Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Sony Labou Tansi

  • Prends garde !

    Quand monte l’éclipse au cerveau,

    Que la lune gibbeuse t’éclabousse

    et boit avec toi, un verre, encore un verre

    Prends garde à l’écorce de tes rêves nocturnes qui se craquellent,

    Aux mornes matins blancs qui poussent à enfiler les souliers rouges,

    Prends garde aux ombres en sueur qui te frôlent, aux bouches affamées qui voudraient manger dans la paume des mains, dans le creux des reins, tout au bout des seins,

    À l’amère et âpre goût de rancœur, gravelle qui tâche au fond du verre,

    Prends garde aux mages parisiens qui choisissent les élues à la courbure de leurs hanches, à la pureté de leur robe légère,

    Prends garde à tes mots qui éclatent et roulent sur le plancher, aux rires qui résonnent comme des chiens hurlants dans la nuit, à tes bras qui tentent de reprendre les rennes en vain…

    Oui – Prends garde.

  • Ta Mère n’a plus de lait. Alerte !
    Ses seins flottent au vent
    La rivière verte s’est tue
    Sa crinière d’écume ne se cabre plus

    Alerte ! la Skokomish est en cru
    Les saumons enjambent le pont
    Et meurent en chemin
    La terre tremble – le corps résonne
    On est en vigilance orange

    Alerte ! chairs mutilées
    On virucide on soigne
    à coup de scalpel
    et de lance flamme

    Ton grand père le savait
    Quand les vignes remplaçaient
    Les arbres de leur uniforme monotone
    Que les feuilles se teintaient de bleu
    Céruleum sur sol desséché ocre jaune

    Le grand chêne n’est plus
    Le silence métallique de l’air
    Hurle l’absence. Alerte !
    Où sont passés les oiseaux ?

  • Regarde les martinets manoeuvrer entre les murs de la ville,
    Regarde la mort dans le ciel se pencher pour tendre son électric feel

    Attention à la pluie car les murs sont sans rebord
    que l’eau qui coule, coule dans nos fenêtres

    Attention à la famine et à sa courroie de pétrole
    à l’air qui intensifie sa haine de l’humain
    au navire unique, à l’appel du vide
    aux portraits et aux traits qu’ils figent
    à l’estampe qu’on lègue comme un souvenir

    Regarde. Regarde les martinets.

    Attention car « quand le bourreau s’ennuie, il devient dangereux »
    comme un calme devant la tempête

    Regarde comme les chèvres au bec d’asphalte se repaissent
    de foudre et de magma,
    le feu qui grille dans leurs yeux

    Attention au zèbre qui se cache parmi les loups
    car il n’existe pas.

    Regarde. Regarde maintenant. Les martinets.

  • Alerte ! Alerte rouge !
    On me dit qu’il n’y a plus rien. Nada.
    Plus de rouge… A la diète ! C’est niet ! Je donne
    aussitôt l’alerte générale immédiate au Colonel sans citron.

    Sec. Car qu’allons nous carafer du coup si point de picrate ?
    On alerte vite, dans le vif, plus vite bon dieu ! Je reste alerte diantre que diable! Et sonne alors l’alarme. On épie de près, toujours plus près, jusque dans le verre… Vide de sens et de rouge.
    Alerté par cette insolite sécheresse soudaine, on a pris tout le rouge, en vain, c’était des bouteilles poreuses… On sonne donc le tocsin. On doit vite se réveiller.

    Alerte quoi ! Sinon, maline et astucieuse, cette boisson délicieuse, qui à elle seule connaît le secret de
    l’évaporation heureuse, disparaît joyeusement. On l’affirme. Mais bon sang de bois !

    Alerte quoi ! Ce n’est pas heureux mais au contraire malheureux au possible. Triste à en pleurer sans fin. Car qui perd la soif erre alors l’esprit non alerte aux aguets mais sans aucun but. Stérile quoi ! Nul, ineptie perpétuelle des révolutions consensuelles, le néant une fois de plus.

    Alerte quoi ! On est prêt à tout ! Tant mieux ! Mais prêt à quoi exactement ? On le demande bien. Sans cesse. On n’écoute surtout pas la réponse. Et on vend des bouteilles pré-vidées qui ne tiennent pas la charge de surcroît !
    Infâme dictature du vide, on crie à l’obsolescence programmée des flacons, et ce peu importe l’ivresse.
    Alerte mondiale ! La timbale à sec, on s’inquiète pour notre capacité à contenir. Toujours. Sans frémir. Jamais.

    Alerte bon sang de bon rouge ! Hein quoi ? Plaît-il ?
    Alerte ! Alors ça suffit !
    Arrête donc de me faire peur ainsi quand il te reste au frais deux kil de rouge bien frappés, de quoi se pinarder peinard jusqu’à la prochaine accalmie ! Ou du moins jusqu’à sept heures et demi.

    Ah bon ? Et oui. Arf, et bien du coup, mea culpa, toutes mes condoléances, l’homme lucide n’est plus.
    Fausse alerte.

  • On les adore
    Leurs sensibles couleurs
    Leurs poésies
    Dont on sait ce repaître
    Drapés de dignité !

