Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Orane Thibaud et Pierre Antonetti

  • Cette journée ne tourne qu’autour d’un seul axe
    délavé, à force d’être reporté.
    Il faut que je me lave, voilà le détail de ma journée.

    Je préfère laisser ma tristesse
    sur son sol, lui aussi à quoi bon le nettoyer
    il ne me sert qu’à emprunter le chemin du canapé au frigo, du canapé au lit.
    Des allers-retours sans conséquence ni substance,
    peu de risque qu’il soit salit,
    à part peut-être par une traînée de plis
    repliés sur eux mêmes.

    Il faudrait labourer sur mon passage,
    déplier les maux et les exposer
    à la lueur de mes volets fermés.

    Il faudrait retourner le sol pour l’aérer
    que quelque chose puisse y pousser,
    des mots peut-être 
    ou des fleurs fanées.

    Strier sa surface pourrait être une idée,
    créer de la matière,
    donner de la consistance à mes pas.

    Et pourquoi pas extraire les cailloux qui plombent
    mon moral, les ramasser et les disperser
    derrière moi pour que je trouve un autre chemin,
    une autre journée lavée d’aujourd’hui
    prête à être suspendue à son fil
    et séchée à la lumière de
    demain.

  • Ce matin, en haut de l’escalier de la maison abandonnée,
    J’ai trouvé un tas de poils
    Qui pouvaient tout aussi bien être des plumes.
    Par exemple, un vieux nid qui serait tombé du plafond.
    « Regarde, Mattéo, un reste d’hiver ! »
    Il a souri, est entré dans une autre pièce.
    Je me suis approchée du petit tas et j’ai cru voir de minuscules cornes d’ivoire.
    Des osselets, tout à droite du tas de poils.
    J’ai suivi des yeux la ligne imaginaire des brisures d’ivoire jusqu’à la fin, tout à gauche.
    De plus gros morceaux, un reste de mâchoire.
    « Mattéo, Mattéo, c’est un chat ! »
    Il est revenu en haut de l’escalier, m’a encore souri.
    Est-ce que les chats ne se cachent pas pour mourir ?
    J’ai contourné le petit tas et je suis moi aussi allée dans l’autre pièce.
    En sortant de la maison, j’ai entendu un craquement.
    Sous mon pied, le petit chat.

  • Papiers déchirés en aube mauve
    balles de revolver en rayons de soleil
    tasses retournées pour ascension de fourmis
    fleurs sacrifiées en porte ouverte
    bouches à voix mâchées-recrachées
    contours effrités de dessins de craie.

    Pots cassés en chemin de retour
    morceaux de peau de fatigue de pieds
    résine de pin au fond de cuillères
    huile de lavande au bout de doigts secs
    débris de miroir en quart-de-lune
    cire de bougie bleue sur paupières.

  • Début du jour,
    Sons pensés
    Siffloteurs
    Rien,
    État de mon âme
    D’une journée
    De chants de l’aube
    Acharnés
    Entre hier
    Mal accordés
    Moments de demain
    Résonnant
    Les silences déplacés
    Outre tons
    Bleu du ciel
    Je murmure
    Je poétise,
    Je sons,
    J’art,
    Je rêve,
    Je larmes,
    Je joie
    Je désert
    Je compose
    Je recompose
    Je décompose
    J’étonne
    J’étrange,
    Je mouvement
    Je style,
    Je miroir
    Je solitaire,
    Je radical
    Je dissone
    Je déphase
    Je sature
    Je silence
    Je mille-feuille
    Je mille peuples
    Je mille échos
    Je jeu
    Je scène
    J’exil
    Je haute Couture
    Je nuage
    Je pourchasse
    Je sonore
    Je gamme
    Je brève
    Je cache-nez
    Je infinie,
    Je source
    J’improbable
    Je rêve
    De sons vers l’intemporel
    Vers le bleu du ciel
    Vers les sous-entendus
    Qui refleurissent
    Je poétise
    Je jase


    « Ne pas mourir au moins avant d’avoir allumé pour jamais un brasier de mots tellement clair et brûlant qu’il semble les choses mêmes ».
    Alain Borne

    Que voient les nuages
    Lorsqu’ils rêvent éveillés
    En Blue Monk ?

  • une bonne journée ce serait un étang vert calme et du bleu
    une bonne journée ce serait un miroir humble
    une bonne journée serait courte avec cinq saisons nettes
    une bonne journée ce serait une peau impavide
    une bonne journée ce serait le conditionnel dans ta cage
    une bonne journée ce serait du ciel dans la grotte
    une bonne journée ce serait cendres donnant lumière
    une bonne journée ne dirait rien contre le silence
    une bonne journée laisserait un chiffre sans écho
    une bonne journée un fruit posé faisant de la table un autel
    une bonne journée c'était un pli dans le temps à venir
  • Des oiseaux ont chanté cette nuit. Furtifs et assourdissants.

    Ils sont le vent, ils sont le feu, ils sont cette tempête ardente qui emporte tout.

    Des oiseaux ont chanté laissant le vide dans cette matinée orpheline de la douceur d’une nuit qui la précède.

    La matinée ouvre un oeil, maladroite , sans savoir quoi faire du corps de la nuit qui n’a pas dormi.

    Tu habites la guerre.
    Un pied à terre l’autre en charpie dans cette maison à ciel ouvert.

    L’herbe folle continue de pousser dans le jardin d’enfant.
    Tu t’assois sur un banc, dos à l’immeuble brûlé et craquelé comme un morceau de charbon.
    Il manque à ce lieu le bruit des voitures ; cette place hurle un silence de plomb, on entend l’herbe pousser.
    Tu ne fais pas attention à cet immeuble dont chaque fenêtre est tombée, comme des larmes arrachées à ces orbites désormais noires, aveugles aux vies qu’elles renfermaient.

