Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Noria Bousmaha

  • Je vais essayer d’aller vers l’inconnu.
    Je souffle de l’air pour me permettre de ne pas étouffer de chaleur.
    Dans « je », tout est calme en ce début de soirée. Je m’exécute devant ce « je » encore opaque. 
    Mais « je » a toujours quelque chose qui se révèle dans l’inconnu.
    Je se pose. Est-ce une question à trois inconnues ? 
    Un « je » imbroglio. Je se le demande ici et là, et de tout temps. 
    Dans la rue, des « je » sourds résonnent. 
    Ça circule encore et encore, en boucle infinie. Le « je » magique n’existe pas, je se devine.
    Face à moi, je m’impose, entouré du connu. Je tue, resserre les œillères. Pourquoi tant de mystères ?
    Pas de réponse toute faite.
    À table, je mange un clafoutis. Cela ne résout rien. Le « je » demeure inexorable. 
    Je tourne en rond telle une toupie. Un « je » qui invite à sourire ou à s’ouvrir, voire à mourir. 
    Je sors du jeu. Une extraction, non pas de dent, mais de « je ».
    J’avance vers la fin irrésolue, salvatrice.

  • Lave le regard.
    Nettoie la langue.

    Et tais-toi.

    Nous sommes pris au piège.
    Pris dans ce qui se trame
    à notre insu
    en pleine vue.

    Je te vois
    à travers moi.

    Entre nous
    des grilles,
    des fils invisibles

    qui nous séparent
    et nous relient.

    Je ne suis pas dupe.
    Je ne suis pas folle.

    Je suis
    dans l’œil du cyclone.

    Aveuglée
    par tant de bruit.

    Mais quelque chose insiste.

    Quelque chose tire
    sur les fils.

    Quelque chose
    respire en corps

  • J’ai grandi dans une fratrie de 8 enfants

    Je suis la 7e Peut être une chance 

    Je ne voulais rien d’autre que de grandir 

    Je ne savais pas que j’existais, j’existais simplement

    Dans un environnement bien bruyant un peu violent très vivant

    Je ne voulais pas qu’on me pince, qu’on me griffe, qu’on me tape

    J’aimais quand ma mère démêlait mes cheveux frisés…car à ce moment elle n’était là que pour moi… même si ça tirait fort et que cela faisait mal.

    J’aimais suivre ma sœur comme son ombre… aucune initiative de ma part. J’étais la suiveuse. Parfois elle n’en pouvait plus de moi et me rejetait.

    Je n’aimais pas la solitude … une peur bleue d’être seule… peur d’un invisible que je ressentais sans pouvoir le nommer.

    Une année, il y a eu ma grand-mère maternelle. Elle est venue porter main forte à sa fille, ma mère. 

    Elle est apparue comme un miracle.

    Celle qui avait du temps pour nous, les cadettes. Celle qui écoutait et répondait dans une autre langue, celle des parents… l’arabe. Celle qui racontait, qui faisait sa gym dans notre chambre, celle qui m’a appris la caresse, la tendresse, l’attention, la douceur, l’amour.

    Elle qui m’a éveillée à la vie… 

    Mémé miracle de la vie. Partie comme elle était venue. Disparue à jamais mais toujours là dans mon cœur. 

    Comme ma mère, mère courage qui a tenu bon jusqu’à ce que son cœur lâche.

    L’enfance est toujours là, avec un regard sincère tourné vers le mystère. 

    Un effondrement parfois et un rebond à jouer puisque je suis là.

  • Laisse-moi te dire que les hommes sont fous
    Te dire qu’ils tuent
    Te dire qu’ils violent 
    Et que je reste sans voix

    Laisse-moi te dire que les femmes subissent 
    Te dire qu’elles étouffent
    Te dire qu’elles meurent 
    Et que je reste sans voix

    Laisse-moi te dire que les enfants sont innocents
    Te dire qu’ils grandissent 
    Deviennent des hommes et des femmes
    Et que je reste sans voix

    Et même plus 

    Laisse-moi te dire que c’est sans fin
    Te dire que tu connais bien le scénario
    Te dire que tu peux arrêter ce mauvais film

    Mais tu regardes encore

    Dans le silence
    on peut
    sortir du cinéma

  • C’est une pensée ou pas — mais c’est bien là :
    le pas savoir agit, en douce, subrepticement, aux yeux de tous.
    Comme une tête chercheuse il cherche. Il sent, flaire la bonne découverte.

