Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Hsia Yu

  • Tu es debout seul sur le palier de ta chambre
    Tu es debout seul, face à moi
    Tu es seul dans l’obscurité
    La lumière projetée de la lune sur le sol ton ombre
    Ton ombre démesurément disproportionnée
    Le parquet de chêne supporte en grinçant ton ombre
    Tu es seul nu Tu es obscène
    Tu n’es pas seul
    Je suis seule face à toi.
    Je ne veux pas te voir nu.

    Je cris
    – NON !
    As tu peur ? Pourquoi ai je peur de te voir nu dans l’obscurité froide de la lune ?
    Tu m’exhibes ta bite les jambes écartées
    – Quoi, c’est la première fois que tu en vois une ? C’est sûrement pas la dernière !
    Je n’ai pas 7 ans.
    Es-tu mon père ?

    Je me venge. Je ne suis plus seule. Tu es toujours seul debout nu moche dans ta laideur putride.

    Je suis debout, je suis grande, je dépasse ton ombre, je suis avec mes ami·es, nous sommes toustes là,
    objets contondants comme des mots les mots de la justice les mots de la puissance retrouvée, objets
    contondants prêts à te péter la gueule, à te jeter au sol, les mots de ma vérité, les mots que tu m’as
    empêcher de penser, les objets contondants que je n’ai pas pu te balancer.

    Je les dépose à tes pieds au creux de ton ombre juste sous ta bite pendante.

    Mes ami·es me regardent, me soutiennent, le parquet en chêne me soutiens et s’effondre, s’évapore
    derrière moi. Tu tombes sous mes mots, sous mes coups. Plus personne pour me retenir. Je me défends je parle, j’existe, j’ai ma propre lumière.

    J’ai mon ombre, je te laisse la tienne.

    Je te laisse ton froid, ta fumée, tes cris, tes insultes, ton sarcasme, ton mépris.

    Je n’habites plus dans ton ombre.

    Je dépose mes mots ma vérité mon vécu mon histoire là à tes pieds. Je me retourne et sans peur je m’éloigne, je m’extrais. Je n’ai plus froid dans mon dos. Ta présence s’émiette. Le soleil se lève. J’ai chaud depuis ma colonne vertébrale. Je m’appartiens.

    Tu ne voleras plus mes pensées ni mes nuits.

    Il fait jour en moi.

  • Observe et respire


    La lumière se lève sur la prairie désolée
    La lumière ocre irradie de la terre
    ________soulève la brume
    Le jour est là qui verse en toi sa force nouvelle
    Tu l’aspires, tu as raison. Goûte la vie qui naît,
    ________emplis tes poumons
    Alors tu sauras

    Quand la vapeur d’aube teintée de jaune pénètrera ton corps
    Quand elle aura plaqué tes cheveux par mèches sur tes joues
    Quand tes alvéoles seront lourdes de plomb
    Quand tes narines pleines de l’odeur du sang et de la poudre reconnaitront la mort
    Alors tu verras


    L’aurore qui t’appelle décillera tes paupières
    Tes yeux seront nus et vulnérables
    ________à la brûlure de la fumée qui monte de la vallée des cadavres
    Les images se graveront sur ta cornée à vif
    Des uniformes couleur de boue
    ________déchiquetés
    Des membres entremêlés
    ________à la chair exposée
    Des canons vers le ciel dressés
    ________à la gueule explosée
    Et lentement la brume pernicieuse jouant avec les buissons
    Traversera charniers et toiles d’araignées
    Lentement, le poison de cet Hier que tu n’as jamais rencontré
    Lentement ce gaz, arme sans repos, chargé de la bile, vicié des humeurs de ses victimes
    Lentement, il va te toucher
    ________saisir tes pieds
    ________sceller tes orteils
    ________palmer tes doigts


    Alors tu entendras
    La clameur du silence – déjà oubliée
    Le crépitement du givre sur l’herbe qui s’écartera devant la nuée de souffre habillée


    Alors au fond de ton être s’élèvera un cri étranglé
    La révolte du défenseur entravée
    L’impuissance du témoin suffoqué
    Et ta voix s’éteindra en vague silencieuse
    Contenue entre les murs de la désolation


    Ton cri sera cet étendard fiché entre les racines d’un arbre calciné
    Drap déchiré sur lequel on devine les armes d’un clan décimé
    Soulevé par le vent.


