Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Certains mots vivent dans ma gorge

  • Nous
    sommes multiples, riches et effrayées de notre propre puissance.
    C’est une énergie au pouvoir cannibale,
    des tourbillons dévastateurs émergeant par des bouches grandes ouvertes.
    Ce sont des cris de foudre qui nous ont fait naître
    matrices au cœur vert tendre,
    le rouge profond qui nous habite érupte par nos pores,
    l’astre du jour affole l’écorce molle dont nous sommes vêtues,
    seule la caresse du vent est capable de nous apaiser.

    Certaines mains sont plus habiles que les langues,
    froissures d’hier qui ornent et racontent
    des lézardes intimes qui s’écrivent au fil des jours.
    Je caresse des murs chauds aux interstices vivants, la pierre exhale son histoire.
    Puis il y a des mains blocs, des mains lourdes qui confisquent le futur
    elles s’abattent sur les os et écrasent, pilent, condamnent
    la terre noire se transforme,
    humus odorant s’effritant entre les doigts
    enraciné dans la terre, le regard pâle suit le mouvement du soleil.
    D’autres mains encore apportent la jouissance
    elles œuvrent dans le pli des détails
    dentellière du plaisir, elles cajolent, caressent et ouvrent
    irriguant la jeune pousse à l’intérieur de ma hanche.
    Des mains tendues, solides et souples comme les branches des trembles
    je me blottis au creux des paumes offertes
    je m’ensommeille.

  • Elle a enroulé sur sa tête
    un châle sombre qui retombe
    sur ses épaules.
    Elle avance pieds nus
    dans ses chaussures déformées
    pressant un maigre ballot de linge
    contre sa poitrine.
    Sa chevelure a blanchi.
    Son regard est aussi froid
    que l’air de la montagne
    aussi limpide que l’air
    du Mont Qassioun.
    Ses chevilles et ses poignets
    sont couverts de terre
    de sang et de poussière.
    Le ciel peut gronder
    ou passer à l’orage
    le sol peut trembler
    ou se fendre
    elle poursuit sa route
    elle emprunte des voies
    défoncées
    elle vacille sur les pierres
    tranchantes
    elle tombe
    elle se relève
    elle tombe
    se relève encore
    elle
    dévastée.


    Ces ombres entrevues
    ces femmes, ces fantômes
    où vont-elles, qui sont-elles ?


    Elles n’ont plus de voix
    pour le dire
    elles ont soif
    elles ont faim.
    elles souffrent.
    Sur tous les chemins
    les maisons sont en ruine
    la terre a brûlé sous les bombes
    les hommes font la guerre
    et les enfants sont morts.
    Alors, elles vont là-bas
    ou ailleurs qu’importe
    puisqu’elles ont tout perdu.
    Elles marchent entre les tombes
    sur les cendres
    et parmi les décombres
    sans espoir et sans but
    hormis peut-être celui de fuir
    le désastre et la mort.

  • Je
    est une bile, crachée
    dans le crachoir réfectoire de nos plaintes. 
    Je est un immonde crachat épais,
    immonde crachin de nos reins.
    Cette épaisse œuvre visqueuse, ce vile miasme…
    Drache ! 
    C’est le projectile de ta bouche que tu n’entrouvres qu’en moue détestée. 
    Tu baves du vide, tu rejettes du vide 
    que même tes poumons méprisent. 
    Tu n’es rien. Tu es sordide. Tu n’est qu’un crachat gluant.
    Certains crachoirs sont en argent. 
    Érigés en colonnes de bave, vaillantes tours 
    aux pourtours pollués de jets élastiques. 
    Nos fières muqueuses coulantes 
    y sillonnent et dégoulinent en splash répétés:
    chaotiques tac dans ce vibrant réceptacle d’argent. 
    Et pendant que nos mentons s’huilent de cette bile tenace
    que la bave blanchâtre inonde nos lèvres
    Recevons ce respectable vide méprisable.
    Une pluie fine bruine de toi. 
    Détourne le visage, déleste-toi.
    Car ta gueule est déjà un rejet d’écumes.

  • là
    paume
    pastel grossier
    aplats du bout des doigts
    pigments à même la peau
    tentatives d’effacement

    là
    profondeurs denses
    noir qui se refuse
    visages dans l’obscurité

    là
    doute tenace
    innocence
    trace
    hors de – jaune vif –
    questions
    sans cesse répétées

    certaines questions contiennent l’immensité
    certaines se glissent sous la peau
    s’immiscent sous la langue
    tracent des frontières des fissures
    construisent des ponts
    délimitent clairement
    émergent

    nous préservent de l’oubli

  • Nous
    Ni je ni vous Nous
    Ni eux ni elles Nous
    Surtout pas on Nous
    Nous
    C’est à dire toi et moi et tous les autres
    C’est à dire le cercle et la multitude
    C’est à dire le torrent et le lit
    C’est à dire le chant commun
    N   o   u   s

