Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : La justesse est paradoxale

  • mon corps enfant est un espace lisse et pur
    sur lequel coulent les regards sans jamais l’atteindre
    il est le vaisseau des aventures
    et le mobile des découvertes futures

    mon corps grandi est fait de vides et de pleins
    je n’ai besoin de personne pour le scruter sans fin 
    des mains l’attrapent et le modèlent
    et questionnent le trou qu’il a au milieu du ventre

    l’enfance jambes tendues sur la pointe des pieds
    pour attraper un bocal de bonbons en haut de l’étagère
    impossible de saisir tous les morceaux de vie à pleine dents
    corps en attente roulé en boule de crampes et d’ennui

    trente ans à me lever tous les matins et me coucher tous les soirs
    trente ans à me servir de mes mains pour toucher, sentir, écrire
    avec son vide plein sertis de diamants au milieu du ventre
    mon corps a chaussé ses bottes de sept lieues et s’avance

  • Un cyclone
    Des parois dévastées
    Dans le cerveau ombilical
    Le bruit sourd du tumulte
    En dedans
    Ici tout est calme
    Le château flotte dans le coton
    Molletonné
    Il faudra s’y blottir
    Véhicule lunaire
    Rompre la pesanteur
    Elle dit
    J’étais accrochée par la racine et j’ai mangé de la terre
    Pour que pousse dans la tête
    Des fleurs non venimeuses
    Le corps est lourd
    Je n’ai pas d’inquiétude
    Regarde l’absence de plis sur mon front
    Je souris légèrement
    Les lèvres remontent vers le ciel et le visage s’anime
    Elle dit
    Je veux rester dans la vie (que se passe-t-il à coté ?)
    Le visage est une surface
    Une façade poreuse
    Il cache la plateforme
    L’intérieur
    Cossu et sombre
    Des rats grignotent les fils de la raison
    Une fée passe régulièrement les recoudre
    Elle dit
    Regarde, je t’apprend à faire tes lacets
    De jolis nœuds
    Que les rats ne voudront plus ronger
    Le silence est profond
    Il fait bon ici

  • la fatigue est une mauvaise herbe
    elle pousse partout sur le corps
    on l’épile à la cire
    pour détruire les racines

    la fatigue est une fleur de nuit
    elle est fermée le jour
    et s’ouvre à l’orée des rêves
    pour les laisser dire

    la fatigue est un tsunami
    elle se répand toute en nous
    remplit les poumons d’eau
    immobilise les sens d’eau

    la fatigue est une eau fraîche en été
    elle régénère
    elle hydrate les pensées
    et alors on revient

    réveille-toi le matin et endors-toi le soir
    veille la nuit si les mots te l’ordonnent
    couche-toi le jour si ton corps t’en supplie
    écoute les
    écoute toi
    écoute la

  • Mon homme, mon amour,
    Qui pille et qui viole,
    Qui crache et qui gronde,
    Tes mains serrent le cou des brebis apeurées,
    Tes dents dévorent la chair innocente,
    Jamais tout à fait innocente.

    Mon homme, mon amour,
    Qui donne et qui aime,
    Qui nettoie et qui chante,
    Tes mains caressent l’amour docile,
    Ta langue purifie les plaies accidentelles,
    Jamais tout à fait accidentelles.

    Mon homme, mon amour,
    Tes mots, un poison ancien et impie.
    Ton corps, une arme létale si fière de ses douleurs.
    Tes muscles me broient contre le lit,
    Ta queue me défigure de l’intérieur,
    Et tu fais mine d’être aveugle aux larmes qui noient notre refuge.

    Mon homme, mon amour,
    Tes mots, la mélodie des rêves.
    Ton corps, le territoire de mes désirs.
    Tes muscles m’enveloppent et me réchauffent,
    Ta queue me réconforte au milieu des nuits,

    Et tu ouvres tes yeux larmoyants quand tu jouis.

    Pendant que moi,
    Mon homme, mon amour,
    Moi entre deux feux,
    Je tremble dans ma peau rongée par tes attentions,
    Je hurle dans les caveaux putrides de mon identité,
    Et je te dis que je t’aime, je t’aime, je t’aime, putain que je t’aime,
    Tandis que l’horreur nous adore que les dieux détournent leur silence,
    De ce refuge blanc et rouge,
    Cendres et plumes de phénix,
    Mort, mort, mort, mort,
    Pour toujours et à jamais,
    Mort.

  • Rester chez soi, rien de pire par temps clair.
    Assignée à résidence, tourneboulis.
    Vagues à l’âme de mon corps malade.
    Les autres, dehors, existent-ils encore?

    Rester chez soi, délice sans faille, surtout par temps clair.
    Exil volontaire, manège enchanté.
    Randonnée silencieuse dans les plis de mon corps en vie.
    Les autres? Quels autres?

    Cataclysme intérieur de l’en-moi,
    mes pas ne me portent plus,
    ma tête fait des loopings,
    y-a-t-il quelqu’un dans le coin?

    Rester chez soi, liberté suprême, ciel étoilé,
    Etre, rêver, vagabonder,
    à l’unisson du corps et de l’esprit,
    l’autre en moi ne fait plus qu’un.

    Rester en soi, s’imaginer cabanon au coeur d’une merveilleuse
    calanque, solitude des jours heureux, brouhaha des gens passant devant,
    levons nos verres à la santé de nos maisons de chair et de sang!

  • L’alchimie, paradis sur terre
    Ou toucherais-je l’enfer ?
    L’alchimie, la fusion de nos corps
    Rien d’autre au dehors, prisonnière.