    Alors viendra la nuit
    Alors viendra le jour
    ________et viendront les siècles
    Sens la caresse du temps
    Sens
    Respire et attends
    Attends ce Demain qui sera tien


    Quand la nuit engloutira la plaine
    Quand la nuit labourera la surface de la terre
    ________inexorable ressac
    ________infatigable lavandière purifiant nos maux
    Quand elle aura recouvert ton corps gisant de son linceul diapré
    Alors tu t’éveilleras


    Alors tu rouleras
    Sur la masse des cadavres inertes
    Tourbillonnant sur le lit des armes rouillées
    Désorientée d’avoir été tant brassée
    Des profondeurs ta bouche exprimera ce souffle
    Telle une sphère venue éclore à la lisière de la pénombre
    Ton naufrage sera naissance et déchirure de notre obscurité


    Sens la nuit refluer sur ton corps étendu
    Son étreinte relâcher la mort disparue
    Son baiser libérer tes lèvres, guérir ton regard
    Alors la nuit retournera au ciel
    ________chargée des vapeurs des jours anciens
    Et du terreau ainsi baigné s’éveillera le bourdonnement
    ________de toute vie nouvelle
    Alors tu seras


    Assis sur le rivage au point où tarit la source
    Ton corps immature et souple au contact des galets polis par l’écume
    Alors l’aube nouvelle
    ________éclatante
    ________victorieuse
    Fera briller la poussière de tes cheveux
    Entre tes doigts le sable coulera la clepsydre du temps
    Ta joue sera sur ton genou posée
    Ton visage offert
    à la caresse des vents

    Alors se lèvera le nuage, se lèvera le jour
    Et reviendra la nuit

  • t’es là
    doux présent joyeux instant
    odeur de printemps, pétales au grès de la brise, travelling cerisier – sourires
    vous êtes là, parenté cimentés à travers le temps, sang ciment des enfances sentimentales, liens charnières
    entre habitué.e.s enchantés


    tu prendras une respiration puis deux puis trois
    tu hésiteras avant de prendre la parole et la fuite
    avant de laisser mijoter les remous non-dits des passés ankylosés
    verdâtres, marais usées, moustiques des regroupements familiaux printaniers


    tu réfléchiras soigneusement aux mots par lesquels ouvrir la séance
    thérapie, soin ou tribunal
    et au détour d’un silence en rotin
    plan large sur familles défaillantes
    plan à l’heure du thé, lumière du soir, golden hour des relations défectueuses
    d’un coup
    tu t’engouffreras dans le tunnel des phrases-qui-ne-s’arrêtent-plus
    des mots non dits qui jaillissent forts, torrents de lettres dégoulinants de tes lèvres inarrétables
    tu avaleras parfois les mots de liaisons qui ne lient plus grand-chose entre vous, les verbes définitifs,
    verbes infinitifs, actions sans pronoms
    dire je est indiscible
    zoom rapide efficace sur instant suspendus, plan sur réactions, caméra sur visages ombragés
    par les mots et le cerisier
    son de ta voix ta voix seule déliée et veloutée imperturbable
    tu continueras
    malgré les lèvres qui s’affaissent malgré les regards courroucés malgré les tentatives d’interruption
    malgré les tentations de ne plus être là, malgré les lâchetés ordinaires et ordonnées, malgré les tasses qui
    accélèrent le va-et-viens bouche-soucoupe, malgré les yeux qui clignotent malgré le vent qui se lève
    tu t’enivreras de ta propre parole
    tu parles tu libères tu décris
    voix blanche lumière blanche paupières lourdes
    visages blafards thé renversés
    ceriser imperturbable
    caméra gênée regarde ailleurs
    plan sur la route derrière oh tiens le facteur


    ne resteront que les bras ballants
    les souffles courts
    les sangs montés aux joues
    et pas grand-chose à quoi se raccrocher
    pour faire perdurer
    les mythes familiaux élimés

  • A cet instant
    Tu grandiras par toi-même
    Tu comprendras le vide au fond des émotions
    En creusant le sol de tes doigts calleux
    Tu chercheras l’eau sous tout rapport
    Tu diras je cherche l’eau sous tout rapport
    Et les autres répondront
    Tu as quitté tes mères et ta famille
    Pour venir gratter la terre à t’en déchirer la peau
    Regarde le sang sous tes ongles
    Tu as grandi ça y est

    Alors
    Tu porteras à ta bouche sans salive
    La somme des épines du monde
    De celles qui se logent sous ton derme
    Cela te fera mal
    Tu pleureras doucement
    Et les autres diront
    Tu as trouvé l’eau sous un rapport
    Et ils riront longtemps
    Tu devras repartir

    Dans un chemin en spirale tu trouveras
    Le bruit des ailes de papillons en tourmente
    La fumée de paille soulevée par le vent
    Le secret des écorces sanguinolentes
    Le langage des pins murmuré aux enfants
    Tu devras repartir

  • Dès lors que tu te mettras
    ______ en marche
    Tu perdras la mesure des heures
    qui défilent sous ton pas
    Tu seras parce que tu iras
    ______ ambulant
    ______ nomade
    ______ incertain


