Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Séverine Delrieu

  • Je me lève 
    Je vois la masse de ses cheveux 
    Ses yeux émeraudes 
    L’amoncellement d’objets 
    Je manipule mon angoisse
    Et ses vignettes travaillées avec soin
    Où as-tu cherché ce paysage aussi parfaitement désordonné
    Cette chambre kaléidoscopique
    Tu es inconstante dit-il
    Hier tu m’aimais avec ces moments d’exaltation 
    Et j’ai pensé que nous pourrions former un beau couple
    Je suis une ratée tu sais 
    tantôt je désire la beauté tantôt simplement son ombre
    Je veux dire
    Qui aurait envie de vivre avec la nudité osseuse
    D’un fondu au noir

  • Tu ne comprends pas les maîtres et possesseurs

    De la nature et du cœur 

    Tu ne comprends pas les dévastations qui mettent toute en cause, l’homme 

    Tu ne consentiras jamais aux traitements infligés

    Aux terres 

    À l’épuisement des sols et des cœurs

    Tu ne consentiras jamais 

    Aux guerres contre les peuples 

    Contre les opprimés, les corps vulnérables 

    Tu ne considèreras jamais les empoisonneurs et

    Les lâches, ceux qui se taisent et font mal

    Tu ne resteras pas dans ta maison parce que tu aimes le vent

    Tu ne te renieras pas, malgré le soi souffrant

    Tu ne t’arrêteras pas de combattre, même chancelante

    Tu continueras à donner, à la mesure de ton cœur

    Tu n’adoucieras pas ton œil rouge et enflammé qu’il a touché 

    Tu ne sécheras pas toutes tes larmes, même au soleil

    Tu ne dormiras pas sur les cendres grises 

    Tu ne te moqueras pas des gens dans la peine 

    Tu ne sécheras pas, tout de suite, tes larmes

    Tu ne laisseras pas la mer les emporter, toutes

    Tu ne défailleras pas aux coups de ton cœur qui montent à tes oreilles 

    Tu ne souffleras pas sous le chêne lorsque tes forces reviendront 

    Tu n’attireras pas les abeilles, vers ce châtaigner mort

    Tu n’arrêteras jamais de dérailler, personne ne te rendra insensible même après les aiguilles et mille pointes acérées 

    Tu ne t’enfuieras plus à la vue de l’éclaircie

    Tu ne t’empêcheras pas d’écrire des poèmes à la lumière du soleil

    Et sur la poitrine nue de celui que tu aimes.

  • Ils sont le tonnerre, la fumée, les hurlements, la fureur et le sang
    Ils secouent l’immense firmament
    Par-dessus les humains tendrement grandissent
    Les livres
    Tandis que nous mourons
    Continuent à vivre
    Ceux que j’ai déjà lus
    Ceux que je ne lirai jamais
    Ces chaleurs infernales
    Se lèvent, s’ébattent sous le soleil
    Comme la fleur ou la feuille
    Sont tout ce que j’ai
    Ce qui vit
    Ce qui vit infiniment
    Comme les forêts
    Comme un fleuve qui sort de sa ceinture dorée
    Sont mes racines serrées à travers les rochers massifs
    Où je rampe comme un insecte
    Sont mes troncs
    je m’y glisse salamandre écailleuse
    ils surgissent de la vase durcie
    et de ma crevasse me chassent
    moi chauve-souris, araignée
    les livres coulent sur le sable
    je les bois, les contemple
    ils parlent à l’enfant
    à la fourmi, à la sauterelle, au ver
    d’où viennent-ils
    les livres 
    des troupeaux de montagnes 
    de l’apparition de la mousse 
    d’Homère, d’Horace, d’Ovide, d’Aristote 
    de la souffrance qu’on éprouve lorsque le corps tout entier se dissout 
    le livre se pose la question

  • D’abord entrer sous la tente
    Se déposer sur un grand tas de pierres comme un cadavre
    S’endormir allongée droite comme les rayons d’une roue
    Puis dans le froid se mettre à tourner comme un chaman
    Aller vers ton corps


    Ensuite observer les mouvements de l’amour qui tournoient `une boule de feu dans la neige
    Oublier que je suis seule très loin dans un fossé
    Oublier la disparition
    Deuil deuil deuil

  • Il hurle, putain, merde, fait chier parce qu’il a du mal à réparer un moteur. Il pète. Appelle sa femme, viens ici Adeline. Il rote. Il a mangé y a pas longtemps. Il jette un tournevis sur la terre. Entre temps, sa femme a surgi de la cuisine, elle court vers son mari. Qu’est-ce que je dois faire, elle dit. Ses mains se glissent dans les poches de son tablier. Sors tes mains des poches pour commencer, tiens-moi ça, il dit. Ne bouge pas, je vais utiliser la visseuse. Elle s’exécute. Ça fait un bruit insupportable. Il n’en a rien à foutre. Plus il dérange les autres, plus ça le fait marrer. Hahaha. Tout à l’heure, il appellera sa maîtresse Marie-Claude.
    Il a acheté un téléphone sans fil pour passer ses appels sans être emmerdé par les autres, depuis son établi. Sa fille a fait Ouais super un téléphone sans fil, lorsqu’il l’a mis en charge, ce qui l’avait franchement agacé. Il déteste que sa fille s’enthousiasme, la voir joyeuse le remplit de ressentiment. Il pense : toutes des putes. Il pense : Tout roule. Sa femme fait semblant de ne pas savoir qu’il couche à droite à gauche, depuis toujours, elle ferme les yeux. Heureusement parce que sinon, elle pourrait dérouiller. Il a toujours été un vrai connard. Mais il s’en fout.
    C’est lui le maître. Tout est à lui. Il peut pisser partout dans sa propriété comme un clébard. Tout lui appartient. Sa femme, sa fille y compris. Son fils aussi. Mais comme il grandit, le fils pourrait peut-être un jour lui foutre sur la gueule, au père. En même temps, il n’est pas trop inquiet. Car le fils sait que s’il lui fout sur la gueule au père, le vieux le déshéritera. Il en crèverait le fils d’être renié par le père. Il préfèrera se la fermer, encaisser et le père pourra continuer sans inquiétude à l’humilier, à l’ignorer, à lui dire qu’il est gros, que c’est un bon à rien, un branleur. C’est parfait pense le père. Tout roule. Hahah. Il rit intérieurement.
    Un rictus mauvais se dessine. Le bruit de la visseuse est intolérable. Cela fait
    des heures qu’il bricole dans le jardin. Il espère que les voisins n’en peuvent plus.

