Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire avec Zambrano Pizarnik Luca

  • Dans la cuisine, on n’échangera pas sur les émotions qui tapissent l’atmosphère, on préférera le choc-tintement des casseroles, on maintiendra les cheveux lisses, les traits tirés, les nuits éparses, on gardera la pose photographique, affichera les portraits dans l’entrée.
    Nous n’avons pas été. Ne plus vieillir sur papier glacé.

    Dans le canapé, on n’étirera aucun corps, on composera un amas de peau et d’os. On effilera les minutes, comme on pèle une banane. La fin engloutie, on se lèvera pour la promenade à dix jambes.

    Pas de mots, des gestes épuisés, une danse qui contourne ce qui crierait : plus de liens !
    Seulement la figure !
    Performance, pas de parole. On laisse nos voix sur les seuils, on soigne encore dans l’épaisseur du sens, ce qui reste. Ce qui reste de nous. D’un geste, elle balaie les miettes.

  •    Tout ce qui manque 
          creuse en nous 
             des lits de sédiments

    Ne pas s’enivrer de futile
    Ne pas étouffer le jour sous nos portes 
    Ne pas s’attarder sur nos ombres

       Tout ce qui manque 
          creuse en nous 
             des lits de sédiments

    Lavons ces limons 
    pour continuer à avancer
    Lavons ces limons 
    pour nous émouvoir 

    Les yeux grand ouverts
    Nous attendrir du petit jour

    Pourtant pas de chaleurs mêlées pour déplier le sombre
    Pas de corps à corps pour prolonger son ciel
    Pas de rires pour fissurer les peines
    Pas de peau à peau pour diluer ses peurs
    Pas de doux sur les mâchoires serrées 

    Une seule et unique odeur pour traverser la nuit

    Une seule et unique empreinte de corps allongé 

    Il n’y a pas d’amour pour déjouer la mort

                       Malgré tout 
    Surtout
                                  Ne pas en rester là 

    Ne pas parler, ne pas se taire
    Ne pas flancher
    Son eau et son feu en héritage 

    Il n’y a pas d’aigreur pour les cœurs isolés
    Pas d’euphorie non plus
    Mais de la paix
    Et les autres tout autour 
    Et la vie qui résonne
    Qui s’infiltre

    Ne percer les vides que pour les écrire 
    Malaxer ses creux
    Et pétrir ses manques
    Y puiser son encre

    Ecrire toutes les absences
    Les faire exister de mots
    Comme un alphabet de palpable 

    Toutes nos absences 
    Les rendre concrètes, réelles 

    Exister par les manques

       Tout ce qui nous manque 
            creuse en nous 
                  des lits d’écriture

  • Rien ne frotte
    Aucune étincelle d’aucun silex
    aucune flamme ne naît des braises déjà soufflées
    Le feu est là quelque part mais ne se réveille pas pour faire brûler
    et ce qui ne brûle pas s’éteint

    Rien ne murmure rien ne chante
    la voix a disparu
    la bouche de la voix a disparu
    le visage de la bouche de la voix a disparu
    Il n’y a plus de vent assez fort pour la porter

    Il n’y a plus de marée pour me nourrir
    plus de lumière pour me guider
    dans l’horizon plus de montagnes à escalader
    tout est plat à perte de vue

    Il n’y a plus de chemin où poser mes pas
    la route prévue a été coupée
    chercher revient à ne pas trouver
    se pencher dans le vide revient à tomber