    Ton regard se perdra
    ______ dans l’infinie modestie des couleurs
    Un horizon étréci par les crêtes
    Là où pourtant jamais le ciel n’est caché


    Tu t’esseuleras
    ______ dans une belle absence
    La montagne sera ton refuge
    Tu seras le fragment
    ______ le regard posé hors de toi
    Tu sentiras la solitude
    ______ te relier à un monde

  • Picotement sous les pieds
    en cet instant tu n’es nulle part
    au centre de ta peau
    Tu perçois le vert qui glisse depuis la fenêtre
    tu sens sous les doigts la couleur du papier
    des cloches au loin te parviennent
    on entend que l’heure est venue
    c’est maintenant
    là où tu es déjà

    Tu respires un peu plus large
    tu ouvres quelque part au creux de toi
    un passage
    Tu sens combien ton ventre est souple
    ta nuque s’allège
    Si tu le voulais, tes bras s’élèveraient
    et tu pourrais même t’envoler
    Pour le moment tu es là sur ta chaise
    chaque parcelle de peau est à sa place
    rien ne bouge mais tu es en
    métamorphose

    Tu gardes les paupières en ta maison
    tu relâches encore un peu les étaux
    qui enserrent ta mémoire
    Laisse passer les bribes qui reviennent
    tu accueilleras toutes les visions
    elles parlent depuis avant toi
    attendent de traverser
    de devenir forme et horizon

    Tu sens comme les nuages t’entourent
    au sol, tes deux pieds à plat
    l’élancement au-delà des lignes
    composites tu empruntes déjà
    Ressens comme les trames changent dedans-dehors
    tu es autre et pourtant ton visage
    est le même
    un battement de temps et tout est à nouveau possible
    de l’herbe a poussé entre tes orteils

    Doucement tu pourras ouvrir les yeux
    si le moment textile s’achève
    quand l’autre aura pris la place que tu
    lui laisseras
    Tu pousseras la porte
    inviteras un nouveau souffle
    à l’intérieur, regarde comme ce paysage est grand
    tu l’as déjà dessiné dans le moindre
    de tes organes
    c’est sillonné de tes veines
    tes yeux n’en finissent pas
    Tu les ouvriras en dedans
    commence le voyage.

  • À présent,
    tu marches
    tu ne sais pas vers où aller
    tu marches
    simplement
    sans t’arrêter
    tu tâtonnes tu cherches
    le mot juste l’endroit
    la place où tu peux doucement te laisser glisser, suivre
    le flux le courant
    là où ça te mène là où ça te porte
    là où tu pourras simplement
    te laisser couler
    dériver


    tu tâtonnes
    tu cherches à te rappeler
    tes poches sont pleines mais tu ne sais pas de quoi
    tu marches
    persuadée que la répétition raconte
    que la répétition révèle
    que de la répétition pousse
    autre chose
    quelque chose
    quelque chose d’autre
    de toi


    alors tu marches tu marches tu marches
    tu suis cet élan
    tu suis l’impulsion le mouvement flou du geste
    le balbutiement, tu suis
    cette envie farouche le décalage
    un pas de côté un côté tout court un côté sous-côté
    un côté bien droit même si un peu tordu
    tiens il en vient un autre là
    de guingois c’est peut-être ça
    qui l’a dit déjà ?


    tu marches
    pour marcher,
    pour cette torpeur pétillante
    cette pointe dans le ventre
    ce cri qui jaillit


    quand ça rit
    à l’intérieur de toi
    quand tu écris aussi
    ça rit
    à l’intérieur de toi
    quand ça se fiche de l’ordre des mots de l’ordre des phrases
    quand ça se fiche du sens
    quand ça parle quand ça bruisse quand ça vibre
    quand ça jaillit
    Alors tu te laisses glisser
    tu laisses
    glisser
    ce qui dans ton ventre dérive
    tracera
    un sillon un sentier
    un chemin
    tu voudras voguer à contre-courant
    pour sentir le courant
    pour t’y laisser glisser
    à nouveau
    comme une enfant
    tu défieras la pesanteur
    tu courberas
    le point la ligne
    tout ce qui a fait ton regard
    même le vocabulaire
    tu apprendras à désapprendre
    tu parleras dans des langues que tu croyais connaître
    mais tu ne reconnaîtras pas
    ces mots bancroches qui s’échapperont de toi


    ce sera
    comme un premier cri
    comme un premier pas
    qui s’avance sans savoir
    juste parce que c’est


    là

  • A trois,
    Tu vas arrêter. Pinailler sur n’importe quoi, tu vas arrêter.
    Ta bouche, tu ne vas plus l’ouvrir, elle sera fermée
    Et ta soit disant brûlure dans le ventre pour moi, tu vas l’éteindre.
    Sans adresse, sans verbe, tu ne me verras plus, je ne suis plus dans la grande existence.

