Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Écrire changera peut-être quelque chose

  • Combien de temps faut-il pour oublier un nom

    Combien de temps faut-il pour oublier les yeux le nez la bouche la peau le sentiment ton sang entre mes lèvres après mes dents pincées 

    Combien de temps il faut pour soutenir le reste des ans sans ta langue ta voix et le chant des sirènes 

    Pour tenir la barre sans prendre l’horizon comme un mur et le ciel à l’envers et ta lune sans ma bouche et tes seins sans mes mains 

    Combien pour que la pulpe des doigts ne retienne plus ton visage et la couleur des feuilles que les phalanges se démêlent de nos poils sans vertus 

    Combien faut-il à mon être pour se dessaisir de toi sans chuter en néant dans un vertige béant 

  • Pourquoi
    Trop jeune pour les questions
    Ni pourquoi ?
    Ni comment ?
    Encore moins pourquoi moi ?
    Elle pense, c’est comme ça
    C’est ainsi, c’est ma vie
    Une toute petite fille qui n’avait pas compris
    Juste quatre ans, un bébé presque
    Alors elle a baissé la tête
    Ça a duré dix ans.
    Elle n’imaginait pas sa vie autrement
    Un peu comme on se brosse les dents
    Elle savait compter le temps
    La porte s’ouvrait sur lui
    Maman était partie
    C’était ainsi
    Ni pourquoi ?
    Ni comment ?
    Ni pourquoi moi ?
    Quelques minutes et ce sera fini
    Serre les dents
    Trois petits tours et puis s’en vont
    Combien d’enfants dans la pièce du fond ?
    Combien d’enfants aux aguets ?
    Combien ?

    Sans cris, ni pleurs
    Juste des corps
    Des petits êtres inertes, survivants
    Mais comment ?

  • C’est la vieillesse – ses rides, chemins creux et tortueux foulés par des pas sur sa peau aux stigmates des restes de joies et de peines.
    Ses dents, blanches puis cassées, lourdes de plomb, d’avoir trop mâché, sont des cailloux écrasant le crapaud mou de sa langue. Ses rires sont des gouffres rougis par le feu de l’air.
    Ses ongles jaunis, feuilles d’un automne avancé, molles d’humidité stagnante dorment sur ses pieds déformés. Des fleurs fanées dans ses oreilles.
    Un nez qui ne s’enivre plus de la senteur des arômes du plaisir.
    Sa bouche bave comme un escargot sans coquille. Flasque et lent.
    Son sourire toujours le même phare d’espoir. Il clignote de moins en moins mais il éclaire toujours la pénombre de son monde.
    Ses yeux, des puits presque taris par les veines bouchées d’un temps assassin. Si l’on se baigne dans son regard, on peut encore s’envelopper d’amour.
    On ne sait où est passé sa jeunesse. Il faudrait ouvrir son crâne. Le coffre-fort de ses années, couvert par l’argent de ses cheveux sent bon la fraîcheur. La clé de ce coffre, ce sont ces mots prononcés comme un courant d’air, rapidement avant qu’elle ne les oublie.
    Elle attrape les silences pour gagner du temps. Le pinceau de ses souvenirs dessine dans son corps des arc-en-ciel immobiles.
    Ils illuminent sa lenteur. Ils illuminent le tunnel. Ce qu’il y a au bout de ce tunnel, s’éteindra comme un feu de camp sous la pluie.
    Dans son crâne, il y aura les cendres d’un vie écrite ravagée par l’incendie du temps.
    C’est une prière- l’espoir tend des mains sales. La terre s’abrite des chapeaux de genoux croisés. Elle compte les doigts des pieds nus silencieux puis doucement s’endort.
    Les offrandes chatouillent le nez de la nuit. Le ciel éternue des étoiles. La nuit se couvre d’un drap blanc de pureté. Les mots prononcés sont un silence de l’âme. Pendant un court moment tout ne fait qu’un. Les corps, l’invisible, les mots, les astres et la terre. Collés d’espoir, tout flotte dans la puissance du moment.
    C’est un instant- posé là délicatement sur le temps, savoureux, doux, vaporeux, donne une saveur aux heures amères d’une journée. Une crème chantilly qui s’engouffre dans un café, des mains qui chatouillent le corps. Une vapeur s’échappe de l’air et anesthésie l’âme. L’enfant attrape l’instant de rires éclatants. L’amoureux attrape l’instant d’un regard puissant. Le pauvre attrape l’instant d’une main tendue dans le vide. Le malheureux ne veut pas toucher cet instant.
    L’heureux lui l’enlace, se prélasse, embrasse les instants un par un pour former une chaîne de libertés partout autour de lui.

  • Combien de médicaments faut-il
    pour assommer un fou ?
    Quelle est la dose requise
    pour me canaliser au sein de cette époque remplie de fous ?

    Quels moyens financiers tant réclamés faut-il
    pour humaniser la psychiatrie moderne ?
    Combien de neuroleptiques faut-il
    pour coudre des camisoles chimiques confortables
    – rendre l’horreur supportable –
    pour me libérer ?

    Du manque de ressources humaines,
    à l’indisponibilité des soins requis
    jusqu’aux chambres capitonnées,
    Des premières trépanations à Emil Kraepelin,
    de -7000 avant notre ère à nos jours
    des millénaires à vouloir soigner.
    Moi, 37 ans, NORMAL et vivre à la marge.