  • Ne pars pas
    ne t’envole pas
    tes sœurs tombées
    ne sont pas encore mortes
    pas tout à fait pourrissantes
    dans leur manteau d’hiver

    pose devant ma fenêtre
    unique survivante
    tu tiens par un fil de compagnie
    tu ne fais pas de bruit
    tu me diffuses des images en couleurs
    le givre te dessine des contours de rosée glacée
    le soleil joue la transparence de ton or
    danseuse le vent te souffle son haleine

    et puis si
    va-t’en !
    je sais que tu ne peux résister
    aux éléments des frimas
    aux appels de celles qui s’enterrent peu à peu
    feuilles d’automnes en tapis d’écus d’or
    pour donner naissance à de fragiles violettes

    devant la fenêtre
    ton ombre sur ma page blanche
    se balance comme poésie
    reflet de ton visage
    les prochains abricots d’argent
    ne sont pas en sommeil
    sous l’écorce craquèlent les soupirs
    des bourgeons bilobés tout nus

    laisse toi tomber

    ne sera pas un manque
    dans ma solitude ton absence
    me dicte en signes invisibles
    pas à pas
    une écriture
    dans une langue que je ne parle pas encore
    alphabet de l’humus

  • Tu n’as pas eu le papier
    Pas de papier pas de travail
    Pas de toit pas de pain

    Tu ne connais pas cette rue
    Tu ne comprends pas ce monde
    Tu n’entends plus le rossignol
    Tu ne goûtes plus les grenades
    Les galettes au miel de ta mère
    Jamais
    Il n’y a plus de musiques
    Plus de danses
    Rien n’est comme tu l’avais rêvé

    Moins de vigueur dans ton corps
    D’espoir dans ton coeur
    Tu ne connais pas cette rue
    Pas de toit pas de pain pas de main amie
    Personne
    Et tu n’iras nulle part

    Tu ne prendras nulle part à ce monde
    Ne recevras nulle part du gâteau
    Rien
    Ne te sera donné

    Et tu ne pourras pas leur dire
    Tu mentiras
    Ne retourneras jamais sur tes pas
    Jamais

    Tu n’es pas mort
    Tu ne vis

    Nulle part 

  • Tout ce qui vibre
    Rien qui se signale, rien qui se dérange, rien qui se dit
    Un corps de granit ou de marbre, une roche polie, un façonné de cristal, comme un mirage oublié
    Rien d’inutile, rien d’efficace, dans cet objet-poids posé au milieu de la ville
    Rien de logique dans cet objet pesant dont le rapport à son environnement n’existe plus
    Rien de perceptible, soulagement face à ce sens invisible, cette danse figée, ce geste figé, cette masse qui se regarde sans se laisser approcher
    On ne récupère pas un objet qui se tait
    On n’embrasse pas un être qui se tait
    On ne comprend pas malgré elle une enquête qui se dérobe
    Ne pas croire à la vérité
    Ne pas essayer de vérifier l’absolu
    Ne pas manger dans la main des statues
    Ne pas retirer la mousse qui pousse dessus face nord
    Ne pas imaginer que la moisissure ne sent pas
    Rien n’est moins sûr que le sens d’une histoire quand dans mon regard ne danse pas une statue
    Rien n’est moins essentiel quand le funambule avance, solide et fragile, face à son fil ténu
    N’est-on pas avare de tendresse lorsqu’on habille l’inconnu de ses propres vêtements,
    De sa propre peau
    Des frissons de son cœur
    Des bruits de ses torrents bien à soi
    Est-ce que ça se souhaite, d’être d’accord avec ce qu’on voit ? Est-ce que ça existe seulement ?
    Ne pas oublier que ce bloc taillé un jour par des mains vivantes est sorti ensuite au grand jour, a été posé à la vue du soleil, du vent, des eaux étranges et instables du ciel, proposé alors à tous nos yeux
    Posé en vertu de l’urbanisme à des centres, des places, des carrefours, pour ne pas déranger les pieds vivants qui foulent les trottoirs, se frayant un chemin parmi des vélos devenus plus agressifs que des voitures

