Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Lorrie Jean-Louis

  • Ils disent
    Ils disent que je suis cinglée
    C’est le mot qu’ils emploient
    Ils ne connaissent rien de moi
    Ils n’entendent que mon silence
    Je sais ce qu’ils pensent de moi
    Leurs mots envahissent mon âme
    À leurs yeux je suis coupable
    Je ne suis pas perméable
    Je sais bien qu’ils ne me croient pas
    Je suis si seule
    Si seulement ils savaient

    Ils disent que je suis plusieurs
    Des petits bouts de moi partout
    Je ne suis pas en morceaux
    Je suis enfermée dans mes mots
    Je ne pense qu’à demi-mot
    Je suis rongée de l’intérieur
    Je suis agitée par des maux
    Je ne suis pas malléable
    Je sais bien qu’ils se rient de moi
    Je suis si seule
    Si seulement je pouvais

    Ils disent que je suis malade

    C’est ainsi qu’ils me perçoivent
    Je ne connais pas la sentence
    Car déjà je ne suis plus là
    Je suis emportée par la danse
    Je suis debout sur l’arc en ciel
    Je frôle un rayon de soleil
    Mon cœur s’éclaire en points brillants
    Du bout de mes doigts scintillants
    Je ne suis plus seule
    Si seulement ils m’oubliaient
    La porte s’ouvre délivrez- moi
    Ils disent que je suis cinglée.

  • Les sans voix, c’est comme ça qu’il me vient de vous nommer
    D’autres avec moi

    Nous sommes les sans voix

    Notre langue on nous l’a coupée
    Un morceau de chair qui pèse son poids de langue dans la bouche
    Notre langue a goûté le lait chaud et le vin léger
    Elle a goûté le soleil dans les fruits murs et la mer dans la chair des poissons
    Elle a goûté aux chants aux rires et aux baisers derrière les meules et les oliviers

    Je suis faite de langues de livres et de lettres
    Je sais des langues anciennes, des langues mortes

    Notre langue nous avons appris à la replier dans le creux de notre bouche
    A la garder bien au chaud de notre silence
    Le silence est notre lointain
    Notre horizon et notre passé
    Nous sommes ce silence

    Vous êtes

    Silence

    Vous êtes la langue dans le lointain
    Cette langue ignorée, je voudrais la porter
    Hors de moi porter les mots pour dire
    Vous dire

    Vous êtes les sans voix

    Je voudrais, je voudrais le faire entendre
    Leur faire entendre
    Vous faire entendre

    Nous sommes les sans voix

    Parfois nous sommes ce Nous
    Le plus souvent nous sommes seuls
    Nos corps, ils s’en sont servis
    Ils ont gardé la force et donné l’usure
    Ils ont gardé l’argent et donné des médailles
    Nous avons été honorés de serrer leur main fine

    Et pour la fête du travail recevoir en cadeau les objets
    que nous avions fabriqués de nos mains sombres
    Nous avons été fier de la qualité de l’ouvrage

    Vous êtes les sacrifiés

    Nos corps ont su avant nous
    Nous sommes ceux qui ont cru
    Qui malgré tout ont cru
    Nos corps ont lâché et nous avons cessé de croire
    Après cela, ils nous ont laissé

    Vous êtes les sacrifiés
    Ils vous tuent, ceux sont eux !
    Eux qui vous tuent

    Eux, ils ne sont personne
    Ils sont l’ordre du monde
    Ils sont le désastre
    Nous sommes dans notre silence
    Face au monde, nous sommes dignes

    Je me débat
    Au milieu du monde,
    Au milieu du désastre, je vous porte
    Je voudrai vous porter.
    Encore.
    Encore vous porter
    Le plus souvent, je suis seule

    Notre langue est rouillée
    ma petite
    Tu peux bien crier

    Nous sommes les sans voix

    Je suis ta petite
    Je voudrais te porter
    Encore
    Je suis ta petite
    Celle qui cherche ta langue
    Je suis celle qui invente une langue
    Je suis celle qui sait que des langues s’inventent
    Je suis celle qui écrit
    Vous êtes le silence écrit

    Nous sommes la voix qui ne se dit pas
    Tu es de celle-là

  • Qui suis-je ?
    Je n’ai pas l’âme bien née
    Je n’étais pas désirée
    N’ai pas désiré venir
    Je ne suis pas née aimée
    Avec un bel avenir
    Sur mon berceau
    Pas de don soufflé
    Je suis à moitié
    Je ne suis pas droite
    Je ne suis pas penchée
    Je suis maladroite
    Je suis bancale
    Je suis devant derrière
    Je suis sur un côté
    Je suis là
    Où on ne m’attend pas

