de l’essence de la moiteur du métro de la profondeur des tunnels sous la terre. Deux cent soixante-treize mille fourmis qui grouillent avancent reculent montent descendent cours marchent entrent sortent. La gare dégueule dans les rues deux cent soixante-treize mille fourmis chaque jour qui vont viennent remontent la rue slaloment se pressent. Un pour cent d’entre elles n’ont pas les yeux rivés au sol. Un pour cent d’entre elles regardent devant autour les gens les lumières le plafond de verre l’horloge centrale la texture de l’asphalte les joints des carreaux du métro. Un pour cent d’entre elles regardent le ciel en sortant. Deux cent soixante-treize mille fourmis humaines grouillent sur le sol dallé de la gare, grouillent du bout de leurs antennes sur les rampes d’escalator, grouillent les entrées et sorties, grouillent le café à emporter, le sac sur le côté, grouillent le menton rentré, grouillent leur respiration par saccade. Je regarde les un pour cent de personnes qui regardent le ciel. Je regarde le ciel. Puis je rentre dans le tunnel putride. Je me fourmis.

  • j’ai collé mon front contre la vitre sale 
    comme tant d’autres l’ont fait avant moi 
    je partage avec eux 
    le va-et-vient du train 
    les pensées fécondes 
    le regard qui ne se pose
    sur aucune ligne de fuite 
    je me solitude 
    je suis moi au milieu de tant d’autres 
    je me replie au creux de vous 
    comme on s’entend enfin parler
    entre deux silences
    je me replie en votre corps
    masse humaine qui entre et sort 
    je me solitude 
    être parmi vous c’est me sentir seule 
    mille vies mille inconnu.e.s mille rencontres 
    mille pensées obscures ou obscènes
    mille tristesses cachées au fond d’un sac 
    mille tendresses au bout de vos doigts
    et dans vos pupilles éprises du soleil
    et dans l’écho de vos voix
    je m’entends enfin penser
    mes yeux gobent le paysage sans le fixer 
    alors j’écris sur mon papier de verre 
    les ongles plein de terre
    le front collé à la vitre sale 
    les silences qui me racontent