    L’ombre au sol te dit qu’il est midi mais ton téléphone t’embarque ailleurs. Que font les amis à cette heure ci ?

    Habiter la guerre , faire comme si la vie normale continuait parce que des hommes et des femmes nous protègent plus loin.

    L’herbe te gratte les chevilles, tu ne vois pas ce reporter qui te prend en photo, tu ne vois pas la photo que tu pourrais prendre en train de vivre comme si de rien n’était dans ce décor de crèche apocalyptique.

    Peux tu faire un selfie  ? Quel visage montrer ? Quel décor exposer ? Faire comme si la vie continuait sans les wagons d’images habituelles. Mais il te faut aller les chercher ailleurs ces images parce qu’ici le point de fuite n’a plus le même horizon.

    Toujours cet immeuble derrière toi que tu refuses de regarder. Cet ensemble troglodyte recouvert de charbon noir , sans dessin pariétal , offrant comme souvenir cérémoniel cet autel immensément noir recouvert de ce lierre funeste, ce néant indéchiffrable, informe.

    À chaque message reçu, ton téléphone carillonne. Chaque nouvelle de loin rajoute à ta journée un nouveau créneau horaire, ces petites barres de minutes autour du cadran, les gardiennes zélées et immobiles du temps qui passe.
    Chaque sonnerie te confirme que la journée passe sans que celle-ci ne t’échappe totalement éloignant les journées de demain colonisées par l’incertitude et la fureur.

    Le reporter est parti, tu lèves la tête dérangée par autant de silence, tu ne sais pas que ce banc sur lequel tu es assise va faire le tour du monde. Ta vie t’échappe-t-elle à ce moment là ? Cette image que tu veux donner à tes journées vient d’être volée. 
    Dans une semaine une amie t’enverra cette photo découverte dans un article anglais et te demandera si tu t’en souviens. Peut-être, rajoute-elle, qu’à cet instant vous étiez toutes les deux en train de vous écrire.

    Tu ne te souviendras pas de cette journée, dissoute dans les autres, toutes semblables mais à peu près normales du moins selon le soin et la volonté que tu apportes à en faire des journées un peu hors de la guerre.

  • Une bonne journée c’est
    l’été, le matin, les fenêtres ouvertes
    ta peau fraiche, tes fesses à l’air
    libres.
    Ton envie de brioche, tes lèvres goût café avant
    l’après-midi Méditerranée
    tu veux du sable
    et moi une glace
    on fait les deux, je t’aime
    salé.
    On couche le soleil
    couleurs Kennedy
    demi pêche et PAC à l’eau,
    plus de glaçons c’est l’heure,
    déjà. Au lit,
    couvrir tes fesses,
    te lire les mots d’un autre et
    t’endormir la main sur mon sein
    avant de me dire à
    demain.

  • Un mot est tombé du journal ce matin
    Sur le bord de la table
    Il fait des cabrioles
    Saute dans mon café
    Donne de la couleur à ce jour insolite


    Il dépose au couteau
    Un rayon de soleil
    Sur un bout de pain durci
    Il ouvre les volets
    Sur des mondes oubliés
    Qui m’éclatent au visage


    Il me montre cette silhouette familière
    A genoux parmi les plantes sauvages
    Cueillant la pimprenelle
    La violette des sous-bois
    Les sourcils de Vénus
    Le plantain corne de cerf


    Donne tout son parfum à ce jour insolent
    Rien n’arrête ce mot
    Il court à perdre haleine
    Vers la joie, la tristesse
    Nostalgie éphémère
    De tout ce temps qui coule
    Comme une pluie d’avril


    Donne de la consistance à ce jour insoluble
    C’est un jour ordinaire
    Où l’infime m’attire
    Et où rien ne m’échappe
    Seuls mes yeux entendent
    Seules mes oreilles touchent
    Seules mes mains veulent voir


    Le silence de ce mot


    Ce cri suspendu de ton âme


    Poétique


    Tac 22 h 00

  • C’est un dimanche.
    Un matin froid.

    C’est un jour désordonné
    qui me ressemble.

    Il me plaît que rien ne presse.
    Je bois un thé, un café, c’est selon.
    Je le sirote avec le reste de sommeil

    et de rêve sucrés dedans.
    Je m’attarde dans la chaleur des draps.
    Je regarde le ciel par la fenêtre.
    Il pleut. C’est l’hiver.

    Qu’importe, le soleil reviendra.

    Rien ne presse.

    La ville respire un autre rythme, lent, assourdi.
    C’est un jour sans direction précise, sans directive.
    C’est ainsi que je pense à vous, sans idée précise.
    Je vous pense en images.
    Je les brasse et les colore à l’envi.


    Vous avez une écharpe enroulée autour du cou.
    Vous avez un stylo glissé dans la poche de votre veste.
    Vous marchez seul dans cette ville

    qui est la vôtre et que je ne connais pas.
    J’invente un livre entre vos mains
    une tasse que vous portez à vos lèvres
    un journal déplié sur la table du café.
    Votre regard quitte le journal ou le livre.
    Au delà de l’arbre, des toitures, il s’envole
    pour rejoindre l’oiseau

    qui plane dans le ciel gris.
    À quoi rêvez-vous, à qui ?


    C’est dimanche.
    Rien ne presse.
    Je rêve sans en avoir l’air.
    Je parle de vous au vent.
    Je suis toute à mon affaire.
    J’invente votre rêve dans le mien.
    Je m’invente dans votre rêve.
    Je suis l’oiseau dans votre rétine

    celui qui vole tout là-haut.

    J’aime ces moments-là

    quand je nous imagine
    et que dure le temps.

    J’aime ces moments-là

    quand je nous imagine

    et que le jour s’étire doucement.