    Je suis transparente
    Pas indifférente
    Je suis différente
    Je suis volontaire
    Ne sais pas me taire
    Je suis volontiers
    De l’autre côté

    Je ne suis pas intellectuelle
    Mais plutôt conflictuelle
    Je ne suis pas diplômée
    Je ne suis pas diplomate
    Mais plutôt échec et mat
    Je n’ai pas les idées claires
    Ni le son ni la lumière
    J’ai connu la pâleur
    Et la peur qui domine
    J’ai appris la douceur
    Je suis devenue câline

    Je ne suis pas jolie ni belle
    Sex symbol ou top model
    J’ai trouvé la force d’aimer
    À mes petits donne des baisers
    Je suis celle qui vous guérit
    Je vous rassure et vous sourit
    Je ne suis pas la fée méchante
    Je suis une main bienveillante
    J’ai appris la gentillesse
    La tendresse d’une caresse
    Je suis une nymphe adulée
    Le soir venu je fais rêver

    Je suis la déesse du vent

    Femme avant tout, je suis serpent
    Je suis la muse du sorcier
    Sensible et gaie je fais vibrer
    Je rythme les peines et les joies
    La vie, l’amour, la mort, la foi
    Rien ne se décide sans moi
    Je donne le tempo des émois
    Je sais vous sortir du néant
    Je sais vous guérir des tourments
    Je rends visible le soleil
    Je m’écrie pour qu’en vous s’éveille
    L’envie de vivre, étonnamment

  • Je suis une femme légère. J’aime les bulles de savon qui remontent vers le ciel pour éclater, inconsistantes.

    Je suis légère et je crois que parfois cela dérange.

    À ma naissance on a béni l’émerveillement
    Le regard nouveau porté sur le monde.

    La bénédiction consistait
    A me donner le choix

    De mes désirs profonds
    À me laisser porter

    Au gré des courants d’air

    À soulever les images

    Qui heurtent l’imaginaire

    Je suis légère et c’est ainsi

    Le rire jaillit souvent pour révéler

    L’élan de vie

    Plus tard quand j’ai grandi

    A la verticale

    J’ai compris que ma légèreté pouvait peser
    À ceux qui préfèrent accrocher

    Les ballons d’hélium à leurs branches

    Qu’il faudrait tailler dans le vif

    À chaque saison nouvelle

    Les attaches superflues

    Jouer aux rites mortuaires.

    Pour voyager léger

    Je porte les racines dans mon ventre

    Aujourd’hui je sais reconnaître ce que la légèreté provoque d’insoutenable. Je laisse filer les rayons de lumière.

    Le vent souffle sur la colline
    Et moi je m’amourache

    Des étés indiens
    Du soleil qui se propage
    J’ai conscience que l’autodérision est la seule manière de survivre à la pesanteur.

    Alors je ris encore

    Et dans les fines particules

    S’envolent les oiseaux
    Elémentaires

    Loin de nos perpétuelles déconvenues

    Trop terre à terre

  • Ils disent je suis jolie
    Moi je suis en colère
    Ils pensent avoir le droit
    De dire qui je suis
    Que ça puisse me plaire
    J’aimerais les forcer
    À regarder
    Le fond de mon âme
    Si vraiment c’est joli
    La colère
    Pourtant je veux parfois
    Baisser la garde
    Et la culotte
    Pour le plaisir
    Rallier la chair
    Un autre tour de manège
    Le sexe souillé par leur désir
    Et mon désir d’être désirée par eux
    L’effraction sanctuaire d’un pieux dans mes entrailles
    Oui mais ce silence
    Me vrille
    Combien de fois faut-il répéter
    Abyssal
    Pour le faire exister
    J’aime danser la nuit sur le parvis des églises
    Mais je ne peux plus le faire
    Seule
    La rue ne m’appartient pas
    Leurs mots parlent pour moi
    Ils disent je suis bonne
    À force
    Presque aimable
    Moi je me tais
    Je désire le silence
    Ma parole intérieure
    Me divertir
    De l’anéantissement moral
    D’une civilisation collectionneuse d’enveloppes
    Parce qu’elle ne sait plus lire
    Je suis nue sous ma chair
    Vous ne me regardez pas