    Des siècles depuis l’Antiquité :
    la curabilité de la folie en question
    et ses chaînes pour les aliénés,
    pour m’attacher à ma condition
    Toujours sain d’esprit ?

    Quand commence la raison de l’autre
    et s’arrête la nôtre,
    la folie, elle
    blague pas.

  • Pourquoi regardent-ils le corps de papa ?
    ses jambes qui chancellent
    et ses mains qui tremblent

    Pourquoi méprisent-ils le corps de papa ?
    comme un corps sans importance
    un corps qu’on peut laisser par terre

    Pourquoi délaissent-ils le corps de papa ?
    couché dans un lit
    comme s’il n’avait pas d’autre destin

    Pourquoi détestent-ils le corps de papa ?
    son beau corps tordu
    et son dos voûté

    Pourquoi excluent-ils le corps de papa ?
    comme s’il n’était pas comme le nôtre
    comme s’il n’était pas des nôtres

    Ce corps qui a subi tant d’assauts
    tant de regards
    et tant de traitements 

    existe bien 
    Ce corps
    le sien

  • Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans ?

    Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
    dont le mari est mort
    dont les filles ont fui
    dont le fils a été tué

    Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
    et celles de ses frères
    et celles de ses sœurs

    Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
    fille de Hongrie
    fille d’un village à la lisière entre deux pays

    Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
    descendante d’opprimé·es
    née ici et grandie ailleurs

    Combien pèse la vie d’une femme de 60 ans
    qui porte un nom lourd comme un sac de briques
    Combien pèse ta vie, Gisela, mon amour ?

  • Comment l’impact a fendu
    les pétales de l’acanthe
    gueules ouvertes
    mille langues blanches
    supplient les fils
    partis à la lisière
    des exactions perpétuelles
    au jardin des oliviers
    Comment la torture a tatoué
    l’aveu des coquelicots
    petites flammes rouges vifs
    sur les robes à pois blancs
    des mères à la taille serrée
    les seins comme des grenades
    allaitant les coccinelles
    Comment dans l’angle mort
    le milan noir a obscurci
    l’ivoire des os éparpillés
    petits tas amoncelés
    brûlis resserré à l’orée
    des plumes et des entrailles
    un souffle entre les doigts
    Comment les disperser?
    Comment les papillons
    ont conquis le pollen
    dans les recoins des fleurs
    poussière de météorite
    pluie de miel cristallisée
    collée à leurs corps
    ils atterrissent transparents
    Comment compter les débris
    de verre sur la terre ?

  • Pourquoi cette force des sentiments au détour de la vie ?
    Pourquoi la puissance d’un Amour envahit-elle la page ?
    Pourquoi cette communion se passe-t-elle de mots?
    Pourquoi cette osmose s’imprime-t-elle même dans l’air ?
    Et pourquoi cette douleur en si gros caractères ?

    Pourquoi tous ces amants, deux cœurs une même fréquence ?
    Pourquoi tous ces amants, leur Amour impossible ?
    Pourquoi tous ces amants, leurs âmes plus que sœurs ?
    Pourquoi tous ces amants, leurs corps séparés ?

    Pourquoi sont-ils maudits ?

    Pourquoi Orphée et Eurydice ?
    Pourquoi Tristan et Iseut ?
    Pourquoi Roméo et Juliette ?
    Pourquoi Bonnie and Clyde ?
    Et pourquoi Toi et Moi ?

  • Combien d’accrocs aux contrats
    de crochets, capitaines, rien
    ne régit nos vies pas vous
    pas vos règles pas vos coups
    Combien de poings sur les i
    pour étancher vos soifs
    pour assener vos vérités sur nos corps
    Combien de bleus aux yeux de contusions
    d’ecchymoses nous laissent pour mortes
    aux portes mêmes de nos vies
    Combien de rouge aux larmes
    nous remaquille nous remet à quelle place
    dites-moi nous ravale à quel rang
    nous condamne à quel terme
    Combien d’alertes faudra-t-il
    Combien de battues à mort
    dans la chasse quotidienne
    Quel chiffre vous fera trembler
    vous semblera suffisamment terrible
    pour que vous preniez la mesure
    que vous constatiez l’ampleur
    de l’inhumanité de l’homme
    Combien de femmes seront sacrifiées
    sur l’autel entaché combien de mâles
    assassinats combien de crimes impunis
    Dites-moi combien

  • Pourquoi regarde-t-on de si loin
    nos mains nos membres
    ce qui saccage se voit sur les images
    ou à l’œil nu on n’a pas besoin de loupe
    ni de télescope
    Pourquoi la réparation qui s’impose
    semble impossible
    Ce sont des gestes qui ne peuvent pas être défaits
    ne peuvent pas être repris
    le chemin inverse n’existe pas
    On essaie de ramasser nos gestes
    à la petite cuillère
    une goutte d’eau dans notre océan salé
    dans l’effondrement dit
    dans le feu de l’action la fonte des glaciers
    On ouvre la bouche mais on ne sait plus prononcer
    on ne sait plus dire ce mot
    on se demande pourquoi
    ce cri de colère ne veut pas exploser
    Est-ce que tu sais pourquoi ?