Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Chen Yuhong

  • La quitter

    Comme on quitte sa source devenue méconnaissable

    Grise

    Un pied dans l’abîme effrayant concocté par les dieux tutélaires.

    La quitter

    Et y laisser sa part la plus aimante

    sa part d’enfance ô déchirement

    Parce que trop de douleur sinon –

    La quitter

    Et ramasser la faute à pleines mains

    Et partir revêtue de ce nouveau costume.

    Moi la devenue claudicante

    L’indigne. Courir

    Ne pas se retourner

    Parce que trop de nuit sinon 

    trop d’engouffrement.

    Ô vous chers soleils qui vous éteignez un à un

    soyez doux et réconfortants !

    Et toi mon âme tais-toi

    Et toi mon âme contiens-toi

    Dans mon dos Cerbère achève son sinistre travail.

  • Parce que nous avons tourné le dos aux mythes
    Parce que nous préférons ignorer ce que la folie a à nous dire
    Parce que nous érigeons de nouveau des idoles
    Parce que les furieux dirigent le monde
    Parce que leurs rêves d’immortalité transcendent les foules
    Parce que la horde se ravive


    Je voudrais me couper de tous ces discours de haine
    Ne plus entendre le brouhaha, les monologues
    Et les blablas sans sens
    qui pervertissent la langue, sans cesse et sans honte
    Je voudrais être
    Hors de portée, hors d’atteinte
    Ne plus être entamée que par la beauté des choses,
    Sons et lumières, odeurs et délices manifestes


    Je voudrais partir,
    Partir loin
    Loin de l’endroit qui m’a vu naître
    N’être plus rien
    Rien que ce que je choisirais
    Image nouvelle et sans reflet


    Me tenir, toujours, à la lisière


    Parce que la poésie m’appelle
    Parce que les mots me sont doux
    Parce que la lumière est mon guide
    Parce que l’Amour est premier
    Parce que la mort arrivera
    Parce qu’il est temps d’en profiter
    Aimer
    Respirer
    S’attarder
    Tendre
    La main
    encore un baiser…

  • Parce que je te vois marcher sur la passerelle, dans un sens puis dans l’autre

    Parce que tu as le visage de chaque passante mal frippée

    Parce que tu te gares parfaitement sur cette place de parking

    Parce que tu fais tes courses dans ce magasin qui fait le coin

    Parce que tu habites dans ces quelques rues qui furent terriers

    Parce que tu bois dans ce bar, et ce bar et ce bar encore

    Parce que tu danses sur chaque pizza

    J’ai soufflé les lumières de la ville et le paysage urbain s’est éteint. De ma chambre sombre, je vois les arbres qui jaunissent et brunissent jour après jour. Un nichoir vide me dévisage de son œil creux de l’autre côté de la vitre. Sur la colline d’en face, il y a une maison, je n’ai jamais été jusque là. Aucune route en vue, aucun homme non plus, trois câbles électriques seulement traversent le ciel feuillu. Je suis loin de tout. Je suis loin de toi. Je dois être loin.

    Parce que tu rôdes dans les théières et le chocolat

    Parce que tu flottes dans les bouteilles de cava

    Parce que tu m’épies sous les t-shirt de ma garde-robe

    Parce que tu dors dans chaque lit, chaque drap, chaque pli

    Parce que tu gis dans les paquets de clopes froissés

    Parce que tu m’attends derrière les portes ouvertes des toilettes

    Parce que tu glisses encore sur la tyrolienne

    Mais tu as trop de cachettes. Alors je ferme les volets. Je clôt le monde. Je me resserre autour de moi. Dans la chaleur du corps, il ne peut y avoir que la paix. Les murs sont ma peau, la tuyauterie mes veines, je me nourrirais de ma propre chair et boirait les larmes qu’il me reste. Mais ce n’est jamais assez profond.

    Parce que tu danses sur le revers de mes paupières

    Parce que tu ris dans le silence de mes oreilles

    Parce que tu chantes cette playlist que je n’écoute plus

    Parce que tu m’as offert de précieuses insomnies

    Parce que tu peuples le sommeil quand je le trouve

    Parce tu veux toujours plus de temps

    Parce que je ne peux pas me fuir

  • Parce que « nous » disparait sans un mot, sans même un fracas,
    Dans l’indifférence grandiloquente de ton silence,
    Fuis l’amour.


