Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Nadège Fumex

  • Je serais de taille
    à resserrer la corde sensible
    qui pend à mon col :
    elle prendrait ses jambes
    à son cou

    je serais de taille
    à user de morsures
    sur mes doigts jusqu’au sang :
    ils me passeraient la bague
    une nuit de lune – de miel

    je serais de taille
    à cogner dur ma tête
    contre les murs :
    elle me tournerait
    le dos

    je serais de taille
    à m’écraser les pieds
    sous des roues de fortune :
    ils se glisseraient dans
    le même sabot

  • Je me dis
    il en faut du courage
    pour embrasser l’écume
    dans ce monde en nage
    et après ?

    je me dis
    l’amer est un décor
    il suffit de souffler
    à nous le trésor
    et après ?

    je me dis
    il serait bon – plonger
    au fin fond du silence
    pour les mots – ranimer
    et après ?

    je me dis
    l’horizon est promesse
    malgré le creux – la vague
    nous flottons sans bassesse
    et après ?

    je me dis
    sel de vie – précieux
    lèche aussi les lisières
    de moments gracieux
    et après ?

  • la meilleure façon de marcher
    est de parler cent détours
    à pieds joints sur les rêves
    quitte à les briser
    ou un pied après l’autre mais
    toujours avec soi
    fais de chaque déplacement
    un jeu – à dix, cours
    un silence à combler
    de sable mouvant
    une parole à porter

    – jette un pont
    laisse l’accent chanter
    en micro-trottoir
    la pensée filer
    en fleur de bitume
    l’histoire piétiner
    ton brillant à lèvres
    la meilleure façon de marcher
    est de trébucher
    sur les mots, les dos
    d’âne – plane
    ne crains pas les faux-pas, les nids-de-poule
    les voix qui rayent le parquet
    laisse circuler, se court-circuiter
    les hauts débats, les bas propos
    tant pis pour les correspondances
    coupe les virages
    la ligne droite n’existe pas
    prends la langue comme elle vient

    fais des vagues

  • Pourquoi cette porte battante qui sans cesse se ferme, la lumière en éclair et le souffle
    court, la vitre vide où rien ne germe?
    Pourquoi l’avenir surgit une fois qu’il est trop tard?

    Pourquoi ce pas en avant et les autres en arrière, ce dedans-dehors dans un même élan,
    ce corps-à-corps à la lisière?
    Pourquoi la clé n’est pas le dénouement?

    Pourquoi est-ce si dur de traverser le seuil de ce miroir sans tain? 
    Pourquoi cet écran blanc tremble comme une feuille?
    Pourquoi tant de mots pour tant de courants d’air?

    Pourquoi m’adresser à vous
    si ce n’est pour faire sauter mes verrous?

  • L’homme s’est assis sur un vieux banc malgré les cordes que la pluie lançait et laçait sur le bois de l’un, le cœur de l’autre. Mouillés, glacés.  Plus rien de sec ici. Les gouttes serpentaient, se coursaient, fusionnaient. Il croyait ne plus avoir de larmes pourtant… N’avait ni joie ni peine, ni haut, ni bas. Néant.
    N’était ni beau ni laid ni lourd ni frêle. Vide. Aucun poids ne pesait sur ces planches. Cet homme se fondait dans le paysage. Transparent. Bientôt on lui marchera dessus. Splash. Et ce ne sera la faute de personne. Personne. On ne l’aura pas vu, pas entendu car voilà bien longtemps qu’il ne parle plus. À force de crier, sa voix s’est rompue et tous ses gestes, à l’eau sont tombés, nus.
    Elle s’est laissée choir au milieu du banc en riant. Bruyante. Un jambon-beurre en bouche sous un parapluie rose flashy dégoulinant de mauvais goût. Elle adorait la pluie, ses orages, ses rivières et sa boue. Arc-en -ciel. Quelque chose de l’enfance ; les bottes qui claquent dans les flaques, les escargots qu’on suit à la trace. Un soupçon de paradis ; le frais ruissellement des gouttes sur la peau chaude. Ah cette eau vive qui comblait tous les trous!  Libre. Oh cette flotte qui chavirait les sens! Débordante. Le Pétrichor : l’odeur après l’averse. L’homme : son odeur après l’averse. La plongée dans
    le désir, le plaisir en geyser. Se noyer tout entière dans son cou…