    On les adore
    Leurs sensibles musiques
    Que l’on prétend saisir
    Rongés de peur, d’orgueil
    Gangrenés d’ignorance !

    Mais les nommer.

    Leur accorder un nom.

    Et ne pas les livrer
    A ces geôles d’oubli !

    Mais les nommer.
    Ces geôles de mépris !

    Mais leur tendre la main
    A ces cris étouffés
    Mais leur tendre la main
    Aux larmes qui explosent

    Mais leur tendre la main
    Elles sont l’ultime armée
    De la guerre que se livrent
    En nos marges
    Les fous que nous avons créés.

    Ouvrir nos bras
    Nous ne le ferons pas
    Ouvrir nos bras
    Nous n’avons jamais su.

    Et ne plus fuir.

    Accueillir l’évidence
    Que de ces oubliés
    Dépend
    La fragile beauté
    De notre humanité.

  • méfiez-vous
    on est ce qu’il y a de pire
    méfiez-vous
    on offre à l’ego l’os qu’il se ronge
    méfiez-vous
    on compose le tableau de nos scènes internes
    on se peint ventre sur toile
    on se mire dedans on se vomit on se flagelle d’avoir vomi on reproche à l’autre d’enfanter par la bouche sa propre toile d’enfanter ses couleurs d’enfanter ses formes d’enfanter ses chairs d’enfanter ses fluides
    méfiez-vous
    on ravale nos couleuvres et elles s’agitent dans nos tripes
    alors on avale les rats qui les nourriront et les panses se gonflent comme après la mort
    méfiez-vous
    à se peindre sans cesse on oublie d’exister

  • Éveillez vous !
    Les sanglots rouge sang
    Vos pas inondent
    D’une immondice noirceur
    La guerre qui arrache
    La saveur de la vie.

    Éveillez vous !
    La terre pleure
    Sous la chaleur
    La cupidité de l’homme preneur
    Des ressources jusqu’à sa source.

    Éveillez vous !
    Les jours s’agitent, palpitent, défilent
    Mais rien ne bouge
    Tout est statique
    On vocifère derrière nos écrans de verre
    Et rien ne change
    Et tout s’écroule.

    Éveillez vous !
    On ne meurt pas d’amour
    Semez les graines de tolérance et de liberté
    De respect et de fraternité
    Pour que demain soit meilleur …

  • Au secours ! On me chasse,
    On me poursuit, on me fuit,
    On me cherche dans le moindre insterstice.
    Au secours ! J’ai besoin qu’on m’entende,
    J’ai besoin d’exister.
    Laissez-moi respirer !
    Laissez-moi vous parler
    et vous m’apprécierez.
    Au secours ! J’ai besoin d’une pause
    Même juste d’une demie
    J’aime la couleur blanche,
    les hiatus et les points.
    Au secours ! Vous tous, je vous supplie,
    Arrêtez la musique, arrêtez tous les cris,
    Arrêtez les messages, les sonneries infinies,
    Arrêtez le tapage et tous les bavardages,
    Arrêtez les humains et tous leurs bruits pour rien.

    Le silence

  • Attends ! On nous espère comme on manipule
    ailleurs ou ici même c’est le règne de la peur
    Attends ! On nous marchera dessus si l’on n’y prend garde
    Passons les premiers par le trou de la serrure
    la chatière est encore trop grande pour nous cacher
    Attends ! On nous forcera si l’on nous trouve
    On nous veut jusqu’à la peau du dos
    On nous vomit comme on nous désire
    Nous veules pourtant sans volonté que celle de rester seuls
    de rester vivants voyants
    vibratiles de nos envies
    Ou autre chose que ni nous ni eux ne savent

  • Gare ! Gare à la montagne sans cime
    on lui a coupé la tête (nommée courage)
    on lui a aussi coupé les bras (pas de chocolat)
    Gare à la vie rêvée des rêves
    on leur a coupé les cheveux en quatre
    il ne reste qu’une simple tonsure
    à peine un miroir
    Gare aux vœux inexprimés
    sous peine qu’ils ne se réalisent pas
    on les invisibilise sous nos meilleures ombres
    sous nos faux pas nos ignornces
    sous nos peurs les plus froides
    glaçante est la peur de la peur (paralysante)
    Gare à toute sérieuse entorse au présent
    aux coups de trafalgar contre nous-mêmes qui nous font sombrer
    on souffre trop souvent d’un défaut de garantie sur l’existence
    (always a risky business)
    on se croit mortel à chaque seconde alors tu penses
    si on s’immobilise
    Gare aux courses stoppées net dans l’élan
    avorté trop vite par peur de représailles
    on nous garde toujours un chien de sa chienne (de vie)
    à chaque jour suffit sa peine qu’ils disent
    on est jamais mieux servi que par soi-même qu’ils disent
    on nous veut du bien mais on nous fait du mal
    Ouais gare !
    Gare surtout à l’invective à ceci à cela
    au succès au bien-être au bonheur coûte que coûte
    (sans bouche ni baiser à quoi bon)
    on a beau te seriner ça sans reprendre souffle
    sans baisser la garde
    alors gare !