    Parce que ta lâcheté tache ta chemise blanche,
    Pour la maculer rouge sang
    Fuis la maladie qui grandit.


    Parce que la lune n’éclaire plus nos nuits
    Lasse de nos insomnies et de nos distances,
    Parce que tu te caches sous les draps,
    Parce que tu as peur,
    Fuis nos ébats.


    Parce que le soleil ne réchauffe plus
    Nos éveils arc en ciel, nos éclats de joie,
    Comme nos coups bas
    Fuis le jour qui se lève.


    Parce que le temps est assassin
    Ne pardonne pas le moindre faux pas,
    Les battements de cils, les orages au loin,
    Fuis nos premiers déclins.


    Parce que ta voix n’a plus de sens
    Que mes appels, mes mains tendues
    Ne te suffisent plus
    Fuis mes mots.


    Parce que ma peau n’a plus de saveur
    Que les parfums de nos souvenirs, lentement,
    Se meurent
    Fuis la quintessence de nos sens.


    Parce qu’abandonner c’est plus facile,
    « Parce que choisir c’est renoncer »,
    Parce que superficiel c’est plus futile,
    Fuis la vérité.


    Parce que la lumière n’est pas toujours celle que l’on croit,
    Celle que l’on croise dans la nuit,
    Celle qui brille à vos côtés et qui luit,
    Fuis l’ombre de nos pas.

    Parce que m’aimer te semble un danger,
    Parce que je lis, je pense, je danse,

    Parce que je pleure, je ris, j’écris,
    Parce que je joue, je jouis,
    Chaotique, sur le fil de la vie
    Fuis, ne te retourne pas.

    Parce qu’au détour d’un couloir
    Tu pourrais croiser, au hasard d’un soir,
    Tes yeux chimères dans un miroir,
    Parce que tu verrais ta conscience
    Que tu traines en chien de faïence,
    Fuis, ne te regarde pas.

  • Parce que le blanc est la pureté du nouveau-né et de la mariée sacrifiés.

    Parce que le rouge est l’éclat offert à leur regard, à leur volonté et l’éclat du sang méprisé.

    Parce que le noir surpasse le rouge en soie fantasmée quand il ne prédestine pas à la tristesse obligée du deuil insaisi.

    Mon enfant ces couleurs tu voudras fuir. Ne fuis pas leurs nuances fait les tiennes et fais en ta force singulière.

    Tu fuiras la pureté mais ne refuse ni le blanc des neiges dont les reflets rendent heureux les frimas ni la transparence des nuages.

    N’oublie pas la joie de t’allonger dans l’herbe pour les voir naviguer.

    Tu fuiras le rouge soumission mais ne fuis pas celui de la passion partagée qui transporte si loin que rien ne pourra t’y préparer.

    Tu fuiras le noir des deuils lourds mais il se fera beau, éclairci des ocres dorés des constellations et des lunes pâles ou rousses. 

    Tu pourras fuir le rose, s’il ne te sied non plus! Il ne t’es en rien obligé… Il est pour moi gaieté des bourgeons au printemps , nuances aux soleils couchants et magenta de l’arc-en-ciel ! Une sœur, un porte -bonheur!

    Sois libre ,ma chérie,libre de fuir et de choisir; seule juge à ton prétoire.

    Et si tu préfère le vert et le bleu du ciel et de la terre; profonds émeraudes ou clairs ; rien ne t’y oppose, prends ton choix au plus profond de toi !

    Si tu choisis Le Brun changeant de cette terre que nous avons souillée sois en fière tout autant !

    Fuis bien, fuis bien ma fille ce qui t’entravera mais je t’en prie ne te fuis pas toi-même, ta liberté en dépendra.

