Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : La foule

  • il y a celui qui a bien changé depuis la dernière fois
    celle qui ne fait que pleurer et qui ne sait plus quoi faire d’autre
    celle avec une voilette délicate qui tombe devant son regard flou
    celui qui sert les mains trop fort qui parle trop fort et qui est déjà saoul -car aujourd’hui c’est spécial
    il y a celui qui prend en charge et qui a appelé tous le monde – central
    celle qui a été oublié et qui arrive en cours – ah on ne savait pas que vous vous connaissiez
    il y a celle qui se sent tous permis – car le sang
    celui qui fait un discours très beau comme d’habitude – voix grésillante, ton posé, respiration hachurée
    celle qui a fait la playlist très adéquate comme d’habitude
    celui qui s’accroche aux bras, aux coudes, aux hanches
    celle qui répète on s’y attendait quand même
    celle qui raconte des conditions matérielles de vie, décrit des statistiques, estime des probabilités
    qui rationalise intellectualise politise
    qui jette des braises de colère par les yeux et des mots compliqués par la bouche
    celui qui raconte les derniers mois – teint cireux, traits tirés, cernes tendus
    celui qui s’était éloigné et qui ne sait pas bien où se mettre
    celui qui s’exclame pédé régulièrement – car ça fait du bien
    celle un peu loin qui vient soutenir
    celle qui ramène des choses à manger, débordantes
    celle qui pleure dans un coin – corps accroché, bras bouleversés, doigts fébriles
    celui qui profite de l’occasion pour prendre des nouvelles
    celle qui écrit un zine de revendication de vies vivables en étant trans
    en étant pédé
    en étant psychiatrisé
    en étant fou
    en étant en galère
    en étant précaire issu de précaires issu de précaires
    celle qui ne sait pas quoi faire du chat et de son corps
    celui qui préférait ne pas être là – transparent, balbutiant, continuellement hésitant
    celui qui a commencé en disant « c’est le premier de la saison » – armure anti-larme sarcasme anti-drame
    celle qui essaye de reconstituer le puzzle, mettre des visages sur des noms – les noms changent, les
    visages aussi
    celui qui s’en veut
    celle qui répète je l’avais bien dit – air entendu, sentence définitive
    celui qui fait des blagues – se protéger
    celle qui s’énerve beaucoup qui déborde de colère qui en mets partout – régurgiter
    celle qui passe derrière avec sa petite éponge à émotion – continuer
    ceux qui n’en sont pas, n’en font pas parti, parle d’une autre personne qu’on ne connaît pas
    celle qui a géré la cagnotte, les storys, les appels au passé
    pour faire fonctionner le présent
    celle, sublime, qui tient – solide, magnifique
    celui qui n’en peut plus des contacts physiques et d’avoir l’épaule humide
    celle qui compte à combien on en est, met à jour les listes
    celle qui bouillonne de colère et qui ne simule même pas la contenir – tout brûler
    celui qui se ronge les ongles les sangs les bouts de doigts – un de moins
    qui est en train de littéralement se dévorer de l’intérieur
    celle qui connaît tout le monde – ventral
    celui qui fait des serments qu’il ne tiendra pas – appelle-moi
    celui qui fait des promesses de circonstance car on ne sait pas quoi dire d’autres – quand tu veux
    celui qui parle de foi, nouvelle, de sens, ancien, d’engagement
    et qu’on ne croit plus
    celle qui parle beaucoup beaucoup beaucoup – je n’écoute plus
    celui qui propose une action contre l’hôpital psy contre les psychiatres contre l’État

    celui qui écoute tout et ne parle pas
    celui dans sa boîte, mort et vivant à la fois