  • Il y a d’abord moi
    Celle qui n’ose entrer dans la salle de réunion, qui se cache à quelques mètres, de
    l’autre côté de la rue, épie, par la baie-vitrée, leurs têtes au milieu des plantes
    grasses, observe leurs visages, gestes, puis celle qui repart, le cœur essoré,
    honteuse, angoissée, douloureuse
    Il y a celle, moi, qui reviendra et se livrera au même manège
    Puis celle, un jour, moi, tête baissée, ventre creusé, sous un ciel d’orage, qui pose
    un pied à l’intérieur, encore incapable de porter le regard sur les autres, et ces
    autres qui l’accueillent en souriant, il y a, elle, elle s’assoit, elle dissocie, elle n’est
    plus vraiment moi
    Autour de la grande table de réunion, il y a celui qui a été suivi par beaucoup de
    messieurs dans les rues, et qui a été violé par autant, il ne sait plus combien
    Il y a celle, grande bringue à lunettes et frange raide, cheveux lisses, c’était son
    oncle, elle avait huit ans, et sa mère lui a balancé du, tu mens
    Il y a celle qui se présente toujours de la même manière et ça prend des
    plombes, victime de violence sexuelle et psychologique, survivante de barbaries
    et actes de torture etc etc
    Il y a celui qui fait du théâtre dans la vie qui voudrait bien écrire son histoire
    celle du petit garçon violé par son père
    Il y a celle qui a déposé plainte et que le groupe applaudit
    Il y a moi qui ne parvient pas à parler qui répète je suis morte je suis morte d’où
    s’échappe des sanglots silencieux
    Il y a le jeune homme de vingt ans, élevé au sein d’une secte où tout n’était
    qu’abus
    Il y a celui violé par sa mère qui dit toujours maman
    Il y a ce jeune, tellement étrange avec sa coupe courte, maigre, ses yeux
    fuyants, se visage de souris qui se demande encore si ce que lui a fait subir sa
    grand-mère, c’est bien un viol
    Il y a ce sociologue enseignant chercheur à l’Université de Tours qui cite
    théorise, développe, synthétise, dont on ne sait rien de son histoire personnelle
    Il y a celleux qui espèrent passer de victimes à survivant.e.s
    Il ya celleux qui espèrent être simplement vivant.e.s dans l’éblouissement des
    jours, et dont le passé sera si lointain, si distendu, dilué comme un sirop de
    grenadine dans des litres d’eau, grâce aux thérapies et aux accompagnements
    juridiques, qu’il ne viendra plus nous briser, nous empêcher, nous dissocier, nous
    coloniser, nous gâcher la fête
    Il y a celle, cette mère, qui raconte l’histoire de sa fille violée par son père et qui
    fait des séjours en hôpital, elle pleure, elle pleure
    Il y a celleux qui cherchent du soutien et qui le trouvent

    Il y a celle qui, enfin, parvient à raconter, à travers les larmes et la voix
    inaudible, moi
    Il y a celleux qui disent, bravo d’avoir réussi à venir
    Il y a celle qui a été violée par son frère
    Il y a celle qui a été violée par son beau-père lorsqu’elle avait 12 ans
    Il y a celle qui lorsqu’elle avait 7 ans l’oncle lui présentait des images porno et lui
    demandait de faire pareil
    Il y a celleux qui ont été obligé.e.s de se taire parce que manipulé.e.s,
    dissocié.e.s, pas écouté.e.s, pas cru.e.s, répudié.e.s, culpabilisé.e.s, parce que
    isolé.e.s, parce que craintifs/ves de briser « une famille », il y a celleux mis.e.s
    sous emprise par des salopards, celleux à qui on a ordonné le silence, celleux
    plongeaient dans l’incompréhension, la confusion, devenu.e.s des jouets vivants
    téléguidé.e.s par des violeurs d’enfants
    Il y a celleux qui combattent chaque jour les traumas simples ou complexes,
    contre les images envahissantes et les flashs
    Il y a toustes ces enfants maltraité.e.s, isolé.e.s, immensément seul.e.s et tristes
    Né.e.s sous les abus, que je voudrais couvrir de mots, de poésie

  • Maintenant

    Ton effacement sera ta façon de resplendir

    Ce quelque chose qui te disait son poids, sa forme, sa mesure, sa grandeur, tu ne l’entendras plus

    tu ne sauras plus expliquer le monde

    Ni savoir qui il est

    Tu seras dedans le jour et le nuit

    Mais tes yeux seront des grottes

    Des morceaux de roches gravées

    tu remarqueras ta trace, quelque chose de toi 

    En passant quelque part

     sur le fragile espace 

    Tu laisseras le peu de jours que tu détiens filerUn éclair

     lent poussera sur ton épaule

    Tu seras le réceptacle du coeur qui bat