  • C’est la ville – ce va et vient incessant de corps articulés. Fourmis foulant le béton, fouillant les marchandises. Les visages défilent, défiant le temps, tentacules de corps pressés comme des oranges mécaniques.
    Les gardiens grattent le ciel, griffes suspendues entre deux mondes naturels.
    Les corps s’effacent dans les fumées de l’industrie. Les humains se trient par des regards furtifs.
    Des corps défilent, s’empilent filent sur les lambeaux de la chair de la terre étouffée par le béton.
    Les ponts font la roue, leurs plumes dressées se baignent pour se désaltérer de la chaleur humaine.
    Un chien pisse sous un lampadaire un soir de clair de lune.
    La journée a le feu aux fesses, elle brûle les yeux des gens aux terrasses d’un café.
    Le parc pleut des enfants joyeux.
    Un pigeon s’est perdu. Il traverse en dehors du passage piéton. Piétiné par les bottes de voitures, sur un champ de pantins désarticulés par une course contre la montre.
    L’église entame sa chorale. Elle chante la paix. Elle apaise les grondements des gratte-ciels, effrités, prêts à s’effondrer sous une pluie d’humains.
    Les rues s’ouvrent tandis que les yeux et les cœurs se ferment.
    Une petite boutique aux couleurs de la nature tinte comme un rossignol.
    Un havre de paix collé au port, lignes élégantes ouvertes vers l’horizon d’un départ vers d’autres destinations.
    La danse endiablée des bateaux de pêches, vides mais plein d’espoir sous les vapeurs des petits matins brumeux.
    Un banc attend à l’ombre d’un arbre, son conteur d’histoire, son moment de répit face à l’ennui.
    Collés contre le mur du lycée deux amoureux enveloppés par leur désir, seuls au monde. Voilà que la ville devient une île déserte.
    Le sable de l’innocence d’un bac dans la cour de maternelle gratte l’œil des solitudes.
    Un arrêt de bus, habillé de ceux qui ne se voient pas, ne s’entendent pas, devient le symbole de l’arrêt de l’humanité.
    Un vieux monsieur dessine des ronds avec sa canne. Il lance des fumées de détresse à des pieds chaussés de bottes de mille lieux
    . Autour de lui, la crasse se répand. Les poubelles vomissent, les déchets sont des vautours qui rodent. Ils veulent tuer la terre. Ils se déploient. Une armée de puanteur attaquent tous les sens.
    Invisibles sont les hommes, collés comme des chewing-gums aux pavés déformés. Déformés eux-mêmes par la course contre leur montre.
    Chaque âme est un tictac incessant. Chaque corps est une bombe sans retardement. Le retard, c’est le bonnet d’âne.
    Tout le monde se croise. Personne ne se respire, ne se voit. Pourtant tout le monde se touche de l’instant pas présent. Déjà passé, déjà peint sur la route par une ligne blanche.
    Le feu rouge hurle l’arrêt.
    Écrasées sont les secondes de celui qui stoppe sa course.
    Un porche surfe sur la vague humaine. Il éclabousse de l’ombre aux passants qui patientent.
    L’air est un acide de transpiration qui boue d’impatience. Il a envie de dormir.
    Un arbre pleure, emprisonné derrière un grillage, coupable de faire de l’ombre et d’arrêter le mécanisme de la ville.
    Une voiture embrasse un train trop fortement. Elle s’est coupée la langue et s’est cassé les dents. Il y a des morts. Il y a une fuite du temps, aussi dangereuse qu’une fuite de gaz. Ça pue la mort. Ça pue le temps qui s’arrête dans une ville. La voiture sera emprisonnée derrière des barreaux gelés. Des stalactites de regrets. Ne pas avoir de remords d’avoir ôté des vies. Juste un regret, celui d’avoir cassé les aiguilles du compteur électrique du temps.