  • Tous ces gens devant, qui se lèchent derrière comme chats-chiens, devant tous ces gens, ces gens tout le temps, qui s’embrasent de rien, mine de, qui baignent dans du saindoux amer, ces huiles huileuses, ces miaulements mielleux, ces bouillants silences à lire entre les lignes, collants, sur/sous les mots, tous ces éternuements qui larmoient, te brouillent et t’embrouillent, tout le temps, ces gens, ce beurre de tartine, ce baratin baratté et confiture acide, tout le temps, ce blabla, ces fritures de graisse figée, blanche, ces grasseries qui se frittent, s’avalent, se lèchent, par devant derrière, ces écailles fricassées de poissons, ces anguilles glissantes, sans égard entre ces gens, ces écueils d’entre-jambes, qui n’en pensent pas moins, méprisants, ces écartèlements, ce grand écart, ces gens qui se lèchent, chats-chiens, devant derrière, par derrière le devant, ces petits riens de rien qui font grand trou, froid, ce grand tout tant qu’on n’en fait rien, NADA, ces os de bois secs sans clairière, ces déboisements, et que je te déboise et que vont toujours les langues bon train, par derrière, tous ces gens, du pareil les mêmes absolument, qui se reniflent, ces gens derrière des images, ces gens cachés sous de belles images, de belles images multipliées, surexposées, en veux-tu en voilà, tiens, c’est à l’avenant !
    Suis-je le plus puissant, suis-je la plus belle ? Partout, oui, des images animées par devant, des miroirs pour noyer le poisson, à dessein devant, mais derrière il en va tout autrement, sans te montrer ces gens qui ils sont derrière évidemment, mais un peu quand même, un peu comme ils disent cependant, je t’aime, je t’adore, ton devant, ton derrière…, c’est ce que disent ces gens, ils disent ces mots devant, bien en avant, des mots que l’on entend, des que l’on devine, montre moi ton devant je te montre mon…, le tout plein de bons sentiments, mais par derrière c’est moins convainquant, c’est vide , c’est polluant.

  • Une foule. Je déteste la foule. Personne n’existe dans la foule. Alors puisque l’exercice me permet une foule à quatre ou cinq, ce qui n’est plus une foule, je vais choisir celle-ci, foule petite, groupe humain, communauté, famille.
    Il y a celui que j’aurais aimé plus jeune, celui dont le corps est transparent et fort, celui qui m’électrise encore, sa voix et sa posture frêle et grave à la fois.
    Il y a celui âgé déjà mais qui n’y paraît pas, dans le rire comme cascade d’eau, dans le regard gardé clair de l’adolescence, celui qui porte et construit, se charge et aime ainsi.
    Il y a celle qui cherche, qui cherche et cherche encore, qui tourne et qui cherche, trouve parfois mais ne sait plus qu’elle cherche, il y a son attention et ses expérimentations entières.
    Il y a le doux et le secret, celui qui est derrière, entre les deux, qui aime, donne sourire et soutient par les yeux.
    Et il y a elle, petite ronde joyeuse et impatiente, petite, dernière, encore inconnue, encore recouverte de l’enfance

  • Les unes dans les pas des autres
    celle qui a offensé en dansant pieds nus lors de la fête du village
    celle qui doit payer la honte d’avoir aimé en dehors du regard de ses frères, de son père
    celle qui est coupable de ne pas avoir donné d’enfant à son époux
    celle qui a commis l’adultère
    celle qui est née bâtarde
    celle qui est née simple, sans mot, boiteuse, aveugle, maladive ou sans-le-sou
    celle qui est née quatrième, fille après trois autres filles
    celle à qui sa famille manque
    celle qui a cru la parole du livre
    celle qui a vu
    celle qui a entendu
    celle qui a su
    celle qui a répété par cœur durant des heures
    celle qui s’est cherchée une place
    celle qui a trouvé refuge au milieu d’autres femmes
    celle que les hommes terrorisent
    celle qui avait besoin de hauts murs et de larges pierres pour se cacher
    celle qui a voulu échapper à la maternité, la maternité, la maternité, répétée durant des années
    celle qui voulait une chambre pour elle, dût-elle s’appeler cellule
    celle qui aimait chanter
    celle qui ne voulait plus avoir à parler
    celle dont personne n’a voulu
    celle qui rêvait d’un amour sans limite, sans corps ni frontières
    celle qui prie
    celle qui pleure
    celle qui doute
    celle qui meurt
    celle qui a dit oui
    celle qui dit non
    celle qui a prononcé ses vœux
    celle à qui on les a arrachés
    celle qui blasphème entre ses dents
    celle pour qui clarisse, cistercienne, tierceline sonnaient comme des noms de fleurs
    celle qui n’avait pas compris que dans la vie on grandit, on change d’avis
    celle qui était sous emprise
    celle qui cherche une prise, un sens, une voix, sa voie
    celle qui fera carrière, deviendra supérieure
    celle qui tente de se révolter
    celle a qui on demande de se couper les ongles
    celle qui est prise de fièvre, d’hallucinations
    celle a qui on fait prendre des douches froides
    celle qu’on attache à son lit
    celle qui se suicide
    celle qui crie la nuit
    celle qui rêve de caresses, d’autres mains que les siennes
    celle qui se dessine des robes
    celle qui s’imagine avec des bijoux
    celle qui fantasme le vent dans ses cheveux
    celle qui voudrait lever les yeux sans devoir joindre les mains
    celle qui serre très fort sa croix
    celle qui regrette son prénom d’enfant
    celles qui, siècle après siècle, forme un cortège de femmes
    appelées sœurs
    furent-elles vierges, folles, fautives, pures, soumises, ferventes
    SŒURS