    Et ensuite,
    Tu partiras en Allemagne, à Berlin, où tu veux.
    Tu n’auras plus d’amour pour moi, tu n’y penseras pas, ça n’est jamais arrivé.
    Les attentes et les grands sentiments, la toute-puissance et l’enfermement. L’enfermement.
    Tout ça n’aura jamais eu lieu. Tu partiras en Allemagne peinard, et je partirai sans coup,
    tranquille.

  • Il fait nuit, tu n’as pas allumé la lumière. Il te manque, tu ne veux pas voir qu’il est absent.
    Tu avances dans le couloir, à tâtons. Mur de droite sous la main droite comme une immense rampe plate que tu suis. Une palissade. Ta maison s’est muée en un labyrinthe. Tu cherches la faille, la sortie.
    Là, tout à coup, sous ta main la trace d’une boursouflure, une cloque traversée d’une ligne accidentée. Tes doigts la détourent, s’interrogent, il n’y a rien de tel sur ton mur. L’angoisse. La mer qui monte dans ton gosier.
    À cet instant, tu sais combien tu es fragile, vulnérable… seule. Tu as peur parce que tu es seule. Tu as peur parce que si le mur ouvre la bouche – c’est bien la bouche du mur cette boursouflure, cette plaie que tu sens s’animer sous tes doigts – si le mur ouvre la bouche, personne ne sera là pour le voir t’engloutir.
    Tu fais le vide dans ta tête, tu dois te ressaisir. Tu inspires. Tu souffles. Tu inspires. Tu souffles. Tu dois te trouver à trois mètres de la porte de la salle de bain. Tu seras à la salle de bains dans trois mètres à peine. Tu pousseras la porte et là, par la fenêtre, la lune t’aidera à y voir plus clair. Tu ouvriras le robinet, te mouilleras le visage pour camoufler tes larmes… voilà, dans trois mètres à peine, ça ira.

  • Ce sera l’hiver 

    Devant l’âtre d’un feu vidéo 

    Ou peut être l’été

    Ventilo + âme dans le dos 

    Dans la touffeur d’un mardi 

    Sous un ciel sapin grillé 

    Tu ne voudras pas y croire 

    L’autre aura arrêté tout cuit 

    De respirer

    Tu seras relâchée 

    Les cils en barbelés 

    Éloignant tes yeux bruns momie

    De ce maintenant 

    Où tu n’auras plus jamais 

    Le temps 

    De lui 

    D’être 

    De dire                          POURQUOI

    De pardonner 

    Tu colleras tes mains 

    Sur le rebord de sa vie

    Tu y chercheras

    Les oiseaux les traces 

    Du printemps 

    Toujours absent            CONNARD

    Tu as souvent pensé 

    Qu’avaler du vert 

    Ça t’ouvrirait un peu

    Les boyaux le bide à l’air 

    Mais les marques

    Ont la couleur boréale

    Du temps qui passe

    Entre le dégel et la glace 

    Elles ne se voient pas 

    Ça ne se dit pas

    Qu’il il il il il                   T’   A(S) FAIT ÇA

    Tu seras là plantée 

    Larmes cendrées 

    Rouge à lèvrée

    Du noir de sa suie 

    Tu auras 

    Six ongles de pieds

    Déjà sous terre

    En vigies-nature

    De sa lente décomposition

    Et dans le talkie-walkie

    De ta sève éclatante 

    Tu entendras 

    Il est mort 

    Disparu 

    Effacé 

    Toi tu vivras 

    Tu auras une bouche

    Pour crier

    tout haut et vert 

    Que pardonner

    = impossible 

    Tant qu’ils n’auront 

    Pas compris

    Que c’est aujourd’hui

    Espace-Temps-Ici-Maintenant 

    Qu’il faut casser

    L’odieux bruit blanc

    Le silence assourdissant 

    Tu grandiras enfin 

    Mains et épines tendues

    Vers les nuages carbonneux

    Tu seras immense et lourde

    Un phare de chaire retrouvée 

    Dans la tempête de ton monde 

    Tu seras une forteresse

    De fleurs d’eau de sang

    Il sera loin le temps 

    Des années sans printemps 

    Où il était là 

    Où ils ne comprenaient pas 

    Ces ils n’existeront plus 

    Avalés par le monde nouveau 

    Dont tu seras l’un et l’une 

    D’un peuple taïga tropicale 

    Fait de briques et de chocs 

    De ciels d’aubépines roses

    Et d’amours pleines et justes

    Garde-espoir ce soir pétard

    TA PAROLE EST EN CHEMIN