  • Je creuse en spirale
    Accumule la terre aux épaules
    Épanche les peines
    Plonge les mains étanches
    Perce


    Parce que toujours elle pâlit
    L’opacité m’enserre
    Au large on crie plus grand
    Parce qu’élimée, deviens ulcère


    Tu crisses au vent, penche la nuque
    Ongles rompus, colonne cousue
    L’échappé au fond des pierres
    Descente au creux de nous, prière


    Parce que l’hiver, dormance,
    pensées perçantes
    Le fracas en vient à bout
    Nouée aux cils, je retourne mes trames
    Je déchire l’étoffe, m’y fonds


    Parce qu’elle tremble sous sédiments
    Mon ventre n’accueille plus
    Parce qu’hurler recouvre la nuit
    Parce que les constellations
    m’ont accueillie
    Parce qu’asséchèrent, parce qu’éblouie
    Corps en névé, s’encrevasser


    Mémoire qui penche, s’extirper du néant
    Le gouffre aspire quelques bribes arrimées
    Sublimation de mes solides
    Le langage me passe au travers
    Éther


    Parce qu’au-delà du dicible, l’océan
    Au creux du coude, ton adresse
    Parce que le sol égratigné, tapis tiré
    Parce que je suis l’ancêtre
    Je suis la nuit


    Creux creux, crève
    Carrousel de litanies tordues
    J’inspire l’atmosphère des sous-pentes
    Je luis plus bas que les vers
    Au creux de l’être terreux
    Je bruisse en nuage

    Traversée tectonique

  • Tu coules dans la baignoire
    une pierre dans chaque poche
    tu imagines un lac profond sous l’émail
    une eau glacée torpeur spéciale
    un engourdissement des organes
    une grande sieste un peu visqueuse
    tenter le geste, se noyer


    Parce que tu restes sur la berge alors qu’elle nage
    Parce que le sable est coupant
    Parce que la mer est toxique
    Parce que tu as peur en fait
    Parce qu’elle te montre un minéral hanté par le visage d’une autre
    Parce que tu as seize ans


    Tu marches dans la rue
    la morsure froide d’une lame contre ta gorge
    tranche net et disparait
    la main n’appartient à personne
    ton sang poisse le bitume sale
    les voitures t’évitent avec politesse
    tenter le geste, se reposer


    Parce qu’elle t’embrasse seulement les soirs d’ivresse
    Parce que la texture inouïe de sa langue
    Parce que sa paume contre ta nuque son avidité soudaine
    Parce que la nuit tombe plus tôt dans son oeil gauche
    Parce que trop souvent il fait jour
    Parce que son oeil gauche regarde ailleurs
    Parce que tu as vingt ans


    Tu bois un café en terrasse
    ta tête pulvérisée par un objet lourd tombé du ciel
    le trottoir constellé de confettis de cervelle
    tu colles à la semelle des passants pressés
    les relents moite de ton crâne polluent la ville
    tenter le geste, s’anéantir


    Parce qu’elle ne rentre plus beaucoup la nuit
    Parce qu’elle sèche ses larmes dans la fourrure du chat
    Parce que sa peau se recroqueville sous tes doigts
    Parce qu’elle a croisé une inconnue à Franprix et l’a prise pour toi
    Parce que le vide sans l’attrait du vertige
    Parce que tu as vingt-sept ans


    Un matin enfin tu peux tenter la dissolution sereine
    (je te le souhaite)
    Parce que tu as rêvé qu’elle rêvait de toi


    Tu as l’âge parfait, alors

  • Tu voudrais fuir
    Au milieu de nulle part où tout est à construire,
    Dans une lame de fond vers l’immensité,
    Où l’âme de la vague me souffle recommencer.
    Parce que la pluie est pluie et les oiseaux mouillés,
    Parce que l’orage gronde sans trop savoir pourquoi,
    Parce que labyrinthe est un mot difficile,
    Parce que de ce dédale j’en ai perdu le fil.
    Tu voudrais t’évaporer
    Dans les rayons tout doux des soleils d’automne,
    Dans les guimpes de brumes recouvrant la vallée,
    Je voudrais saisir la première occasion
    Pour m’éclipser : un départ imminent, a last minute travel,
    les ailes d’un vent coulis, destination l’ailleurs,
    Et pourquoi pas Le Cap,
    Tu voudrais t’échapper, t’exiler
    Bannir les prisons, les poisons et les grilles,
    Les belles cages dorées d’un monde qui vacille,
    Partir… avec un attrape-rêves,
    Tu voudrais …
    Attirer les plus beaux.