    • “Ça vous dirait monsieur, un petit coin de parapluie?”
  • Elle avait en creux
    des iris d’un bleu
    noir
    comme deux flaques de poix
    des terrains vagues 
    où l’esprit divague
    en miroir.
    Elle avait de tout temps
    des cils de paon
    d’un vert audacieux
    éventail merveilleux 
    en roue libre comme son cœur
    battant vite à toute heure
    soufflant cendres et poussières
    sous ses paupières.
    Elle avait un nez
    joliment retroussé
    d’éphélides parsemé
    et des pommettes rondes
    volontiers rubicondes
    à fendre les armures
    de toutes les figures.
    Elle avait à la bouche
    les mots sucrés qui touchent
    inondant de lumière
    le corail de ses lèvres.
    Elle avait au vent
    des cheveux safran 
    qui enflammaient son corps
    nu, vaporeux et blanc.
    Son visage
    comme une plage
    se redessinait 
    à chaque marée.
    Ô Baigneuse de Renoir
    ton paysage est 
    tout entier gravé
    dans ma mémoire !

  • La rue à cette heure matinale commençait à frémir. Le givre, sur les trottoirs déposé, scintillait à la lueur dorée des lampadaires. Ces derniers jours, le vent d’hiver avait pris ses aises, soufflant comme on pouffe, par éclats. Le silence peu à peu se brisait dans l’air vif.


    Montaient alors les claquements des talons sur le bitume, le bruit de métal des rideaux qu’on soulève, les premières voix encore enrouées de la nuit et le crissement des pneus sur la route gelée. Les fumées argentées s’échappaient des cheminées comme aspirées par le ciel blafard, un ciel annonciateur de neige. Le bleu des montagnes par-dessus les toits s’altéraient doucement à mesure que s’égrenaient les minutes. On voyait désormais les enfants, en grappes, arriver de chaque côté de la voie, emmitouflés des pieds à la tête, le cartable sur le dos, les mains dans les poches et le rire en bandoulière. Mon regard
    s’accrochait à l’élan de leur jeunesse. Avec joie, chaque matin j’attendais le passage de ces petits écoliers. Les ans avaient coulé sur moi sans que je m’en aperçoive. J’étais la Vieille, désormais. 

    La vieille est assise derrière la fenêtre des heures durant. Spectatrice du monde, qui sans elle poursuit sa course folle. Le corps perclus de douleurs, l’esprit dégradé, la vieille ne bouge presque plus de son petit appartement ; ses jambes ne la portent guère dans les escaliers si raides des vieux bâtiments de ville. Sauf lors des visites, trop rares de son fils, de sa fille ou d’amis qui lui restent. Car il faut, à la vieille, des yeux, des bras et des oreilles pour aller au dehors. Même au dedans, maintenant, c’est difficile. Se déplacer du lit à la fenêtre, de la fenêtre à la table, de la table à la salle de bains. Le moindre geste devient compliqué pour la vieille qui vieillit. L’horloge, usée elle aussi, continue malgré tout à battre la mesure de ses journées. De bonne compagnie, elle est son repère, la gardienne de son passé et son joyeux carillon, le messager de son avenir, même incertain. La vieille ne veut avoir besoin de personne mais si quelqu’un, là, s’approche, elle a toujours quelque chose à lui dire. Car elle a vécu tant de choses, la vieille, de l’autre côté de la fenêtre.

  • Le toit abrite, la porte se ferme, l’escalier monte
    le courant passe, la lampe éclaire, les yeux regardent
    Dans la pièce, une bibliothèque
    dans la bibliothèque, des livres
    dans les livres, des pages
    dans les pages, des phrases
    dans les phrases, des pensées
    En pied, allongée
    sans les mains, accoudée
    de guingois ou bien droite
    en silence, à haute voix
    Des minutes ou des heures
    seule ou à plusieurs
    Attentive, amusée
    attristée, enragée
    cornant, soulignant
    butinant, annotant

    ____ – je lis –

    Là, le bureau ____________________________ Ici, la chaise
    ___ mon radeau ________________________ mon trapèze
    ______ mon terreau ___________________ ma falaise
    ________ mon brûlot ________________ ma parenthèse
    __________ mon super-héros _______ ma fuite à l’anglaise
    Mes pensées voyagent jusqu’au bout de mes doigts
    d’où s’écoulent l’encre bleue des mots qui m’habitent

