Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Emily Dickinson

  • Je me disais :
    il n’y a pas de poussière dans la forêt.
    Pas d’agglomérations grises
    de fibres, de peaux mortes,
    de cheveux, de poussière.
    Cela signifie-t-il quelque chose ?

    Je me disais :
    il y a peut-être trop de vie dans la forêt
    — animaux, végétaux,
    bactéries, champignons —
    pour qu’il y ait de la poussière.
    Cela signifie-t-il quelque chose ?

    Puis je me suis dit
    que malgré le gris
    du béton, des pavés,
    du zinc, du bitume,
    les villes sont pratiques
    pour fabriquer.
    Cela signifie-t-il quelque chose ?

  • Je répète 
    Que c’est une folie 
    Cataloguée oubli manifeste 
    À la dérobée 
    Paradant 
    Après tout 
    Un jour est un jour
    Mais que dire? 
    Je répète 
    Je pourrais faire mieux que ça  
    Mais pas sans déclencher l’hydre 
    Je pourrais retenir la meute 
    Et sauver ce qui reste 
    Mais que dire? 
    Je répète 
    Les images sont vides et l’œil grand ouvert 
    Il devrait y avoir une récompense 
    Pour avoir remodelé son cerveau 
    Mais nous n’atténuons rien 
    Car un geste aussi décent 
    Ne cause que perturbations 
    Que dire ? 
    Je répète  
    Se dédoubler
    N’est pas seulement un privilège, 
    Mais aussi un devoir 
    Un impératif
    Nécessaire 
    Et salvateur 
    Si profond 
    Qu’un jour 
    Demain 
    Après 
    Ça en vaudra la peine 
    Que dire ? 
    Je répète 
    Nous sommes coupables 
    Mais quoi qu’il arrive 
    Statuer jusqu’à l’embrasement 
    En prières monotones 
    Vidanger la honte 
    Absoudre le pire 
    Et se satisfaire 
    De nos limites 
    Mais que dire ?

  • je me dis : tout brûle tout fond tout s’effondre —
    on marche sur des braises
    on respire des cendres
    on boit de l’acide
    on appelle ça vivre —
    qu’en faire ?

    je me dis : la peau garde tout —
    les griffures de l’enfance
    les morsures du monde
    les baisers non-voulus —
    elle retient
    elle refuse d’oublier
    elle parle à ma place —
    qu’en défaire ?

    je me dis : les jours sont des bêtes affamées —
    ils nous rongent les os
    nous avalent tout crus
    nous digèrent sans un bruit
    dociles on tend la gorge —
    qu’en refaire ?

    je me dis : il faudrait mordre hurler arracher
    les fils qui nous cousent la bouche —
    il faudrait casser les murs
    renverser les tables
    incendier les évidences
    mais on apprend à se taire —
    qu’en panser ?

  • Sois vive oh ma fierté 
    Plus vive que ta peur 

    Facile sera la honte
    Compagne de l’immobile

    Sois vive oh ma fierté 
    Grandir  c’est traverser
    Montagnes et forêts 
    Le plus souvent sans guide
    Se perdre ou se blesser
    Et risquer la relève 

    Sois vive oh ma fierté 
    Tu n’es pas seule sur ce sentier 

    Sois vive oh ma fierté 
    De ces égratignures 
    Des chemins hors balises
    Des branches qui craquent sous tes pas
    Des monts trop hauts pour être gravis aujourd’hui 

    Sois vive oh ma fierté 
    D’avoir conquis seule ton visage relevé 
    Tel l’enfant placé dans un lit sans histoire 
    Dans un lit non bordé 
    Blotti dans les bras de la honte 
    Et non ceux des rêves souhaités 

    Sois vive oh ma fierté 
    De tout ce qui t’habite
    Tout l’amour qui t’habite
    De l’asphalte des cités arpentées 
    Des mots qui te préservent des cauchemars de ton labyrinthe insatiable 
    De ta famille bâtie 
    De longue haleine rêvée 
    Cette enfant farouchement portée 
    Et tendrement bercée
    De sa joie qui explose 
    Sa gaieté qui désarme 

    Sois vive oh ma fierté 

    Ne prends pas cette chance pour un miracle
    Ne t’en prive par habitudes 
    Tu peux te l’accorder
    Tu n’as rien à y perdre

    Sois vive oh ma fierté 
    Oublie d’être parfaite
    La quête serait vaincue
    Et nul ne te le souhaites !

  • Courage triangulaire
    En dents de scie
    Aiguisées à souhaits
    Manche en bois jamais ne rouille.
    Poli avec lenteur
    A la vigueur de son vernis.
    J’entends le bruit de ses triangles jouer en moi
    La musique de l’espoir rond comme des notes
    Parsemées
    Sur une partition
    Accrochées à ce fil
    Il vibre en moi.
    La rondeur de l’espoir rebondit sur les nuages de mon âme.
    La géométrie de l’existence
    Feuille de papier sentences
    Feuille de chêne de la chance aux lignes enlacées
    Feuille de tabac à rouler
    Qui de plie et se replie
    Sur les méandres de nos espérances
    Sur notre ligne de vie
    Jetées comme des dès cubiquement ballotés
    Au gré du pic
    Incisif des aléas
    Rattrapés par la montgolfière
    De l’amour.
    Se gonfle de tendresse
    Son ovale souffle l’avancée de destins plats
    En un avenir décuplé
    Comme une feuille d’origami.
    La mort, rectangulaire
    Comme un tiroir
    Nos souvenirs se cachent sous nos derniers soupirs vaporeux
    Comme des bulles de savon flottent dans l’air et éclatent.
    Invisibles, étirés, allongés,
    Ronds, plats, carrés, déformés
    Pâte à modeler dans la mémoire des autres.
    Ovales dans leurs sourires