  • Je ne suis pas cette femme je suis toutes les femmes je suis moi
    Je ne suis pas ma mère je ne suis pas ma grand-mère
    Je suis toutes les grand-mères
    De moi
    Dedans moi
    Je suis regardable regardée
    Qui est regardée qui regarde qui me regarde
    Qui me lit qui écrit
    Qui pour faire le monde
    Qui exige que je sois ceci ou cela qui s’assoit à son bureau qui se met nue qui s’expose qui
    pose qui me dessine qui parle
    Qui parle, putain
    La femme qui écrit
    Est
    N’est pas
    Est traversée
    Se souvient
    Ne croit pas écrire
    Expérimente
    Fait des petits pas
    Sourit
    La femme qui écrit ressent et doute et ressent et doute
    Eclate
    Resplendit
    Se met nue
    D’un coup comme ça
    Sans explication
    Cherche ses grand-mères
    Leurs folies
    Sa folie à elle
    Et leur cœur qui bat
    La femme qui écrit
    Ecrit
    Ça suffit, non ?
    C’est comme ça
    La femme qui écrit fait des rituels
    Pratique la magie
    Par peur
    Que la vie ne suffise pas
    Pour creuser dedans
    Dessous
    La femme qui écrit
    Se perd un peu
    S’impatiente beaucoup
    La patience c’est le tout
    La femme qui écrit
    La femme qui écrit

    La femme qui écrit

  • Je suis des chants
    des mélodies grattées
    Des sons.

    Les voix
    de leurs voix.

    J’habite milles corps
    Deux terres pleines de sang
    Et des blessures félines
    incrustées
    Dans les étangs de ma mémoire.

    Je suis l’exil éternel.
    L’itinérante.

    Je porte la paix en parure
    La transe d’hier
    dans le volcan
    Des jambes
    de ma grand-mère.
    Le cri de la révolte
    sur ma langue habitee.

    Je brusque et je caresse.
    Je donne et je prends
    Je me souviens et j’oublie.

    Je me parfume
    des mots et des regards
    de ceux qui me précèdent.
    Je saute à la ligne,
    au bout de ma fureur de vie.

    J’ai froid dans les os de mes pieds
    Chaud dans le coeur.

    J’aime me couvrir des étoiles des livres.
    En faire un duvet de soie
    Pour les nuits chiennes.

    J’aime disparaître et j’aime qu’on me voit.

    Je suis l’exil éternel.
    L’itinérante.

    Je suis le goût des tempêtes
    Tantôt l’aurore
    Tantôt…

    Je suis les prières de l’aube.
    Je suis les yeux humides
    Les roches salées et le sable qui gratte.

    Je suis l’âme qui prend le large.

    Je suis la poudre.
    La dépouillée.

    Je suis
    La renaissance
    Au feu sacré
    De celles et ceux qui m’ont précédé.

    Je suis l’humide et le doux.
    L’eau et
    Le bois qui monte au printemps.

    Je suis l’effroi.

    Je suis milles soleils et milles diables.

    Je suis
    La somme des déséquilibres
    Le vent qui redresse.

    La bêcheuse
    L’affabulante
    L’aimant-e sacrée.
    L’éclopée au creux des vagues.

    Je suis pied-ressort
    Je suis une plume en sarcophage.

    Je suis le transport amoureux.
    Je suis la boue sur ton visage.