  • Chaleur de juillet.
    Attendent partiemment,
    dans cette file interminable,
    se suivent sur le quai,
    s’apostrophent, se mêlent,
    puis se mélangent tout à fait.
    Donnent des couleurs à la passerelle métallique,
    contrebalancent sa danse lente
    sous l’effet de la marée d’estuaire.
    Ils se tournent, se retournent,
    se penchent, se relèvent,
    vont de droite et de gauche.
    S’impatientent au zénith,
    qu’adoucit une bise légère.
    Soudain, s’agitent,
    le bateau au loin.
    Embarquement,
    se bousculent un peu,
    jouent des coudes.


    Il y a d’abord l’insupportable.
    Couvre-chef sur chère petite tête blonde,
    tendre aux couleurs pastels,
    énerve avec son élastique
    qui gratte, qui serre le menton.
    Alors, n’arrête pas de l’enlever.
    Marre d’être par terre toutes les trois secondes,
    piétiné, chahuté, relevé,
    découvrir, couvrir, recouvrir.
    Découvrir
    le vent …
    Souffle fort quand le bateau démarre.
    Novice n’a pas pris garde,
    se laisse emporter comme çà, d’un coup,
    découvrant cheveux fins et épars,
    qui se mettent aussitôt à pleurnicher.
    Couleurs pastels s’étalent dans l’eau,
    pas moyen de les repêcher.


    Tiens, voilà l’élégant,
    Silhouette à larges bords, façon capeline,
    bien décidé à quitter la ville,
    les rues déjà encombrées,
    envie de s’installer dans un coin champêtre
    du village d’en face,
    qu’il connaît si bien.
    Ce pique-nique au bord de l’eau,
    il en rêve depuis trois saisons,
    posé sur l’étagère entre fines bretelles et manches courtes
    dans l’armoire du dressing.
    Se demandait même
    si le vent chaud, très sage main,
    caresserait à nouveau
    sa paille délicate,
    si sa propriétaire déciderait
    de le remplacer
    par un plus récent, plus à la mode.
    Heureux d’avoir retrouvé sa place,
    sur son trésor d’ébène,
    cette longue chevelure brune,
    se voit déjà allongé,
    couverture à carreaux,
    sandwichs délicatement préparés,
    fruits à noyaux gorgés de sucre
    bourdonnement des petites bêtes,
    qui se poseront sur lui,
    il le sait.

    Et puis, il y a la criarde.
    En toile, languette de réglage arrière,
    large visière en carton,
    et couleurs vives comme le ton.
    Monte l’escalier,
    prend toute la place sur le pont du bateau.
    C’est mieux en haut, on voit tout.
    Envie de découvrir les anciens chantiers navals,
    la grue Titan, cette géante,
    Sa charge en ce dimanche ?
    L’éclat et le souvenir du passé familial.
    La visière s’exclame,
    crie sa joie,
    partage sa fierté
    de gré ou de force :
    c’est là que ses ancêtres ont tous trimé.
    Bruyantes les couleurs de cette casquette
    et sa marque sur le front qui en rajoute.
    Animera les rues du village, c’est sûr,
    Bavardera dans le petit port de plaisance,
    Apostrophera les passants.


    Il y a aussi cette longue bande de tissu.
    Rayures entortilées sur elles-mêmes,
    posée sur une tête nonchalante,
    tout juste réveillée,
    nuit de folie dans le quartier branché,
    tournées dans les bars à vin des quais,
    restaurant et enfin,
    pas improvisés à la guinguette.
    Turban pressé d’aller s’étendre de tout son long sur la berge,
    s’endormir,
    se laisser bercer,
    le bruit de l’eau,
    les bateaux et les voix qui passent.


