Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Ra Hee-duk

  • Dans la salle d’accouchement
    Tout le monde a vu naître le bébé
    Mais qui a vu naître la mère ?

    Comme fleur qui éclot, offerte
    Blast d’une déflagration inobservable
    Elle a éclaté, s’est ouverte
    Fragmentée

    Bourgeon compact
    Elle s’est fendue en pétales innombrables
    Les morceaux de son corps
    Et de son âme
    Que reste-t-il de la femme ?

    Dans la salle d’accouchement
    Tout le monde a vu naître le bébé
    Mais qui a vu naître la mère ?
    Dans un fracas silencieux

    Avènement définitif et insondable
    Dans l’obscurité de son ventre
    Soudain vide

    Soudain, au–dehors
    La vie

  • Dans une boîte
    j’ai rangé
    mon premier cheveu
    blanc
    nul ne le sait
    je le garde caché tel un
    bijou
    pour mieux apprécier 
    celle que je deviens

    alors je l’écoute
    loin des autres
    par milliers

    murmurer
    nos secrets désormais

  • Ouvre la bouche et dis
    les mots bloqués
    ce plombage dentaire
    qui empêche qui chasse
    à coup de brûlure
    à coup de tremblements
    mauvais rinçage des gencives

    Les mots sortiront tôt ou tard
    ils feront bien ils fredonneront
    ils auront su garantir leur floraison
    leur fluidité pleine salive
    leur folie douce aspirée
    par l’autre bouche
    ils sont nourriture ils sont boisson
    ils sont vérités au fond des ventres

    Les mots maladroits
    fausse route dans la gorge
    ouvrent de vieilles cicatrices
    des fractures des failles
    raclent les lèvres
    traversent au mauvais endroit
    en dehors des clous
    se rattrapent où ils peuvent
    leurs serres autour des cous
    étranglent et c’est sans faire exprès

    Ils s’en excusent ils trouvent
    ce qu’il faut pour adoucir
    les plaies le pire le plus dur
    est aussi le plus durable
    les mots ne passent pas
    ils restent en travers
    d’autres venus à la rescousse
    tentent le tout pour le tout
    percent de nouvelles voix
    pour poser baume plutôt que bombe
    pour anéantir les champs déjà minés
    Le bec des mots pique autant qu’il caresse

  • C’est sous le trottoir, sous le bitume froid, sous les couches de sédiments que bat le coeur de la ville. Il palpite dans les veines souterraines d’invisibles élans, de pulsions de vie, de vibrations.
    Sa voix basse murmure en nous sans que nous le sachions. Dans ses bouches naissent des mots indicibles qui remontent en sourdine, aux surfaces d’asphalte, aux immeubles de béton.
    Chaque mot inaudible sa direction qui nous fait mettre en pied devant l’autre, par quoi nous tenons au sol, qui fait de nous, arpenteurs urbains, ses disciples muets et disciplinés, dans l’obtuse obscurité des choses. Le coeur angulaire bat et brille dans sa nuit de catacombe et personne ne le voit.

  • réseau racinaire infiniment morcelé
    rhizomes enfouis enflent dans l’ombre
    dans le souffle de la terre
    vivace sa tige est une lèvre
    dont on ne sait ce qu’elle embrasse
    si elle pousse vers le haut ou vers le bas
    ne sait où elle s’enfonce où elle perce
    des défenses invisibles
    se berce respire les mystères
    traverse la roche se niche
    dans ses anfractuosités
    ses ramifications y saillent s’incarcèrent
    dessinent un labyrinthe de sève et de sang
    tissé des secrets de l’obscurité
    ses filets d’Arachné muscles tressés
    lacis nerveux dessus-dessous
    sa vie dressée à l’envers
    dans le creux du monde

  • Elle n’est pas là tout de suite, avant elle il y a les pleurs

    Elle ne vient pas seule

    Sur la bouche de l’enfant un sourire mime celui du visage familier
    Rencontre un sourire plus large encore
    Un sourire plein de dents joyeuses
    et des paroles
    certainement des paroles.
    Des paroles d’amour
    de tendresse
    de bonheur
    des paroles incompréhensibles et étranges
    un peu menaçantes.

    Elle arrive à cet instant

    Elle peut revenir

    Elle surgit
    Taper les objets
    les gens
    le vide
    avec les mains
    avec tout le corps
    Poser les pieds sur le carrelage
    le plancher
    On la veut encore
    Les cailloux
    le sable
    la terre l’eau la boue
    Cracher la nourriture
    Avec la salive faire des bulles. Crier rire
    On la veut encore
    Faire des bruits
    de notre corps jusqu’à nos oreilles
    Et des sons

    Et puis des mots
    Créer des sons que l’on a entendu
    Inventer des mots.
    Toute, toute cette joie,
    ce vertige devant son immensité,
    toute cette peur
    toute,
    toute cette joie.

    Elle surgit avec le désarroi
    Le jour où l’on sait tenir debout
    ils glissent ensemble sous nos pieds, là où on ne les voit plus.

    On la cherche.