    Qu’est-ce qui gît ?
    Il n’y a pas que la mort qui nous trompe
    Il n’y a pas que des figuiers qui remontent à la surface faisant fi du béton
    Il n’y a pas que le béton qui tue
    Il n’y a pas que le vent qui fouette nos regards et abîme nos yeux verts bleus et rouges
    Il n’y a pas que le sang qui donne la vie
    Ne pas consteller d’humilité nos yeux fait mal
    Fait mal aux cheveux
    Il n’y a rien à dire de vivant qui ne soit alors terminé
    Il n’y a rien de grave à ça
    Rien
    C’est juste pour sourire au mieux
    Ne pas souhaiter l’incompris
    Ne pas souhaiter le maudit
    Ne pas maudire parce que j’ai peur, parce que j’ai froid, parce que j’ai attendu une idée au coin d’une rue et qu’elle a failli
    Ne plus fantasmer des trahisons là où simplement une pensée n’était pas intéressée à quitter son antre serti
    Ne rien faire d’autre que regarder, sans jugement
    Ne pas hésiter à tourner le dos aux monolithes, même cinq minutes seulement, pour respirer, sans morale
    Rien à attendre d’une statue au coin d’une rue qui n’a pas vécu et autant vécu qu’un souvenir de chair et de fumée
    Rien, et puis l’enlacer aussi, avant de tourner les talons

  • Tu ne comprends pas les maîtres et possesseurs

    De la nature et du cœur 

    Tu ne comprends pas les dévastations qui mettent toute en cause, l’homme 

    Tu ne consentiras jamais aux traitements infligés

    Aux terres 

    À l’épuisement des sols et des cœurs

    Tu ne consentiras jamais 

    Aux guerres contre les peuples 

    Contre les opprimés, les corps vulnérables 

    Tu ne considèreras jamais les empoisonneurs et

    Les lâches, ceux qui se taisent et font mal

    Tu ne resteras pas dans ta maison parce que tu aimes le vent

    Tu ne te renieras pas, malgré le soi souffrant

    Tu ne t’arrêteras pas de combattre, même chancelante

    Tu continueras à donner, à la mesure de ton cœur

    Tu n’adoucieras pas ton œil rouge et enflammé qu’il a touché 

    Tu ne sécheras pas toutes tes larmes, même au soleil

    Tu ne dormiras pas sur les cendres grises 

    Tu ne te moqueras pas des gens dans la peine 

    Tu ne sécheras pas, tout de suite, tes larmes

    Tu ne laisseras pas la mer les emporter, toutes

    Tu ne défailleras pas aux coups de ton cœur qui montent à tes oreilles 

    Tu ne souffleras pas sous le chêne lorsque tes forces reviendront 

    Tu n’attireras pas les abeilles, vers ce châtaigner mort

    Tu n’arrêteras jamais de dérailler, personne ne te rendra insensible même après les aiguilles et mille pointes acérées 

    Tu ne t’enfuieras plus à la vue de l’éclaircie

    Tu ne t’empêcheras pas d’écrire des poèmes à la lumière du soleil

    Et sur la poitrine nue de celui que tu aimes.

  • Face B

    La chambre n’est pas tamisée
    Le lit n’est pas défait,
    L’épaule n’est pas dénudée

    Indécents

    Il n’y a pas de musique
    Il n’y a pas de parfums
    Il n’y a pas de souvenirs

    Imperceptibles

    Dehors, les paysages ne sont pas opaques
    Il n’y a pas ta main
    Il n’y a pas ton souffle
    Je ne vois pas tes lèvres

    Invisibles

    Il n’y a pas de fleurs
    Il n’y a pas de repas
    Il n’y a pas de promesse
    Je ne vois pas tes yeux

    Insolents

    Ne pas sortir du lit
    Ne pas penser
    Ne pas courir
    Ne pas parler
    Ne pas ouvrir la porte

    Impossibles

    Il n’y a pas de manque
    Il n’y a pas d’adieu
    Il n’y a pas de rencontre

    Innamorento

  • Ce qui m’agite ?
    Je crois que c’est un souffle
    ou alors son esquisse.

    Oui.

    Un souffle sans aspect,
    qui couvre de buée
    les lieux supposés de mon reflet.

    C’est nulle part qu’il va,
    mais il m’y emmène.
    Toujours

    Il me porte toujours
           vers

    Il est aiguillon
    Il est intarissable
    Il est synonyme du vertige
    du vertige qui a perdu la mesure de sa chute.

    Qu’il est étrange d’être presque dépossédé par l’idée du possédable !