Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Créer un symbole

  • Elle ne fait rien
    C’est sa main
    Elle serre fort une autre main
    Quatre fois plus grande que la sienne
    C’est Papa


    Il pourrait en serrer des mains
    Un hamburger de mains
    Mais il en a choisi une
    Seule
    Et c’est la sienne


    Le chemin
    Elle le connaît
    La main elle n’en a pas besoin


    C’est juste pour vérifier
    Ce matin
    Que tout va bien.

  • Douces, incurvées mais assassines
    Si elles s’ouvrent on ne sait quand
    elles se refermeront
    d’elles-mêmes ou repoussées (par une main autre)
    par un cœur (ou un corps)
    par une tête qui attend autre chose

    Ou laisser en suspens
    en aile (latérale)
    gonflement d’une voile
    qui prendrait l’air sans revenir

    La liberté de penser et de s’interrompre
    celle de ne rien forcer du tout
    dans l’instant qui dure ou qui s’anéantit (aussitôt)
    serait un bréchet d’oiseau
    ou son bec qui me pique à vif
    mais avec douceur (lenteur)

    Je chéris la première et je redoute l’autre
    celle qui clot l’espace (grand ouvert)
    devenu prison

  • Au printemps, elle roucoule dans l’arbre, sur l’herbe aux fleurs ou sur les toits,
    tremblement sourd de la mémoire et du sang dans les veines…
    La tourterelle, figure du Cantique des cantiques, égrène ses trois notes,
    infini leitmotiv, de l’aube au soir serein.
    Image d’harmonie, de renaissance, de Gaia nourricière qu’elle picore,
    elle est pour moi vibration de la mère perdue
    qui se sentait happée vers la fin de sa vie
    par ces notes distillées,
    comme les trois syllabes de son prénom.
    Se sentait-elle appelée là bas par ce chant au point d’entrevoir
    l’envers des choses ou l’éclat du ciel ?
    Oiseau messager d’un ailleurs invisible,
    d’une terre natale qui l’accueillerait pour un autre voyage ?
    En elle peut être un visage, une parole enfin perçue
    qui cheminait depuis l’enfance de son nom
    et qu’elle comprenait à présent,
    évidente certitude.
    Et moi je l’écoutais s’ouvrir à cet appel
    et s’éloigner déjà de sa chair et du monde.

    Peut être me parle-t-elle quelquefois,
    dans ce chant qui mesure l’espace,
    de ce séjour nouveau…

  • Au printemps, elle roucoule dans l’arbre, sur l’herbe aux fleurs ou sur les toits,
    tremblement sourd de la mémoire et du sang dans les veines…
    La tourterelle, figure du Cantique des cantiques, égrène ses trois notes,
    infini leitmotiv, de l’aube au soir serein.
    Image d’harmonie, de renaissance, de Gaia nourricière qu’elle picore,
    elle est pour moi vibration de la mère perdue
    qui se sentait happée vers la fin de sa vie
    par ces notes distillées,
    comme les trois syllabes de son prénom.
    Se sentait-elle appelée là bas par ce chant au point d’entrevoir
    l’envers des choses ou l’éclat du ciel ?
    Oiseau messager d’un ailleurs invisible,
    d’une terre natale qui l’accueillerait pour un autre voyage ?
    En elle peut être un visage, une parole enfin perçue
    qui cheminait depuis l’enfance de son nom
    et qu’elle comprenait à présent,
    évidente certitude.
    Et moi je l’écoutais s’ouvrir à cet appel
    et s’éloigner déjà de sa chair et du monde.

    Peut être me parle-t-elle quelquefois,
    dans ce chant qui mesure l’espace,
    de ce séjour nouveau…

  • Quand quelqu’un dit
    (N’allume pas la lumière !)
    moi je l’entends
    /ma mère/
    dans l’obscurité
    baignant dans le rouge
    de ses poignets tranchés
    (Va chercher ton frère !)

    Quand quelqu’un dit
    (Calme-toi ça va passer !)
    c’est lui que j’entends
    /mon grand-père/
    au jardin d’enfants
    ma chute du toboggan
    mon poignet cassé
    (Tu ne diras rien à ta mère !)

    Chaque lumière
    obscurcie
    me rappelle
    ce petit matin
    /à moins que ce ne fut
    la tombée de la nuit/
    où nous avons fui
    les créanciers
    de ma mère
    laissant là
    la maison
    et notre vie
    dedans

    Chaque fois
    que quelqu’un me quitte
    une bille de verre
    légèrement bleutée
    me dégringole
    dans la poitrine
    (Quand on sera loin
    l’une de l’autre,
    tous les jours
    à la même heure
    on regardera à travers
    la bille
    et on pensera
    l’une à l’autre,
    d’accord, maman ?)
    j’ai peur
    qu’elle m’étouffe
    comme une absence
    dans ma gorge
    qui ne passe pas

    Quand je fuis les autres
    et le monde entier
    /j’aime tant marcher seule
    dans la forêt/
    le silence
    me rappelle
    sa solitude terrifiante
    et muette
    (Votre mère a encore appelé
    l’horloge parlante
    toute la journée)

    Quand je perds confiance
    en tout et en moi surtout
    (Tu es née dans le doute)
    je sais que ne pas être
    sûre de moi
    n’est pas une peur
    seulement une
    incertitude
    (Tu ne sais pas si tu es vivante
    ou morte)

    Chaque fois
    qu’une étoffe
    un parfum
    une élégance
    se dessine
    la beauté
    de son visage
    m’apparaît
    (Ma chérie,
    on ne met pas du rouge
    avec du rose
    ne ronge pas tes ongles
    ou tu ne trouveras jamais à te marier)
    je cherche la profondeur
    de son être
    sous la touche
    superficielle
    de ses habits
    de ses courbes
    de notre bouche
    pareillement
    dessinée

    Chaque mort
    me rappelle
    son corps figé
    sur une table
    à la morgue
    (Monsieur,
    c’est impossible,
    vous ne pouvez pas
    entreposer ma mère
    sous une croix)
    mon baiser
    sur son front froid
    le secret
    emporté dans sa tombe
    elle disait
    qu’elle avait le mensonge
    pieux
    Chaque arbre
    coupé
    couché
    superposé
    dans la forêt
    m’arrache
    des larmes
    de sa vie
    à elle
    coupée-couchée
    superposée
    à la mienne.