    Enfin, il y a le baroudeur.
    Galurin couleur kaki avec lacet effiloché,
    taillé pour l’aventure celui-là.
    Couvre les traits burinés du voyageur solitaire,
    ne s’en laisse pas conter.
    S’imagine au bout de cette croisière,
    escalader les endroits fermés au public,
    le ponton rouillé,
    no man’s land de l’ancienne sablière,
    désert, portant les stigmates du sel
    accumulé là pendant des années.
    Hâte de découvrir ce décor lunaire,
    le parfum jaune des onagres à perte de vue,
    embaumant ces espaces désolés, interdits.
    A épluché les livres avant de venir ici,
    veut les voir en vrai,
    ressentir l’atmosphère de ce lieu,
    prendre tous les risques sur la dune.


    La rive opposée approche.
    Recommencent tous à s’agiter :
    la juvénile maladresse pastel,
    la finesse tressée sans faille,
    la fierté criarde de la filiation,
    le bonheur enturbanné du moment présent,
    l’intrépide trépignant d’impatience.
    Mes yeux quittent cette foule bigarrée,
    comprennent à cet instant
    ce que chacun porte en lui …
    Chapeau !

  • celle qui a offensé en dansant pieds nus lors de la fête du village
    celle qui doit payer la honte d’avoir aimé en dehors du regard de ses frères, de son père
    celle qui est coupable de ne pas avoir donné d’enfant à son époux
    celle qui a commis l’adultère
    celle qui est née bâtarde
    celle qui est née simple, sans mot, boiteuse, aveugle, maladive, sans le sous
    celle qui est née quatrième, fille, après trois autres filles
    celle a qui sa famille manque
    celle qui a cru la parole du livre
    celle qui a vu
    celle qui a entendu
    celle qui a su
    celle qui a répété par cœur durant des heures
    celle qui s’est cherchée une place
    celle qui a trouvé refuge au milieu d’autres femmes
    celle que les hommes terrorisent
    celle qui avait besoin de hauts murs et de larges pierres pour se cacher
    celle qui a voulu échapper à la maternité, la maternité, la maternité, répétée durant des années
    celle qui voulait une chambre pour elle, dût-elle s’appeler cellule
    celle qui aimait chanter
    celle qui ne voulait plus avoir à parler
    celle dont personne ne voulait
    celle qui rêvait d’un amour sans limite, sans corps ni frontières
    celle qui prie
    celle qui pleure
    celle qui doute
    celle qui meurt
    celle qui a dit oui
    celle qui dit non
    celle qui a prononcé ses vœux
    celle à qui on les a arrachés
    celle qui blasphème entre ses dents
    celle pour qui clarisse, cistercienne, tierceline sonnaient comme des noms de fleurs
    celle qui n’avait pas compris que dans la vie on grandit, on change d’avis
    celle qui était sous emprise
    celle qui cherche une prise, un sens, une voix, sa voie
    celle qui fera carrière, deviendra supérieure
    celle qui tente de se révolter
    celle a qui on demande de se couper les ongles
    celle qui est prise de fièvre, d’hallucinations
    celle a qui on fait prendre des douches froides
    celle qu’on attache à son lit
    celle qui se suicide
    celle qui crie la nuit
    celle qui rêve de caresses
    celle qui dessine des robes
    celle qui s’imagine avec des bijoux
    celle qui fantasme le vent dans ses cheveux
    celle qui voudrait lever les yeux sans devoir joindre les mains
    celle qui serre très fort sa croix
    celle qui regrette son prénom d’enfant
    celles qui siècle après siècle forme un cortège de femmes
    appelées sœurs
    furent-elles vierges, folles, fautives, pures, soumises, ferventes
    sœurs