    ____ – j’écris –

    Les mots sont des clés
    ___ Les mots sont des valises
    ______ Les mots sont des fenêtres
    ________ Les mots sont des tiroirs
    __________ Les mots sont des hurloirs
    ____________ Les mots sont des maisons qui penchent et qui respirent


    ____ – ils vivent –

  • Écouter, écrire, lire, s’exprimer
    Comprendre une langue
    S’approprier un lexique
    Cela se ressent


    Comparer, construire
    Adopter la consigne
    Confronter par ailleurs
    Cela se ressent


    Structurer, argumenter
    Communiquer, interpréter
    Représenter, calculer
    Cela se ressent


    Attention, concentration, motivation
    Coopération, implication, progression
    Actions
    Cela se ressent
    Schémas, dessins, croquis


    Bavardages, absences et retards
    Cela se ressent
    Difficultés, fragilités


    Localement ou à distance, s’accrocher
    Cela se ressent
    Échanger, partager, débattre


    Dire l’amour, des poèmes
    Cela se ressent
    Attitude, comportement, effort


    Propositions, dialogues constants
    Cela se ressent
    Orientation, évolution

    Quelques transformations
    Cela se ressent
    Énergie, matière, climat

    Un travail régulier
    Cela se ressent
    Investissement, encouragement

    Compliments
    Cela se ressent
    Imaginer la vie

    L’art de réussir
    Cela se ressent
    Basculer le rapport de force

    C’est bien
    Renouer avec le corps
    L’humain

    Cela se ressent
    Il faudra
    Poursuivre

    Ainsi
    Être
    Sensible

  • Ça nous sied parfois, de ne rien voir. Ça nous “arrange” de fermer les yeux, de fuir en nous-même, de se tenir à l’écart du monde et laisser le temps à sa course folle, pendant que nous nous excluons, les pouces sur les yeux. 
    Stop. Pause.
    Par préservation, l’espace d’un instant, on se sauve du réel, devenu insupportable, assourdissant, envahissant. Mais le plus souvent, on veut voir. Être là. Les pieds dedans, en plein. Immobile, en mouvement, captivé, par-dessus l’épaule, émerveillé, scandalisé, peiné…  on veut voir. Voir pour dire : on y est. On existe. On fait partie du Game.
    Voir à tout prix. De toutes les manières. Même la nuit.

    D’abord, nos yeux sont incroyables, Ils caressent la nuit, la déduisent, la poursuivent, la percent … Il faut laisser les pupilles s’acclimater, leur diamètre s’élargir afin qu’ils absorbent l’infime lumière. Car pas d’obscurité sans lumière. Elle se glisse, s’immisce dans les interstices. Il y a toujours un espace vide, une ouverture, même minuscule. Une trouée à combler. Une ombre à dessiner. Ainsi, nous voyons. 
    Gris.
    Oui,  “la nuit tous les chats sont gris.”

    Puis, n’oublions pas notre grand pouvoir : la richesse de nos sens ; l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher et la vue.
    Cinq ! Comme les doigts de la main.
    Quand l’un manque, les autres prennent le relais comme si de rien n’était. Notre vue est altérée par un manque de clarté : nous nous concentrons davantage sur les bruissements, les parfums, les choses que l’on frôle.

    Après, il faut compter sur la connaissance, l’expérience, l’habitude, l’usage. rangés dans un tiroir de notre mémoire. La grande armoire dans laquelle on tire une représentation : le contour, le trait, la forme, la couleur, la matière etc… ainsi nous “voyons”, mentalement.

    Et l’Imagination ! Cette fabuleuse faculté ! Du latin imaginatio image, vision. Un puits sans fond, une eau vive et débordante. 
    Sans limite. 
    Intarissable.
    Évidemment, elle est empreinte de fausseté mais ne serait-ce pas une autre manière de regarder ? Voir ce qu’on aimerait et non ce qui est.
    Histoire de mettre de la lumière quand on voit tout en noir.

    Sinon, il y a la lampe, dans la poche révolver, à braquer sans réfléchir, crûment.
    Mais c’est d’un vulgaire !