Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Catégorie : Solange Vissac

  • Au bord mais jamais à bord
    je reste ici les pieds pendus dans le vide
    à balancer des mots d’un côté de l’autre
    toi tu es là-bas sur l’autre rive
    à glaner sur tes propres chemins
    tes émerveillements
    à respirer des parfums qui ne sont pas les miens
    à laisser flotter tes jours amples et remplis
    moi sur ma rive aux cris sans écho
    bien concentrée sur mes ombres
    qui s’ agitent au bout de mes doigts
    je rêve du bleu dans l’embrasure du soir

    l’inaccessible bleu

    et je resterai paisible sur mon rivage
    à déposer à l’ encre rouge
    dans la marge des jours
    des rafales de mots
    petits cailloux du désir
    petites langues d’air
    que l’on essaime au sol
    pour ne pas se perdre
    pour ne pas disparaître
    je continuerai d’arpenter mon chemin
    sans plainte ni regret
    ni oubli

  • On peut vivre sans poésie mais moins bien
    Jean Dasté

    on peut vivre sans poésie mais
    la lumière du matin n’aurait pas
    l’ampleur des ailes d’un ange

    on peut vivre sans poésie mais
    les ombres auraient abandonné
    leur inspiration lumineuse

    on peut vivre sans poésie mais
    l’horizon ne serait plus
    cet infini où accrocher nos rêves

    on peut vivre sans poésie mais
    quel souffle alors pour irriguer
    nos lèvres et scander notre pas

    on peut vivre sans poésie mais
    quel regard porter encore sur
    les nuages les merveilleux nuages

    on peut vivre sans poésie mais
    la neige ne serait plus
    l’étendue blanche du songe

    on peut vivre sans poésie mais
    la page blanche ne serait plus
    l’oiseau qui déploie ses ailes

    on peut vivre sans poésie mais
    la marche n’aurait pas le don
    vertigineux de création du monde

    on peut vivre sans poésie mais
    les mots perdraient leur liberté
    leur devenir leur raison d’être

    on peut vivre sans poésie mais
    alors comment dire la lumière
    de tout ce qui fait obscurité

    on peut vivre sans poésie mais
    quelle corde quelle espérance
    pour déambuler en ce monde

    on peut vivre sans poésie mais
    comment voir l’autre face du feu
    et comment arpenter les marges

    on peut vivre sans poésie mais
    alors le précieux couteau de bleu
    ne déchirerait plus les yeux

  • Il suffit de grimper sur le plateau qui ondule comme une mer herbeuse et, debout dans l’air, d’écouter vibrer la musique qui monte au coeur de ces solitudes. Là, les pieds bien ancrés sur le sol rocailleux et épineux du Causse Méjan, dans une Lozère mythique, on se laisse onduler et porter au creux des vagues de vent . Il y a une sensation de réanimation à flotter dans ce pays éperdu. Les cheveux d’ange se meuvent et émeuvent dans un flux et reflux, ondes de cheveux blancs n’en finissant pas d’aller et venir, se séparant, se rejoignant sans fin, sous la permanence du vent, et les voix qui nous hantent s’emmêlent et se démêlent du même mouvement, alors qu’une alouette grisolle à la verticale comme pour délivrer un message des plus importants. Là est l’infini. On pourrait presque le toucher du doigt, mais rien n’arrête sa mouvance ni son surcroît de vie. Alors on se tient au sein de ces tendresses dérobées, entre les pierres sèches et ces brins d’argent où d’arabesques pensées s’effilent à leur tour dans les tranchées du corps sous les froissements d’air. Tout se fait ouverture vers un ciel. On se sent emporté, prêt à s’élever au-dessus du sol, respiré par l’étendue en perpétuel mouvement. Dans ce remuement incessant, on entendrait presque le roulement des moulins à prières, tournant et tournant sans fin, diffusant leurs bénédictions dans l’air environnant. Lorsqu’un instant s’apaise l’ondulation, il ne faut pas tarder à s’extraire de ces graminées. Se soustraire à l’envoûtement.
    On regarde alors le ciel où tournent des vautours sans impatience. Reprenant la route du retour, les traces d’un songe éparpillé flottant encore entre les tempes, accrocher le regard au liséré du jour.

  • I

    accroché au réel

                                        envers et contre tout

    en symbiose de vie

                le lichen

    autour de la branche

               bracelet d’argent torsadé

                           s’enroule et se tord

       en un élan dur et doux

    au bord d’une parole

           les mots saxicoles

                        pelotonnés en une phrase

           encore un peu       écartelée

    elle vient de loin

                                     et traverse

    II

    posée au pied du mur

                          ce qui fait           échelle

    à la recherche                     du perdu

                           du manque

    de l’incertain

    se tenir                 dans l’écart 

                  de ce qui               n’est   plus

    ou pas encore

                                ou peut-être

                    passer le mur du jour

        III

                           infiltrer

    l’au-delà               de la    fenêtre  

    et voir              un fragment  

                  de jour

    déjà passé

             suspendue

    aux lèvres de l’air

                     immobile

    dans une verticalité

                   je suis presque moi

    amarrée à l’au-delà

    de la fenêtre

                              d’où

    il reste encore à traduire

  • À l’heure bleue
    l’heure de tous les possibles
    marcher dans une forêt
    – cela veut dire respirer –
    et laisser ses pas aller
    un pas puis un pas
    – tel le souffle –
    et malgré les ombres gourmandes
    se retrouver près d’un tronc d’arbre
    celui qui appelle
    désencombre le regard
    on épèle sa peau
    comme une langue étrangère
    néanmoins familière et
    on redevient l’enfant près du petit pin
    où chaque été se mesurait la taille
    et il grandissait si bien
    même un peu tordu
    que les rêves de grandir  se miraient en lui
    on parlait tous deux par nos peaux d’enfants
    et des poèmes se murmuraient
    – un souffle lent et continu –
    par les interstices de peau
    où échange de chaleur de sève
    d’intensité de soi
    comme si un feu
    – un souffle comme le premier –
    et la peau  – dans cet appel d’air –
    se modèle, se sable
    – respire ce qu’elle sait –
    et la main de l’enfant est là
    qui tremble encore

