Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Kim Hyessoon

  • Il y a un trou sur ton ventre
    une balise qui vague
    au gré de tes absences
    ton repère et ta perte


    Il y a un trou sur ton ventre
    un fossé autour de ton nombril que tu désherbes
    au printemps
    avec des gants de vaisselle
    une fosse septique bouchée par tes chimères
    qui déborde
    te disparait
    te promène au-delà de toi-même
    dans un pays sans nom et sans drapeau
    où tu erres
    à t’en cogner les tempes au check-point
    comme tu as erré
    entre une main et un mur
    avant de t’échapper
    avec ton cœur et tes poumons
    le reste
    laissée-là
    sur le drap
    ta dépouille
    trouée


    Il y a un trou sur ton ventre
    qui circule
    créée des embouteillages
    des chocs
    un court-circuit
    tellement de routes qu’il n’y a plus de route
    tu t’endors avant d’arriver
    à ton point de départ
    mais tes yeux restent ouverts :
    tu ne sais plus marcher qu’en sentinelle
    Il y a un trou sur ton ventre
    tu plonges ton poing à l’intérieur
    pour remettre ta figure en place
    tu la colories en rouge avec un quatre couleur
    dessine un soleil autour de ton téton
    une mer sur ton sexe
    un palmier sur ton nombril
    une saignée sur ta plage
    tu as chaud
    tu sues
    mouilles
    enfonce ton pubis dans le matelas
    chute à l’horizontal
    tu fuis sans faire d’efforts
    c’est pratique
    tu répètes : très pratique


    Avant tes nuits érigeaient ton royaume
    bleutés étaient les murs de ta chambre
    argentés les rideaux irisés par les lunes
    et tu croyais aux monstres
    aux créatures
    aux humains et à leurs avatars
    tu te vouais aux confins
    aux lisières
    aux extrémités
    à l’extrême bord
    là où le jour ne t’emmenait jamais
    ces monstres, tu les voyais accoster
    en débandade
    à l’orée de ton lit
    plus tu avais peur et moins tu avais peur
    tu les accueillaient
    ils vivaient
    se disputaient
    conversaient
    sous la membrane de tes paupières closes
    tu les faisais grandir comme ton tamagochi
    allongeant tes périmètres
    vous vous agrandissiez
    et ils se prolongeaient dans la lumière
    en ta mère en ton père en ta sœur
    en chaque être
    ceux qui marchaient de travers et ceux qui marchaient droit
    les clochards d’en bas
    les fous les criminels
    chaque nuit tu aspirais au repos
    pour les ausculter comme des songes
    et les recomposer le lendemain


    Il y a un trou sur ton ventre
    la trace d’une main
    tu as coupé ses doigts et tu les as pliés dans tes oublis
    quand une autre main s’est posée sur ta peau
    ils ont dit non non
    tu as senti leur froissement dans tes muscles
    tu les as repassés
    avec le fer à vapeur
    de ta belle-mère
    celui qu’elle ta offert pour ton mariage
    mais sur ta robe blanche

    il y avait une tâche de sang
    tu as frotté frotté
    Il y a sur ton ventre
    un trou
    une surface lisse et un mot blanc
    un segment de nuit
    la nuit des nuits
    celle où ta tête a quitté ton lit

  • Et cela fit frémir ton dos
    comme un duvet constellé d’aiguilles repoussant les caresses

    Et cela fit gémir tes yeux
    embués de plaisir à regarder au-delà du jour 

    Et cela fit pâlir ta peau
    ornée de perles légères nées de la brume du soir

    *
    Assise sur une antique balancelle, tu oscilles entre chien et loup
    pourtant, l’aube marine est pleine de promesses

    *

    alors affluent les eaux troubles de la mémoire,
    et tu hésites à te laisser emporter
    au gré des courants
    au fond des abysses utérines du monde

    alors, tu te souviens
    tu te souviens avoir plongé dans des eaux brunes et profondes
    tu te souviens de la caresse brutale de l’air
    tu te souviens des mains qui saisirent tes poumons

    Et tu inspiras comme pour la première fois
    le parfum froid de la neige

    brûlure au fond de la gorge
    brûlure au fond des yeux
    brûlure dans les entrailles

    Et cela, emplit le dedans et le dehors
    Et cela, devint quelque chose
    Et cela, donna un corps entier

  • C’est là
    là dans la nuit, là sur la dune
    là dans le souvenir qui bat et qui déchire
    là sous la pluie
    là dans l’orage, les éclairs, le tonnerre et les vagues d’une mer
    d’un océan, qui avance et recule dans la nuit
    qui gronde, qui hurle dans ma poitrine

    C’est là
    à l’intérieur et dans tes yeux
    comme l’effarement qui se devine
    dans la froideur d’une mécanique désincarnée
    à laquelle on se remet
    pour sa survie

    C’est là
    un dard enfoncé dans la peau
    jamais extrait
    qui s’est dissous au fil du temps
    a diffusé son poison dans le corps, les veines, l’esprit

    qui s’est dissous, délayé, délayé, délayé
    et coule dans mes failles depuis 35 ans
    un ruisseau qui creuse
    mais polit les parois

    facteur d’érosion d’un parcours de vie

  • Elle s’installera en vous à petits pas ouatés.

    Elle ne vous donnera pas son nom, ce qui lui ferait peur, ce qu’elle aime, ce qu’elle est.

    Elle se fera discrète dans votre chambre, au jardin, au salon ; Fera sienne votre maison.

    Elle changera lentement, lentement , les couleurs pour du gris et du blanc; Le noir lui-même lui est trop éclatant.