  • Il y a d’abord moi
    Celle qui n’ose entrer dans la salle de réunion, qui se cache à quelques mètres, de
    l’autre côté de la rue, épie, par la baie-vitrée, leurs têtes au milieu des plantes
    grasses, observe leurs visages, gestes, puis celle qui repart, le cœur essoré,
    honteuse, angoissée, douloureuse
    Il y a celle, moi, qui reviendra et se livrera au même manège
    Puis celle, un jour, moi, tête baissée, ventre creusé, sous un ciel d’orage, qui pose
    un pied à l’intérieur, encore incapable de porter le regard sur les autres, et ces
    autres qui l’accueillent en souriant, il y a, elle, elle s’assoit, elle dissocie, elle n’est
    plus vraiment moi
    Autour de la grande table de réunion, il y a celui qui a été suivi par beaucoup de
    messieurs dans les rues, et qui a été violé par autant, il ne sait plus combien
    Il y a celle, grande bringue à lunettes et frange raide, cheveux lisses, c’était son
    oncle, elle avait huit ans, et sa mère lui a balancé du, tu mens
    Il y a celle qui se présente toujours de la même manière et ça prend des
    plombes, victime de violence sexuelle et psychologique, survivante de barbaries
    et actes de torture etc etc
    Il y a celui qui fait du théâtre dans la vie qui voudrait bien écrire son histoire
    celle du petit garçon violé par son père
    Il y a celle qui a déposé plainte et que le groupe applaudit
    Il y a moi qui ne parvient pas à parler qui répète je suis morte je suis morte d’où
    s’échappe des sanglots silencieux
    Il y a le jeune homme de vingt ans, élevé au sein d’une secte où tout n’était
    qu’abus
    Il y a celui violé par sa mère qui dit toujours maman
    Il y a ce jeune, tellement étrange avec sa coupe courte, maigre, ses yeux
    fuyants, se visage de souris qui se demande encore si ce que lui a fait subir sa
    grand-mère, c’est bien un viol
    Il y a ce sociologue enseignant chercheur à l’Université de Tours qui cite
    théorise, développe, synthétise, dont on ne sait rien de son histoire personnelle
    Il y a celleux qui espèrent passer de victimes à survivant.e.s
    Il ya celleux qui espèrent être simplement vivant.e.s dans l’éblouissement des
    jours, et dont le passé sera si lointain, si distendu, dilué comme un sirop de
    grenadine dans des litres d’eau, grâce aux thérapies et aux accompagnements
    juridiques, qu’il ne viendra plus nous briser, nous empêcher, nous dissocier, nous
    coloniser, nous gâcher la fête
    Il y a celle, cette mère, qui raconte l’histoire de sa fille violée par son père et qui
    fait des séjours en hôpital, elle pleure, elle pleure
    Il y a celleux qui cherchent du soutien et qui le trouvent

    Il y a celle qui, enfin, parvient à raconter, à travers les larmes et la voix
    inaudible, moi
    Il y a celleux qui disent, bravo d’avoir réussi à venir
    Il y a celle qui a été violée par son frère
    Il y a celle qui a été violée par son beau-père lorsqu’elle avait 12 ans
    Il y a celle qui lorsqu’elle avait 7 ans l’oncle lui présentait des images porno et lui
    demandait de faire pareil
    Il y a celleux qui ont été obligé.e.s de se taire parce que manipulé.e.s,
    dissocié.e.s, pas écouté.e.s, pas cru.e.s, répudié.e.s, culpabilisé.e.s, parce que
    isolé.e.s, parce que craintifs/ves de briser « une famille », il y a celleux mis.e.s
    sous emprise par des salopards, celleux à qui on a ordonné le silence, celleux
    plongeaient dans l’incompréhension, la confusion, devenu.e.s des jouets vivants
    téléguidé.e.s par des violeurs d’enfants
    Il y a celleux qui combattent chaque jour les traumas simples ou complexes,
    contre les images envahissantes et les flashs
    Il y a toustes ces enfants maltraité.e.s, isolé.e.s, immensément seul.e.s et tristes
    Né.e.s sous les abus, que je voudrais couvrir de mots, de poésie

  • Sur les talus, dans les prairies, il y a un enchevêtrement végétal qui s’enracine, s’agrandit, conquiert. Dans le vert il y a foule.