  • Lors de mes promenades, là où mes pas m’emmènent,
    Je m’éveille chaque fois un peu plus à moi-même,
    Ces pas, irrésistiblement, vers la Loire aboutissent,
    Et ses courants, et ses remous d’un seul coup m’engloutissent.


    Ils me ramènent d’abord aux histoires marines de mon lointain aïeul,
    Elles défilent une à une tout au fond de mon œil,
    Je revois dans le sien, la joie de raconter les histoires anciennes,
    Les détails de pêche, de poissons gigantesques, d’épopées ligériennes,


    Un courant me rapporte des bulles de vacances,
    Souvenirs de grève, où avec peine j’avance,
    Parcourant de la Loire, les longs cheveux de sable,
    Et toutes leurs nuances de blondeur admirable.

    Mais le vent de galerne souffle soudain en moi,
    Me rappelle la Sauvage et provoque l’effroi,
    Ses courants emportant mes joies et mes chagrins,
    Le sourire d’une maman et des yeux enfantins.

    Les courants changent alors tout comme mon futur,
    Je leur confie mes doutes en indicibles murmures,
    Espérant que la Loire, ses remous, ses courants,
    M’aident à y voir plus clair dans ces sables mouvants.

  • Je déchire le filet de pommes de terre.
    Je choisis les plus charnues
    Mets à la poubelle
    Celles qui sont trop abimées.
    Je les épluche.
    Je deviens cet assassin en série
    Dépeçant les corps
    Collectionnant les peaux.
    Je sens sur mes doigts
    Couler le jus de l’amidon.
    Les gouttes de frayeur
    Des minorités décimées
    Les larmes de peur
    Des camps de concentration.
    De ces patates,
    J’ai le destin entre les mains
    Comme toutes les nations
    Sacrifiant l’humain.
    L’apparence,
    Sélection
    L’utilité,
    Motivation
    Pour faire tourner le monde,
    Rester dans cette ronde
    De la société.
    Enfermés,
    Enchainés
    Entassés sur la terre
    Nous sommes tous des pommes.

    Les voilà, nues, sous mes yeux.
    Elles s’illuminent
    Otées de leur habit rugueux
    Soleil luisant de fraicheur.
    Elles sont l’adolescente, insouciante, en maillot de bain, sur la plage
    Transpirant de fraicheur
    Portant son corps
    Comme un trophée fougueux.

    Je les ai laissées trop longtemps à l’air libre.
    Elles noircissent
    Semblables à nous autres
    Rongées par le temps qui passe
    Tatouant nos corps et nos âmes.

    Alors que je vais les rincer, l’une d’entre elle s’échappe.
    Elle tombe à terre.
    Elle est espoir
    Croire en sa chance
    Elle est la danse
    Des plus courageux
    Elle est le risque
    Elle est la vie.

  • À l’heure bleue
    l’heure de tous les possibles
    marcher dans une forêt
    – cela veut dire respirer –
    et laisser ses pas aller
    un pas puis un pas
    – tel le souffle –
    et malgré les ombres gourmandes
    se retrouver près d’un tronc d’arbre
    celui qui appelle
    désencombre le regard
    on épèle sa peau
    comme une langue étrangère
    néanmoins familière et
    on redevient l’enfant près du petit pin
    où chaque été se mesurait la taille
    et il grandissait si bien
    même un peu tordu
    que les rêves de grandir  se miraient en lui
    on parlait tous deux par nos peaux d’enfants
    et des poèmes se murmuraient
    – un souffle lent et continu –
    par les interstices de peau
    où échange de chaleur de sève
    d’intensité de soi
    comme si un feu
    – un souffle comme le premier –
    et la peau  – dans cet appel d’air –
    se modèle, se sable
    – respire ce qu’elle sait –
    et la main de l’enfant est là
    qui tremble encore

    on continue le chemin
    un éclat dans la paume
    – un peu d’air –

  • Éblouie, aveuglée par cette lumière blanche qui émane de la voûte céleste, je ne le vois pas mais j’entends et hume le vent qui fait frissonner ses feuilles qui tardent à s’ouvrir, encore assoupies et engourdies par le froid de l’hiver. Majestueux, au milieu du champ des possibles, il est debout face à moi et je voudrais l’enlacer, puis me gorger de sa sève , plonger dans ses racines jusqu’au plus profond du sol, mon ADN au sien accolé, goûter la terre-mère nourricière et grimper jusqu’au ciel, sentir l’illusion du vertige, suspendue dans le vide, et me balancer, légère, à son rythme, docile et cadencé, bercés et embrassés tous deux par les nuages floconneux qui laissent place à la douceur du soleil qui réchauffe nos écorces diaphanes et ternes et ravive nos sangs mêlés, m’emmêler à ses branches ancestrales dans un corps à corps, un pas de deux, une danse sensuelle et animale qui rallume nos flammes et animent nos âmes végétales pour ne faire plus qu’une seule et même entité : l’Arbre de Vie.