    Il suppose, il s’immisce, il relie.
    Il découvre de la nouveauté, ouvre de nouvelles pistes.

    Comme une boussole qui s’affole, tant les directions sont infinies,
    comme un radar il scrute largement… jusqu’aux confins de l’univers…
    ça bip bip bip…

    Le pas savoir remue sous la peau.
    Il gratte derrière les yeux, tire les pensées par la manche,
    pousse aux portes qui n’existent pas encore.
    Il fouille dans les tiroirs du crâne, soulève la poussière des idées,
    se glisse sous les paupières et appuie, là, juste là.

    Il croit savoir et jubile.
    Il s’excite car de l’infiniment petit à l’infiniment grand
    il pousse ses recherches, dépasse ses limites.
    Il saute d’une cellule à une galaxie en un seul clignement.
    À jamais inassouvi, il poursuit sa course folle,
    sa survie pour savoir.

    Savoir pour savoir —
    car on ne sait jamais.

    Savoir-être, Savoir-faire,
    Savoir-penser, Savoir-vivre,
    Savoir-transmettre, Savoir-mourir.

    Et ça repart. Encore.
    Le pas savoir agit et s’agite.
    Il tournicote, crépite,
    comme un insecte contre la lumière du mystère.

    L’infini le nargue.
    Il court après, langue dehors,
    sans jamais le toucher vraiment.

    Et pourtant…
    quelque part, au bord du vide,
    dans un repli du monde ou du thorax,

    Ici, ça ne sait pas.
    Et ça repose — doucement.
    En paix.

  • Pourquoi avait-elle décidé de ne plus se poser de questions ?
    Elle tente de se souvenir du moment précis où cette décision avait été prise…

    Pourquoi toutes ses certitudes s’étaient-elles effondrées, éclatées en mille morceaux, comme une flaque d’eau absorbée par un sol poreux ? Liquidées, envolées. Plus de consistance, plus d’imprégnation.

    Pourquoi une infime goutte avait-elle suffi à éteindre le brasier ardent de son volcan en éruption ?
    Pourquoi une goutte d’infini avait-elle embrasé son ciel, et soudain, plus rien n’était pareil. Tout était différent, et pourtant si semblable.

    Pourquoi le fil de son histoire s’était-il brusquement rompu ?

    Pourquoi ne plus se demander pourquoi ?
    Ni acceptation, ni refus, ni rejet. Plus d’illusions. Tout s’était effacé.

    Pourquoi sa peau est-elle si douce ?
    Pourquoi ses mains la caressent-elles ?
    Pourquoi la boucle est-elle bouclée ?

    L’absence de réponse est, en elle-même, la réponse.

  • Pourquoi lui à ce moment-là?

    Une sale période pour moi, presque une perdition. Non mais que dis-je une réelle perdition. Je m’accrochais corps et âme à des fils invisibles qui m’échappaient.

    Je coulais à la surface de la Terre. Buvais la tasse à chaque respiration. Suffoquant en souriant. Plus de prise et prise en plein cœur par des fantômes qui m’habitaient, me télécommandaient. Je croyais être moi, je n’étais que l’ombre de moi-même. Une automate morte vivante… mais avais-je été réellement vivante avant ce temps-là?

    Il est apparu dans un couloir et je l’aurai reconnu même en plein noir. C’était ma bouée de sauvetage, enfin l’air allait enfin re circuler dans mes cellules. Un nouveau scénario, à vivre après la mort, une nouvelle accroche. Il était la vie qui allait me redonner vie. Des mois, des années, accrochée j’étais, purement et simplement. Un destin, c’était écrit, c’était ainsi.