    Celle qui envahit terrains vagues et bord de route, là où le sol se donne trop de peine et s’épuise.
    Celle qui rampe, se ramifie, rhizome n’est pas poison pour révéler la gravité d’une terre trop limoneuse.
    Celle qui vole, ses aigrettes parsemée par champs, s’essaime et se reproduit plus vite que le vent qui les
    entraîne.
    Celle qui se plante épineuse dans la pulpe du doigt mais inflorescences bleutées, capitules et ombelles,
    disséminent ses charmes à grande distance.
    Celle qui court par stolons rases campagnes illuminées de son or.
    Celle qui se propage, ligneuse, vigueur de jeunes plantules jaillissantes, aiguillonnent acérées les chairs
    griffées rougies de leur sang et du jus de son fruit d’été.
    Celle qui lancéolée, ses feuilles en rosettes, disperse ses graines aux oiseaux, et son mucilage dans les
    gorges.
    Celle qui se hisse à l’assaut, grimpante assidue, ses attraits rosés et mellifères.
    Celle qui, ses feuilles basales, pétiolées, sa progression pionnière en bordure des fossés, assure la procure
    de la glèbe.
    Celle qui goûte les friches, fructifie de cœurs renversés ou petites bourses de qualité hémostatique.
    Celle qui éclate ses capsules, se disperse en sous-bois, son port tapissant s’ombrageant, rougeâtre, et sa saveur, sure.
    Celle qui s’étale, s’enfourrage, le sort garanti au nombre de folioles, dentées, la morsure du destin pour
    capturer la bonne fortune.

  • Il y a ceux qui ont les ongles longs et ceux qui ont les ongles courts
    Il y a ceux qui ont de la chance et ceux qui n’en ont pas.


    Celle qui ne peut s’empêcher de les mettre à la bouche, c’est dégueulasse, tu t’es lavé les
    mains en rentrant.
    Celui qui a les doigts tellement rongés qu’à chaque faux mouvement ça saigne, c’est sale, tu
    devrais mettre un pansement.
    Et puis il y celle qui sait toujours tout sur ce que les autres devraient faire pour aller mieux,
    Celui qui explique, qui soutient que là, non, pas comme ça.
    Et l’autre qui se rajoute sans être invité, lui aussi a son mot à dire, son explication.
    Un dernier se permet d’ajouter de l’eau au moulin, pour l’échange voyez, la beauté de la
    réflexion commune.


    Alors celle qui se bouffe les ongles continue de se les ronger
    Celui qui saigne des doigts, continue d’avoir mal
    Et pourtant tous sont ensemble.

  • En bord de jardin, assise sur un banc, il y a celle, isolée, qui n’a jamais cru que ça arriverait. Jamais vraiment. Qui a quand même choisi sa robe avec attention, blanche aussi, par provocation. Et qui s’est dit qu’elle serait celle qui se lèverait à l’église pour s’opposer, mais ne l’a pas fait.
    Debout, à côté du buffet, il y a celui qui est venu manger gratos. Il est debout parce qu’il n’a pas de table, parce qu’il n’est pas invité, et, à côté de lui, il y a son pote qui glousse en disant : « C’est bien dans Les Valseuses que les mecs s’invitent à un mariage, non ? »
    À chaque table, il y a des groupes, rangés dans les bonnes cases. Les mariages ne sont pas faits pour mélanger, juste pour arranger les mélanges.

    Les amis. On a mis ceux de Mademoidame avec ceux de Monsieur. Et là, il y a celle qui a attrapé le bouquet de la mariée, qui avait déjà les joues roses d’excitation : elle serait la suivante ! et qui se laisse courtiser d’un pied opportuniste qui profite de son trouble et de son ébriété pour lui faire des avances. Il y a le propriétaire du pied qui a retiré son alliance pour ne rater aucune occasion et le complice goguenard qui se gausse en silence de la dinde qui finira farcie dans un massif de buis.
    La famille. Les parents et beaux-parents, les frères et sœurs, et, aux tables adjacentes, les tantes et les oncles, les cousins et cousines. Le père de Monsieur à côté de la mère de Mademoidame la regarde avec indifférence et ses questions affichent une curiosité factice. La mère de Mademoidame, elle, n’ose pas le regarder. Cet homme l’impressionne. Les mariages font parfois s’entrechoquer des mondes.
    Les élus. Mademoidame, les yeux plongés dans ceux de Monsieur, le sourire rivé au pupilles. Monsieur, l’air béat, très en verve, en rire, la ressert de champagne, la resserre dans ses bras et la soulève pour l’emmener sur la piste de danse.
    Sur la piste de danse une fillette se trémousse, un nœud rose dans le dos de sa robe d’ivoire.