    En gouttes dans leurs larmes
    Géométriquement classés
    Dans des albums de souvenirs
    En spirales dans leurs rêves
    En pointe dans leur douleur
    Tordus dans leur peine
    Alignés par le temps qui passe
    Qui efface
    Qui gomme.
    Fantômes déformés
    Cendres de notre vie
    Adieu les bulles de notre effervescence
    Invisibles à l’œil nu
    Habillés en eux
    Ronds comme un chapeau
    Baissé en hommage
    Plats comme deux étrangers
    Qui n’ont plus rien à se dire,
    Rectangulaires comme un panneau
    Encore dangereux.
    Ovales comme un regard inoubliable
    Décrochés de notre vie.
    Accrochés à la leur,
    Un point c’est tout
    Ce qu’il est de nous
    Dans le ciel linéaire
    De notre mort.

  • Je marchais autour d’un carré
    Fatigant
    J’avais conscience d’être seule à parcourir ce cube
    Tout le monde se tenait à des lianes
    Courbes
    Faciles et Sensuelles
    Je me disais oui elle est sensuelle
    Mes jambes sont bâtons noués
    Je tire des lignes jusqu’à toi mais je ne sais pas quelle forme prendre
    L’ascenseur dressait miroir entre elle et moi
    Et montait et pourtant je descendais
    Sous
    Terre
    Les lignes sont brouillées.
    In the mood for love se dit les Silences du désir au Québec
    Les silences nombreux plus nombreux forment une pièce entière
    En ton nom

  • L’amour serré dans mon poing comme la flamme qui vacillante scelle le macramé à mon poignet.

    La confiance est une pièce de soie, j’espère toujours qu’elle s’enroule dans une étreinte, mouvante, délicate. Elle ne me quitte pas tout en restant étrangère. Je suis étonnée de ma relation à la confiance, lame de fond qui discute avec mon entourage, se sert de ma bouche et de mes mains, provoque la vie et ajuste le loup sur mes yeux parce que j’ai besoin de lunettes
    pour filtrer les spectres nichés dans la lumière. On n’est pas exempt de violence quand tout
    autour est fragile.

    Fragile comme une voix qui se brise, dans le froncement diffus et éparse de ma robe péniblement recousue. La fragilité, le fil solide, infini tant que je ne me décide pas à le couper.
    Insolite, libre.
    À quand la liberté ? C’était quelle date déjà le rendez-vous?
    Je caresse chaleureusement mes compagnes de route même si franchement je vois bien qu’elles m’évitent. Elles font des choses ensemble et ne me convient pas, et je me retrouve en tête à tête avec la maîtrise, la dernière connaissance, ou la première, ça dépend comment on regarde, le roc, la charnière, la poulie, la main ultime toujours tendue, ma boussole des sens contraires, le corset qui ne sert à rien d’autre que se moquer de l’air qui cherche mes poumons, et mes poumons appellent à l’air eux-aussi.
    Alors que je tiens debout.


    J’aime pas la honte. Elle a le sans-gêne des fascistes. Elle essaie âcre et sèche de s’inviter dans mon milieu, rôdeuse, ombre des bas-fond ; tueuse d’aspérités.
    Nous sommes des petits papiers pliés remplis de mots et de poussière.

  • La patience, comme un cocon immaculé, dont je déroule très lentement le fil soyeux,
    Ce fil, parfois je le prends, souvent je le perds,
    J’aime y flâner, en équilibre,
    Il m’emmène si loin, sur des mètres et des mètres,
    Je remonte doucement à son origine,
    A cette énorme et insatiable chenille blanche,
    A son inlassable gourmandise,
    Qui fera du vert, le blanc,
    De la feuille du mûrier,
    Le satin, la soie, le velours éclatants,
    J’en confectionnerai une robe à la couleur lente,
    Et je m’envelopperai de ce précieux cadeau,
    Donnée par celle qui maintenant est devenue imago.

  • j’aime le bord des gens qui les confond avec l’air et les prolonge jusqu’à l’autre et puis parfois la nuit il se laisse envelopper pour recueillir un silence

  • L’air est flou et gris et debout devant moi mais je ne le vois pas. Il a la forme et la vitesse d’un missile. L’air est grand et gras, l’air est un ogre qui nous avale, l’air nous grignote tout autour, il nous rétrécit. L’air est grandes dents, mordantes quand il fait froid. L’air est ongles pointus qui nous griffe, qui lacère la peau, qui la glace. L’air est aigu comme un cri. Il est pointu, raidi, direct comme un poing.
    L’air est espacement, est enjambées. Il a enfilé ses bottes et nous parcourt, il avance à grande foulée, il flotte au dessus, nous surplombe de tous ses membres. L’air a de grandes jambes. L’air est caractériel, d’humeur changeante. Il ne sait jamais sur quel pied danser. On attend qu’il se radoucisse. Devant le soleil, il se tient coi, pris de langueur subite, il s’assouplit. Dans le vent d’hiver, l’air devient bras dur, bras armé. L’air trace à la scie sa route dans notre ossature, grince jusque dans notre cerveau. Il sait hurler entre nos oreilles, il sait siffler mieux que moi et râler, et gémir, et hurler à nouveau.
    L’air a alors une si grande bouche, à nous hacher en deux, comme mer gelée.