    On l’imagine cachée dans les adultes
    On la veut encore
    Et ils la dérobent
    Ils nous la prennent en enferment les mots dans des cahiers à lignes
    et en nous parlant de faute
    Ils nous la prennent en l’enfermant dans certaines heures du jour et certaines circonstances
    Ils la coincent dans les pas maintenant
    pas ici
    plus tard
    ce n’est pas le moment
    ce n’est pas possible
    Ils nous la prennent en enferment les pieds dans des chaussures
    les jambes dans des pantalons
    En étranglant les cous dans des écharpes
    Les manteaux doivent être fermés
    Les bonnets descendus sur les oreilles
    Il ne faut pas perdre ses gants
    Pas gâcher son bâton de colle à vouloir recoller les feuilles sur les arbres
    Parce que.
    Ce n’est pas possible
    Parce que.
    C’est normal
    Les feuilles tombent à l’automne
    on ne peut pas les recoller

    même pas avec les tubes jaunes même pas avec la super glu.
    Mais de nouvelles feuilles pousseront au printemps toute neuves toutes vertes
    Les arbres seront joyeux et nous aussi
    Tu verras.

    *

    On la cherche moins
    On n’y pense pas
    Et voilà qu’elle explose
    Une flambée encercle le jeune corps
    Elle l’attrape
    Elle le gagne
    Dans les cours de récréation les enfants n’ont pas appris la différence
    rires et pleurs
    baisers et morsures
    rage et gaieté
    On comprend qu’elle se cache là, dans le lien
    à côté tout à côté de la peine

    On la cherche à nouveau
    On découvre la nostalgie
    On tient la distance
    On observe
    On attend
    On construit un mythe

    Elle revient dans le corps d’une rencontre
    Il y a encore des gestes à découvrir,
    des gestes qui s’inventent à deux.
    Toute, toute cette joie,
    ce vertige devant son immensité,
    toute cette peur
    toute,
    toute cette joie.

    *

    On apprend à la contenir

    A la doser
    On apprend à la provoquer aux heures consacrées
    Elle se dérobe
    On recommence jusqu’à se fatiguer
    Elle fini par se calmer

    On se dit que le temps est passé
    On se détache.

    Elle veille
    Calme et attentive
    Attendant qu’on la redécouvre

    A nouveau pour la première fois
    Ce sourire d’un enfant
    Ces pleurs de l’amie
    Ce bruit dans les feuilles
    Cette odeur de pluie
    Ce désaccord qui brûle d’affection
    Cette étreinte dégelée.
    Tenir moins droit
    Et avoir encore à vivre.

  • Dans l’ombre de ton ombre,
    Je suis née de tes caresses,
    Et j’ai grandi à ta voix,
    Et tes soupirs de plaisir.
    Ai-je raison ou ai-je tort
    D’attendre, tapie, dans l’obscurité
    Pour éclore enfin entre tes doigts ?

    ____________________ Tu n’es jamais là où je vais te chercher
    ____________________ Et tu as tant de mal à me trouver.
    ____________________ On s’évite au grand jour,
    ____________________ On se heurte, on se bouscule,
    ____________________ On se bascule au crépuscule
    ____________________ Et je prends forme et tu me dessines
    ____________________ Contre ton corps qui crie encore.

    J’embellis sous ton regard indécent
    Qui brûle tel un volcan
    Et te dévoile, incandescente,
    Cette beauté qui te noie
    Et t’abjecte quand tu t’échappes
    De mes tendres oripeaux.

    ____________________ Je me nourris de nos vicissitudes
    ____________________ Et tu te gorges de nos plaisirs
    ____________________ Dans l’antre de nos battements de cœur
    ____________________ Qui pulsent et s’accomplissent ensemble
    ____________________ Au rythme de nos cadences, peau contre peau,
    ____________________ Toujours plus hauts, toujours plus forts, toujours plus beaux.

    Et si tu viens encore,
    Je laisse les ténèbres nous envahir, nous ensevelir,
    Je finirai par briller de mille feux, lunaire,
    Dans l’antre de nos ébats,
    Qui, sous le bas, blessent
    Comme le sang qui coule de nos veines.

    L’amour n’a pas de fin
    Il nait et prend racine ici
    Il s’épanouit et vit la nuit
    Et s’enfuit lorsque le jour se lève.
    « Toutes les naissances ont lieu dans l’obscurité »

  • Il est né en pleine rue,
    Pourtant personne ne l’a vu,
    Il est arrivé un jour d’août,
    Sans que personne ne s’en doute.
    C’était près d’un très haut portail
    Qu’il a tissé ses premières mailles,
    Toutes les nuances de ses couleurs
    Et leur invisible douceur.
    Jaune, rouge, vert,
    Pour bousculer tout l’univers.
    Violet, orange et bleu
    Le rendaient encore plus précieux.
    Bien à l’abri le long des murs,
    Il grandissait à fière allure.

    Il a poursuivi sa croissance
    Entre poésie et innocence,
    Plongeant ses racines sous les cailloux
    Et dans la ville un peu partout.
    Il se faisait tellement discret
    Personne ne voyait qu’il grandissait,
    Au cœur d’un parc, dans un jardin,
    Cela lui donnait joli teint,
    Ou sur un arbre en épiphyte,
    Pour que la sève lui profite,
    Près d’un clocher ou près d’un pont,
    Ce qui le rendait plus fécond,
    Sous quelques pierres, dans une cavité,
    Il aimait se dissimuler.

    Mais il voulut jouer à cache cache
    Sans que personne ne le sache,
    Pour cela pas besoin d’eau,
    Il a hissé ses voiles haut
    Et navigua sur les réseaux.
    Difficile de rester caché
    Sur les toiles par milliers.
    Un jour, il croisa la jalousie
    D’un être vil sans empathie.
    Pourquoi il était combattu,
    Personne ne l’a vraiment su.
    Don de la vie, précieux cadeau,
    On ne dénouera jamais les rubans
    De cet Amour pur en suspens.