  • Tu travailles
    Il travaille
    Vous travaillez
    Ils travaillent
    Pour qui ?
    Pour quoi ?
    Comment on travaille ?
    On travaille comme on peut
    Quelles sont les conditions de travail ?
    Elles sont mauvaises
    Quelles sont les relations de travail ?
    Elles sont mauvaises
    Quel est le rapport hiérarchique ?
    Il est mauvais
    Le rapport hiérarchique te coupe la chique
    Pour toucher ton chèque il faut te faire couper la chique
    Le rapport de force n’est pas favorable
    Le rapport de force est mauvais
    Tu veux pas te faire couper la chique ?
    Tu veux pas admettre que le travail c’est la liberté émancipatrice ?
    Tu veux pas qu’on essore tes compétences ?
    Tu n’as pas d’appétence pour le silence ?
    Tu veux pas exécuter ?
    La porte est grande ouverte
    Tes hiérarchiques l’ouvrent et il y en a 150 qui s’engouffrent aussitôt
    Le chantage au chômage
    Ici, le chômage c’est suspect
    D’ailleurs on ne dit plus chômeurs on doit dire demandeurs d’emploi
    Dès que j’ai pu j’ai mis mon pied dans la porte
    Ils avaient essoré mes compétences
    Plus exactement ils disaient tu es trop critique
    Tu ne veux pas exécuter
    Tu ne peux pas exécuter
    Tu es trop critique
    On dirait que tu t’ennuies
    Aux pause-déjeuner on peut pas te parler
    Tu manges tu fais la gueule et tu files
    Alors j’ai dit
    Ah mais ça c’est parce que je trouve vos conversations sans intérêt
    Quand je suis en pause je suis en pause je parle pas du professionnel
    Vous, vous n’êtes que des professionnels
    Et de bons petits citoyens
    Vos opinions sur les sondages 
    Vos taux d’emprunt avantageux pour la voiture pour la maison
    Que vous passiez au solaire
    Que votre banquier soit sympa
    Ça m’indiffère
    Vous dépassez jamais de la case allouée
    Les cases faut qu’elles explosent
    Je suis le kamikaze anti-cases
    Ce serait plutôt ça mon job
    C’est un job solitaire
    Ça n’exige pas de compétences spécifiques
    Je ne veux plus qu’un n+1 plus con que moi me dise ce que je dois faire et comment je dois le faire
    Je ne veux plus en référer au référent
    Je ne veux plus participer au salariat
    Et le salariat ce n’est plus le travail quelqu’il soit
    C’est l’environnement de travail
    C’est l’étau
    C’est la tête sur le billot 
    C’est la collaboration
    C’est la victoire écrasante de la sociologie des organisations
    C’est la victoire du management participatif
    C’est la gerbe
    Je ne veux plus avoir la gerbe
    Je veux être sain
    Je veux être libéré
    Je ne veux plus partir le matin quand il fait encore nuit
    Je ne veux plus revenir le soir quand il fait déjà nuit
    Et ne rien voir du jour
    Ne rien voir grandir
    Et le regretter bien plus tard
    Quand c’est trop tard
    Le travail c’est devenu un truc de mort-vivants
    Sur leurs tombes ce sera pas inscrit 
    “AURA ÉTÉ UN HONNÊTE SALARIÉ” 
    Ils prenaient pas de place
    Ils se sont contentés de leurs cases
    Plus ou moins importantes
    Avec leurs petites contributions
    Salariés jamais considérés en entier
    Les petits patrons c’est pire
    Salariés d’eux-mêmes de leur plein-gré
    On ne manque pas de héros
    Et quand je vois ça
    Je n’ai plus rien à en dire
    Il suffit d’ouvrir les yeux
    Une bonne fois
    Et alors la grande liberté émancipatrice
    Cette impératrice
    Tu la vois bien en face
    Toute sa tête de mort
    BIEN EN FACE  

  • Nous, personne ne sait d’où nous venons, ni où nous allons.
    Nous marchons le dos creux comme arbre mort.
    Eux disent que nous sommes déjà morts. Peut-être n’ont-ils pas tort. Peut-être ne sommes-nous qu’un peu en avance sur l’horaire. Peut-être avançons-nous vers une certitude dont nous sommes déjà marqués. Mais l’horizon semble toujours reculer plus loin.


    Ils disent que nous sommes des fantômes, que nous flottons entre deux os, que nos squelettes ont été reconstitués il y a longtemps, que nous sommes de bric et de broc, bringuebalant, branlant de tous nos membres absents, oscillant de nos crânes vides.
    Nous avons les mains vides et les bras inertes. Nous avons des têtes que nous portons sans peine. Nous
    avons des corps engagés dans l’action, des corps rompus à toutes les occupations, des corps qui se souviennent et qui devinent à l’aveugle, la conquête de l’avenir.

    Ils disent que nous n’existons pas. Pas vraiment. Que nous hantons les lieux parcourus jadis. Ils prétendent que nous sifflons comme on expire, que nous soufflons une haleine métallique qui ferait cliqueter nos dents.

    Nous ne sommes pas des croix parmi d’autres.
    Nous ne comptons pas pour rien.
    Nous savons très bien qui nous sommes, où nous demeurons, ce pour quoi nous sommes encore là.

    Ils pensent que nous revenons de loin.
    Alors que nous avons toujours été là.
    Nous sommes tremblement et percussion. Nous ne sommes pas les invisibles, les intouchés, les indésirables que l’on veut faire croire.
    Ni spectres ni monstres, nous sommes seulement histoires et souvenirs. Nous sommes transcendance.
    Nous réfutons notre inutilité.
    Nous révisons nos leçons et protégeons nos arrières.
    Nous percutons de plein fouet notre devenir.
    Nous affolons le vent.