    L’alchimie, rencontre cosmique de nos âmes
    L’ombre et la lumière,
    Bouleverse le court du temps, l’arrête
    Et fait gronder l’orage, un mirage.

    L’alchimie, s’assouvir sans lutter
    Désarmés, déchirés, tiraillés
    Ouvrir nos bras
    Les refermer d’éternité.

    L’alchimie, un point de non-retour
    Sans promesse d’amour
    Faiblesse des corps qui disent encore
    Fusion magique sans toujours.

    L’alchimie, essence des sens
    Absinthe de vie ou poison
    L’incandescente vraisemblance
    La folie de l’absence.

    L’alchimie, le sublime de la perfection
    La douleur et la punition
    De ne pouvoir aimer
    Qu’un seul être à jamais.

  • Mon cœur est un aquarium.

    Comme les lieux-aquarium que viennent visiter des gens. Ils marchent dessus, autour, posent les mains contre, ouvrent de grands yeux.

    Mal à l’aise et fascinés sont toujours les yeux.

    En baissant les yeux, j’aperçois mes eaux transparentes, les fils gorgés de soleil de ma peau, rivière de mes sens sous le cuir du tambour.

    J’ai peur de mon cœur, alors je le traite parfois comme un enfant malade, je l’étouffe sous un pull en laine qui gratte. Quand j’ai froid dans mon corps je sais que mon cœur s’éveille et me parle.

    Voix ami(e) qui gémit

    Hirondelle de joie

    Albatros de dépit.

    Il me vit mieux que ce que j’en sais

    Je respire que mes mots face à lui s’assoient et écoutent.

    À l’orée de la nuit j’entends le vent frôler les sillons de mon cœur,

    astre douloureux souvent en avance,

    qui nullifie les guerres,

    qui met tous les bouquets sur la table,

    et chérit sans choisir.

    Bruit de fond, artisan des chuchotements sourds, grâce à lui je traverse la porte des songes, mon fardeau de peine luisante un temps adossé à la fenêtre.

    Quand la maison fume, je ne sais pas si c’est le début du feu ou la terre qui se repose. La pluie d’été réchauffe, et fait tomber les murs.

  • Les sentiments sont beaux
    Les sentiments sont doux
    Les sentiments tiennent chaud
    Les sentiments nous raccrochent

    Les sentiments sont univoques
    Les sentiments sont déroutants
    Les sentiments ont la vie dure
    Les sentiments sont envahissants

    Les sentiments sont cordiaux
    Les sentiments nous rassurent
    Les bons sentiments sont bons
    Les mauvais sentiments sont mauvais

    Les sentiments mentent
    Les sentiments avalent
    Les sentiments desservent
    Les sentiments tiennent en laisse

    Les sentiments se forment doucement
    Les sentiments nous enlacent
    Les sentiments jouent gaiement en nous
    Les sentiments sont des guirlandes qui éclairent

    Les sentiments nous obstruent
    Les sentiments nous aveuglent
    Les sentiments nous embarrassent
    Les sentiments ne tiennent pas la longueur

    Les sentiments se partagent
    Les sentiment font le lien
    Les sentiments nous tiennent ensemble
    Les sentiments se prolongent dans le temps

    Les sentiments sont longs
    Les sentiments sont creux
    Les sentiments sont apparents
    Les sentiments nous consomment

    Si tu donnes des sentiments
    Il se peut que tu en reçoives
    Dans cet échange de sentiments
    Nous pouvons être forts et grands

    Les sentiments ne durent pas
    Les sentiments s’étiolent
    Les sentiments sont encombrants
    Les sentiments se font la malle avec le temps

    Les sentiment sont informes
    Les sentiments sont vides
    Les sentiments sont impuissants
    Les sentiments sont obsolètes

    Parfois, il y a encore un sentiment qui pousse
    Qui voudrait se déployer
    Prendre racine
    Juste là
    Histoire de te dire qu’il est là

    On a vite fait le tour des sentiments
    On les connaît par coeur
    Avec leurs truanderies
    Les sentiments nous tuent

    Les sentiments se muent
    Ils graissent et transgressent
    Les sentiments font les malins
    Les sentiments prennent des allures de mutins

    Mais les sentiments on les a trop vu
    On les a trop senti avec leurs gueules et leurs odeurs
    Les sentiments sont superflus
    Les sentiments ne servent à rien

    Les sentiments ont la vie dure
    Ils s’accrochent pour te tenir chaud
    Les sentiments murmurent
    Les sentiments cajolent 

    LES SENTIMENTS SONT USÉS
    LES SENTIMENTS SE DÉLITENT
    LES SENTIMENTS NE SERVENT À RIEN
    LES SENTIMENTS SONT DES ENTRAVES

  • Les mots, réservoirs vides, fleuve ininterrompu
    Les mots,  rengaine insipide, on ne sait plus
    Les mots privés de leur sens, de leur essence
    Les mots décharnés, cherchant leur sens, à contresens

    Les mots, l’incroyable magie de l’enfance
    Les mots, tous les accents de l’innocence
    Les mots, le doux creuset des connaissances
    Les mots, de la pensée la quintessence

    Les mots, lames tranchantes des colères
    Les mots, bouteilles jetées comme ça à l’amer
    Les mots, véhicules vils des mensonges
    Les mots, affres de la manipulation et des songes

    Les mots, en dose homéopathique, juste à demi
    Les mots, remèdes aux maux et aux ennuis
    Les mots, du poète, les vers, la musique, les quatrains
    Les mots, miel sirupeux de l’écrivain

    Les mots, des résonances à l’unisson,
    Les mots, décrire le monde, une illusion
    Les mots, les émotions en toutes lettres
    Des mots, la voix parfois étouffe la part secrète