    Elle préférera le vide aux nuances qui charment : les accords sortis du gramophone; et  les feuilles aux changements des saisons; les images, les photos qui unissent joyeuses le passé au présent; les rires sans raison…Elle en ôtera le sens et la force du sang.

    Elle s’installera en vous à petits pas ouatés 

    Insidieuse, sans s’inviter.

    Elle fracassera tout et la pauvre maison gémira du sol à la charpente; Son toit en craquera, paralysé de ne pouvoir vous protéger.

    Elle s’installera en vous à petits pas ouatés.

    Certains de ceux qu’on aime sauront la deviner dans d’infimes changements d’iris, d’imperceptibles tremblements, des tours petits changements de souffles.

    Oui mais comment la déloger de votre corps et du foyer.

    Elle s’installera en vous à petits pas ouatés.

    Malédiction diraient ceux qui se croient immunisés. Bataille de chaque jour pour ceux qui savent encore en tempête s’aimer.

  • Les murs sont partout

    J’ai la fièvre

    En attente, je m’enveloppe dans la matière épaisse du temps, des heures, elles s’écoulent

    Mes yeux sont centrés, mes pieds veulent partir

    Mes mains quittent, les bras se décollent lourdement de ma poitrine, je frôle mes jours avec curiosité,

    appréhension,

    envie

    Le monde n’est pas à ma porte il est dans mon lit

    Balance, oscillation, perfusion, percussion, éclat, retour

    Ma peau est en équilibre, fureur funambule

    Penchée, voûtée, mon milieu, mon pays, mon antre, oscille sur le seuil et attend la pluie  

    Mes nerfs sont terminés, ils fument de décharge en volutes qui exhalent et s’exilent par mes pores

    La terre est sèche, et fume après l’orage

    La visite du froid dans le chaud prend toujours par surprise, pour un temps la maison est louée 

    J’aimerais bien mettre des claques à des gens

    Si ça pouvait aider à comprendre par exemple, mais non

    Quand même c’est bizarre de désirer la violence

    Court-circuit qui me survit, l’amour est nourrissant, à condition de manger équilibré

    On a le plaisir de ses vagues à soi

    Je naquis dans un éclat et gagnais le combat contre mes poumons, poissons plats bien décidés à se maintenir en forme

    Palimpseste de sensations chuchotées à mon oreille, plafonds de verre qui n’en finissent pas d’éclater

    Mon visage écorché se désolidarise des pensées qui font salon

    Ras-le-bol du thé, l’amertume fatigue

    L’écume se dépose sur la plage quand le voyage est terminé

    Mon corps éclate entier sous la pression

    Vibration de la base au sommet dans le profond

    Je luis

    Le train a quitté la gare

    J’ai troqué mes vêtements, gants, mots de trop et gestes de pas assez

    Pour me délecter au toucher de cette nouvelle peau.

  • Chaque doigt porte sa plume
    les mains sont deux ailes que l’on ne voit pas pousser
    elles grandissent lorsqu’on ne se voit plus derrière un geste
    le désir a la forme d’un oiseau qui quitte son nid
    et les mains, avant le grand départ, bougent partout dans tous les sens
    Si l’on avait des mains qui marquent toutes les caresses combien de passages d’oiseaux
    aurions-nous sur la peau ?
    Dans cette dernière seconde comment savoir à quoi je ressemblerai la nuit d’après ?
    Je vole vers le repos dans une chambre que j’ai toujours voulu sans appui

  • Il y a ces herbes
    Ces pierres
    Un vieux tronc
    À l’écorce défigurée
    Une grange en ruine
    Aux murs rongés par les lettres,
    Quelques racines.
    – – –
    La terre d’hier
    Cette terre qui était mienne
    La terre n’est plus
    Cette terre qui s’est tûe.

  • Mon grand-père disait : le mois de septembre est particulier, c’est celui où ta grand-mère est morte, c’est celui où ma mère est morte, c’est celui où mon père –

    Son père –

    Peut-être que les arbres étaient beaux, peut-être que le soleil brillait
    Peut-être qu’il ne l’a pas vu.
    J’ai toujours aimé le bruissement du vent dans les feuilles des arbres, le chant des oiseaux, toutes choses qui me relient au monde
    Peut-être qu’il ne les a pas entendues alors que le monde s’éloignait de lui.

    Son père –

    Sur les photos son visage est resté le même, sur les documents son nom est resté le même, mais nous autres voyons qu’ils ont changé de couleur.
    Une couleur qui ne se trouve sur aucun arc-en-ciel, sur aucune palette
    La couleur des gouffres
    Une couleur qui se diluera non pas dans le sang de ceux qui viendront mais dans leur chair – et dans mon encre
    Projections.

    Son père – le père de mon grand-père.

  • De mon corps de coton
    Je vous vois et vous entends
    Mais je suis prisonnière
    De fils de barbelés
    De fourmis meurtrières
    De sensations éphémères
    De décharges électriques
    D’envies pressantes
    De fatigue constante
    De sautes d’humeur incessantes
    De colère contenu
    De cris retenus
    De troubles de la vue
    D’une dignité perdue
    De jugements permanents
    D’inutiles incompréhensions
    De batailles anarchiques
    D’un combat contre soi
    D’une course contre le temps
    D’une cohabitation avec l’ennemi sournois
    Qui sommeille puis se réveille
    Et frappe encore là où on ne l’attend pas
    De vertiges en trois dimensions
    D’une marche au ralenti
    D’un cerveau engourdi
    De Besoin de solitude
    D’une cargaison de pilules électrons
    D’une peur dans le regard de l’autre
    D’un acronyme qui vous nomme
    Et sonne comme une injure
    De discriminations

    L’indicible est invisible
    Au dehors la normalité
    En dedans le chaos