    Il y a des jours comme ça
    Il y a des jours
    C’est déjà bien
    Il pourrait ne pas y en avoir
    Juste une nuit pure interminablement
    Il y a des jours
    Des jours comme ça
    Des jours qui chantent et qui résonnent
    Des jours qui sonnent l’alarme
    Des jours qui rayonnent et des jours qui pleuvent
    Ils sont notre gageure
    Ils nous disent à chaque fois notre impossibilité
    Ils la répètent
    Nous ne les écoutons pas
    Nous partons à l’assaut et ils se dérobent
    Jusqu’au jour suivant
    Ils jouent à ce petit jeu les jours
    Ils dessinent de petites coquilles d’escargot
    Sans y paraître
    Sans crier gare
    Tout doucement
    Sur nos yeux
    Et s’en vont
    Jusqu’au lendemain

  • Je
    est un ruban obscène
    Il se doit de l’animal

    Certains animaux sont cachés couchés ils observent
    Certains animaux couvrent des aires ondoyantes et des corps souffrants
    Certains animaux chassent de mémoire
    Certains animaux offrent leur corps
    Certains animaux lèchent les frontières
    Les animaux n’approchent pas la ville
    Ils attendent que le rideau se lève

  • Elle –
    taciturne dans le coin tout au fond.
    On disait d’elle – elle n’a pas la langue dans sa poche
    et depuis qu’il lui a dit – je me suis toujours senti seul avec toi,
    son coeur est sourd.

    L’avalanche en plein dans le corps,
    elle n’entend plus la neige tomber.

    Certaines blessures sont enfouies, celles dont on se souvient
    comme un rayon de soleil en hiver, sur la brise endormie du matin,
    celles dont elle s’accommode.
    Et puis il y a les blessures béantes qui suintent sous sa peau intacte ;
    brûlantes dans chaque recoin,
    elles n’épargnent aucun sourire.
    Il y a aussi celles 
    freinant la vie sans vergogne, 
    qui soudain se laissent panser par des promesses,
    choyer par l’irrésistible abri de l’amour ;
    soudain se laissent épauler par un brin de lumière,
    un élan de folie,
    un demi centimètre d’espoir.

    Certaines blessures arrachent et recollent,
    d’autres
    éteignent les goûts et les couleurs.

  • Elle est belle cette ruelle.
    Lumineuse à midi, ténébreuse à minuit.

    Un passe-temps pour les habitants.
    Un jeu de dames au milieu des flammes.

    C’est l’artère de la cité.
    Elle mène à la Méditerranée.

    Un vent doux salé, après la tablée.
    Cépage raffiné pour oublier de se parler.

    Couleurs pastels, la marelle est naturelle.
    Les pavées s’enivrent en fin de semaine.

    Le plus important c’est d’y danser, d’y rire, et d’aimer.
    La vie aime s’y promener.

  • Tu…
    es l’absence qui fait le vide
    le mystère qui demeure
    l’autre comme un miroir
    l’ailleurs que l’on espère
    l’énigme à jamais résolue
    Tu martèles le temps


    Voilà une danse rituelle
    incessante qui appelle depuis la préhistoire
    dans les cavernes habitées
    un battement, un rythme
    une sentence qui tel un couperet
    ordonne et éclaire et vient déverser 
    sa vibration son fluide sacré
    la chair abdique et l’âme exulte silencieuse
    le feu brûle dans la poitrine
    la peau tambour devient nuage poussière
    Danse de tous les âges
    qui ôte les voiles, largue les amarres
    voyage entre ciel et terre
    emprunte les chemins inconnus, bien connus.

  • Ils sont le tonnerre, la fumée, les hurlements, la fureur et le sang
    Ils secouent l’immense firmament
    Par-dessus les humains tendrement grandissent
    Les livres
    Tandis que nous mourons
    Continuent à vivre
    Ceux que j’ai déjà lus
    Ceux que je ne lirai jamais
    Ces chaleurs infernales
    Se lèvent, s’ébattent sous le soleil
    Comme la fleur ou la feuille
    Sont tout ce que j’ai
    Ce qui vit
    Ce qui vit infiniment
    Comme les forêts
    Comme un fleuve qui sort de sa ceinture dorée
    Sont mes racines serrées à travers les rochers massifs
    Où je rampe comme un insecte
    Sont mes troncs
    je m’y glisse salamandre écailleuse
    ils surgissent de la vase durcie
    et de ma crevasse me chassent
    moi chauve-souris, araignée
    les livres coulent sur le sable
    je les bois, les contemple
    ils parlent à l’enfant
    à la fourmi, à la sauterelle, au ver
    d’où viennent-ils
    les livres 
    des troupeaux de montagnes 
    de l’apparition de la mousse 
    d’Homère, d’Horace, d’Ovide, d’Aristote 
    de la souffrance qu’on éprouve lorsque le corps tout entier se dissout 
    le livre se pose la question