    Aujourd’hui, libérée, délivrée, comme la chanson, le suis-je vraiment? Libérée de quoi, de qui? Délivrée d’où? De quel geôlier, de quelle prison dorée, de quel joug? De moi-même…

    Elle s’envole dans le printemps doré de lumière. Ses ailes frêles prennent de l’ampleur et sans peur aucune s’élèvent au-dessus des nuages. Nue dans les nues. Un déploiement  à l’infini.

  • Merci de me donner la main, me donner l’élan, m’ouvrir la porte, me permettre, m’autoriser d’y aller, d’oser, de jouer, de me défier, de plus me voiler, me cacher, m’étouffer, d’ôter, d’enlever, d’extraire, de dépressuriser et de presser en même temps, de laisser s’écouler, se déverser, enlever le voile, la pudeur, le puanteur, la putréfaction.

    En effet personne ne m’avait dit que la densité étouffait 
    Je ne savais pas la rudesse la non caresse le manque la perte
    Pendant des années j’y ai cru à cette blague de mauvais goût
    Il me semblait que je jouais parfaitement mon rôle
    Je croyais au semblant, qu’un nouveau jour arriverait
    Le silence recouvrait tout telle une chape de plomb 
    Je ne pouvais pas savoir que c’était possible, que cela m’était destiné

    Dans le silence avaler la peur
    Dans le silence ignorer la douleur
    Dans le silence sourire et faire bonne figure
    Dans le silence goûter l’impuissance 
    Dans le silence crier à l’intérieur
    Dans le silence danser à l’infini

    Chuchoter une prière

    Taire une colère
    Murmurer « je t’aime »
    Muette, ne rien en dire

    Ce n’est pas un mensonge, un songe qui me ment
    C’est une réalité insoutenable que l’on soutient
    Qui devient irréelle une fois passée
    Qui remonte en méandre de mémoire 
    Demandant libération

    Je t’ai vu je te vois dans l’invisible

    Les mots n’ont plus rien à y voir
    Et pourtant ils sont là
    Les petits les grands les beaux les laids
    Serpentant comme des vers de terre
    dans une structure inexistante 

    Pas de déception, pas de bonne surprise, pas de nouveauté, pas de cruauté, pas de clarté, pas de compréhension…

    Un battement de coeur qui rassemble il ne reste que cela.

  • Tu…
    es l’absence qui fait le vide
    le mystère qui demeure
    l’autre comme un miroir
    l’ailleurs que l’on espère
    l’énigme à jamais résolue
    Tu martèles le temps


    Voilà une danse rituelle
    incessante qui appelle depuis la préhistoire
    dans les cavernes habitées
    un battement, un rythme
    une sentence qui tel un couperet
    ordonne et éclaire et vient déverser 
    sa vibration son fluide sacré
    la chair abdique et l’âme exulte silencieuse
    le feu brûle dans la poitrine
    la peau tambour devient nuage poussière
    Danse de tous les âges
    qui ôte les voiles, largue les amarres
    voyage entre ciel et terre
    emprunte les chemins inconnus, bien connus.

  • D’abord, de prime abord, avant tout, retirer tous les conditionnements inhérents à l’existence, un à un.

    Chose non aisée car la plupart sont inconscients!

    Pour autant, il est fondamental de recommencer inlassablement, sans répit, car les injonctions inconscientes ont la dent dure.

    Recommencer à chaque instant volé. Persévérer, jouer de tout cela.

    Attrapez le violet de la fleur qui s’épanouit et embaume, l’être est là…

    Soyez touché par la caresse d’un rayon de soleil, l’être est là…

    Écoutez le silence du sommeil de l’autre aimé, l’être est là…

    À un moment donné, par surprise, un voile s’élève subrepticement et l’être apparaît avec simplicité presque timidité. Il a toujours été là mais tellement ignoré.

    Il apparaît plein de lumière même en pleine nuit.

    Il apparaît avec reconnaissance et humilité d’être enfin considéré.

    Il a été patient et accompagnant tout ce temps durant.

    Temps qui pour lui n’existe pas.