Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Sara Balbi Di Bernardo

  • réveil ?
    survie
    la mille-cent-quarantième

    matin ?
    regard droit devant devant devant
    fixation des œillères
    démontage du rétroviseur qui repousse tout seul

    café ?
    arôme cherchant son double
    par habitude

    silence ?
    colocataire bruyant
    mettant la table pour deux
    & ne laissant jamais un mot
    sur la table de la cuisine

    dimanche ?
    vacarme des secondes

    après-midi ?
    espace à remplir
    ou à vider

    vin ?
    gilet de sauvetage sur tapis volant

    soir ?
    lente fermeture de paupière noire

    crépuscule ?
    couleur résistant à toutes les métaphores

    nuit ?
    bal des fantômes
    carnet plein
    je danserai jusqu’à l’aube

    rêve ?
    toi

    toi ?

  • pose le ciel sur ton ventre
    allonge-toi enfonce repousse 
    tes limites
    déploie
    tronc
          bras
             racines

    ressens comme 
    tout est toi
    et tu es tout
    et rien
    et partout
    depuis toujours

    mêle tes doigts à l’herbe
    de tes cheveux
    avale 
    ta propre sève
    n’arrache plus rien
    pousse

    écoute le vent 
    la traîne      du lombric
    les fleurs
    qui t’applaudissent

    porte les enfants
    sois leur terrain de jeux
    leur cachette 
    leur refuge

    sous le soleil
    ferme les yeux
    ris avec lui
    parle-lui de la pluie

    invoque-la une dernière fois

    dis les mots qui changent de sens
    et que personne n’entend

    retiens le souffle
            qui file 
    entre tes dents

    parle à l’herbe à l’arbre
    berce la pierre 
    console-la 

    moule ta nuque dans la glaise
    et tes yeux 
    dans le bleu

    laisse les feuilles couvrir ta langue
    mâche l’humus
    les vers
    la pluie

    souviens-toi
    ou ne te souviens pas
    mais quand la brume viendra
    n’oublie pas 

    remercie-la

  • le reflet d’une brique de lait dans le miroir de la chambre de mes parents. ma mère est au lit, je la vois dans le miroir, derrière la brique de lait. elle pleure. je crois qu’il pleut. je fixe la brique de lait restée dans la chambre de mes parents depuis que l’on a appris que mon grand-père est mort.

    la lumière blanche s’éteint, tête en arrière bouche ouverte, on vient de me retirer mon appareil dentaire. j’ai du vide partout dedans. ma langue panse l’absence. je veux qu’on me remette mes bagues.

    un restaurant chic où l’on chuchote, couverts en argent, vestes sombres. nous fêtons notre anniversaire de mariage. un plateau de fromages grand comme un paquebot, des fromages comme des hublots, comme des yeux qui me regardent. je n’ai plus faim. dans mon assiette, des lamelles de visages m’observent pendant qu’il dit qu’il m’aime.

    chambre blanche, lit minuscule, les rats courent à l’intérieur des murs. de l’autre côté de la porte, l’espace commun : télévision canapé frigo. je tire mon lait, je nettoie la machine, désinfecte tout bien comme il faut, je visse le couvercle sur le flacon qui contient mon lait, je pose le flacon dans le frigo loin de tout autre aliment, je referme la porte du frigo ; je passe la nuit assise sur le canapé pour vérifier que personne n’empoisonne mon lait.

    sac à main valise poches chaussettes trousse de toilette, elle a tout inspecté ; elle est repartie avec ma pince à épiler et la paire de petits ciseaux.

    six à table, on ne mange pas de vrais œufs. c’est interdit. le café, après les cachets devant les soignants — nos lèvres s’ouvrent et se referment comme des portes d’ascenseur — on le prend dehors, en fumant énormément — le silence, l’envol des regards quand la fumée s’échappe.

    bâtiment blanc grises mines univers clos. les fenêtres ne s’ouvrent pas. jogging trop grand, cheveux emmêlés, tu parles fort, tes lèvres dessinent des majuscules de sang sur ton visage emmuré par les cachets.

    on frappe à la porte on entre sans attendre, l’infirmière parle, je pense au corbeau mort qui gît sous ma fenêtre. je ne baisse pas les stores du vendredi soir, j’ai peur de rêver. une femme crie dans le couloir. entre deux murs trop blancs, gicle un ciel sauvage.

    chambre douze dernière nuit. j’ouvre la porte. couloir infirmer yaourt. c’est interdit. c’est mon dernier soir, il m’accompagne. cuisine vide chirurgicale. lumière blanche. bac évier plan de travail en acier brillent comme un appareil dentaire. l’infirmier est une brique de lait. il me tend un verre blanc comme un trou de mémoire et un yaourt sucré comme l’enfance.

  • je t’écris du fil du soir
    là où tout s’allume là où tout s’éteint
    où la lumière fuit
    et lune commence

    regarde
    habitue ton regard
    à la transparence du noir
    c’est là que je prends corps
    que je luis 
    volatile

    je t’écris de la frontière
    du rêve et de l’éveil
    de l’espace 
    entre chaque cil 
    qui dessine tes paupières

    écoute
    quand je prononce
    des lettres sur la vitre
    le vent les cristallise
    apprends à les reconnaître 

    je t’écris depuis le silence depuis tes premiers mots
    dans ta chambre
    l’obscurité reprend son puzzle
    laisse-la faire 
    écoute ma voix
    qui cherche à le défaire

    ressens 
    mon amour
    depuis la nuit des temps depuis le jour de toi
    mes cheveux ont le même poids
    que ton souffle
    la couleur de ta voix

    je t’écris depuis toujours depuis partout
    je t’écris et je te porte 
    je te suis je te soutiens
    je te berce quand tu pleures 
    je te hisse quand tu ris

    tu ne me vois pas 
    parfois tu me penses
    tu me cherches tu me sens tu me devines
    dans la lumière divine
    d’un rayon sur la branche

    habitue ton regard 
    à la transparence du noir
    tu entendras mon chant 
    susurrer au silence
    là où tout redevient là où tout recommence