    on continue le chemin
    un éclat dans la paume
    – un peu d’air –

  • Elle, bleuie d’encre et de chimère.

    A tenter d’emprunter les sentes invisibles. Sur les bords des riens. De reflets évadés en revers intérieurs. En se glissant songeuse entre ces parenthèses, elle cueille ici et là des bruissements allègres, et des morceaux d’arcs-en-ciel.

    Une odeur de forêt profonde monte de chaque miette de terre, de chaque écorce d’arbre l’ inondant de fragrances .

    D’un lent regard, comme progressant d’un pas alangui, elle scrute  les échos creusés de lumière , étouffés dans la pénombre.

    Une peinture de Van Gogh, une sorte d’icône. Et ses étonnements sous la peau. Elle,  toujours à fixer ces fissures de lueurs. Et à voir ce que nul ne voit, tout cet entrelacs de buissons de bleus qui ensemencent et embaument jusqu’à l’os.

    Il y a ce moment étrange, quand tout chavire puis s’éparpille en  langues de verre, en esquisses de conscience : l’invisible  adoubé. En ce lieu liminaire, s’éterniser. 

    S’éclaircir de ces lumières.

  •                  AUBE

    lentement sortir de la nuit

    et du secret des songes

    un rai de lumière là sous la fenêtre

    la main tendue  du jour qui naît

                   REGARD

    le regard étréci par une migraine

    se pose sur la bruyère  du talus

    où sont assemblés les silences

    de tous mes disparus

                 MESANGE

    ventre jaune pointé au ciel

    elle picore la tête à l’envers:

    ce matin la lumière

    est née d’une mésange

            CYPRES

    sous un ciel d’hébétude

    le cyprès nain droit et rebondi

    oratoire secret des oiseaux

    refuge de mes pensées

           AUTOMNE

    l’envol d’une feuille de chêne

    lentement elle tournoie

    cherche son tapis d’herbe

    ne plus oser marcher

         PLUIE

    c’est une arche de pluie

    où il faut bien passer

     les gouttes comme des tirets 

    de mots  du ciel à la terre

         FREUX

    sous le ciel sombre

    où expire le jour

    les mots du soir résonnent

    au vol dissonant des freux

  • à la croisée d’un dedans et du dehors – dans cet entre-deux flou – lunettes abandonnées vivre comme une myope – se nourrir de l’informe – être dans cette hésitation – masses sombres à peine mouvantes – taches blanches au sol – cela déborde contamine – le vert se fond dans le blanc ou bien l’inverse – de derrière la vitre tout n’est plus rien – le hublot de l’oeil se noie – c’est le temps de l’indécision – de ce voile cotonneux  capter les entours – les bambous de la rocaille sont des morceaux d’ailes – l’oiseau deviné sur la branche ne sera pas nommé – on parlera avec des peut-être ou des sans doute – faire fi du savoir –  douce impression d’abandonner toute certitude – ne pas chercher à forcer le regard – se dire tout est flou en souriant – prononcer le mot dans sa délicatesse – il a à voir avec le souffle – il est plein d’air et nous emporte – il nous détache de ce qui semble être – rien ne commence rien ne finit – se sentir un peu dans la marge – avec un goût de liberté sur la langue – ne plus chercher à faire le net comme l’enfant qui plisse les yeux face au tableau empli de signes– voir sans regarder – écrire ce rêve flottant – le nuage qui passe une vague figure – la buée sur une vitre une énigme – on flotte dans des suppositions – l’évanescence de vies secrètes – s’immerger dans ce qui ne se distingue pas  – ce qui est caché mais un peu révélé –  revenir derrière la fenêtre et regarder tomber la pluie – enfin ces longs tirets d’eau qui vont du haut vers le bas – ces rides verticales comme une grille – il fait flou entre ciel et terre – se tenir dans cette opacité du visible – se vêtir de ces contours imprécis – baignés de couleurs brouillées – cultiver cette vision évanescente – emplie de vibrations – dévoilant et voilant des images – ce qui est le summum c’est la rêverie devant le feu – les flammes aux cents facettes – diamants qui s’allongent –  carte intime de l’univers des songes – devenir rêveur de flammes –  se laisser virevolter avec les étincelles qui s’étalent, se disloquent, s’étirent – se détachent du présent et créent leur propre monde – diffraction vers un ailleurs que l’on n’ose pas –  à ras de souffle – dans un léger sfumato de peintre – des bribes d’incertitudes ou de promesses – présence et disparition entrecroisées – dans cet entre-deux où dedans et dehors se croisent et s’emmêlent  – comment ne pas rêver de vivre dans cet asile de flou –