Revue Miroir

La revue des ateliers d’écriture de Laura Vazquez.

Étiquette : Les yeux Racine Morrison

  • aveuglée je te retrouve toujours exactement au même endroit où tu es apparue seule au centre d’un espace absenté par la violence de ta simple présence cheveux tressés de jaspe en attache nuque droite menton haut face avant tranchant l’épaisseur des regards épaules et buste enflammant le désert entre toi et les autres engloutis par tes cils tu es la foudre qui brûle le néant quand tes yeux se relèvent c’est de ton évidence que ma perte naîtra voilà les mots qui déclenchent l’avalanche

  • Rappelle toi, tu étais là toi aussi
    tes yeux étaient là, ils ont vu
    ras les cils ce qui s’infiltrait d’insupportable
    tes yeux n’ont rien dit de l’effroi
    ils sont restés silencieux

    Je sais très bien pourquoi et je vais te le dire
    la pluie du déni les a lavés
    chacun des deux yeux visibles
    et de tous les autres yeux
    de ceux qu’on a à même la peau
    ou sur le bout de la langue
    chacun a chassé l’image passée sous silence
    le reflet visible et invisible chaque effet de nos désertions
    nos yeux à tous restés intouchables

    Toi et moi tirons au sort nos regards
    captifs des illusions
    quelque chose chante dans le nerf optique
    quelque chose qui berce
    que fait germer la lumière
    et ça nous pousse à l’intérieur nous sort par les yeux
    et c’est une clarification soudaine
    chaque situation nouvelle
    couchée dans le regard jusqu’à l’éveil
    jusqu’à sa révélation nécessitera un relevé de paupière

    Es-tu conscient de ce que tes yeux emprisonnent ?

  • J’écoute tes yeux pour tenter de comprendre Mais je ne t’entends rien, tes yeux se taisent Tes yeux voilés comme des miroirs sans tain Tes yeux barbouillés par je ne sais quelle ombre qui s’échoue comme la mer, au bord de tes paupières 

     Tes yeux ronds nuageux comme ceux d’un oiseau dans la gueule d’un chat 

     Ne pense pas que je veuille traverser les frontières 

     Même si mes yeux te mangent quand les tiens distants s’accrochent au plafond 

     Je sais que nos yeux regarderont un jour l’océan sans savoir que c’est l’eau qui bleuit l’horizon

  • Tu ignores encore tout de l’histoire que je vais te conter. 
    Tu ignores encore tout du lieu et des actions passées. 
    Je perçois une curiosité dans ton regard, un appétit pour la nouveauté. 
    Mais je viens de l’affirmer : cette histoire est passée. 
    Tes sourcils interrogent, dessinent à la plume une ligne de questions. 

    Je ne le dis qu’à toi : dans ce massif de l’étoile, il y a une grotte.
    Un ermite y a vécu presque deux années, puis a repris la route. 
    Un autre a séjourné 30 ans, ce n’est pas rien 30 ans, ce n’est pas rien, jusqu’à sa mort. 

    Mais ce n’est pas dans cette grotte que mes yeux se sont plissés pour mieux écouter. 

    C’est dans une autre, une qui parle de vie, une grotte formant chapelle pour la parole d’une poétesse habituée aux falaises de craie. 
    Pupilles dilatées en découvrant le lieu, bougies dans anfractuosités attirent nos yeux, forment couronne pour celle qui va nous dire, nous souhaiter d’être nous, nous éveiller aux regards du dedans, aux regards du dehors. 
    Aux aguets, nos rétines transforment les signaux lumineux en ouverture de l’esprit et du corps. 

    Il fait froid, et ce n’est pas un détail dans mon récit. Il fait froid. 
    Visualise le lieu comme un endroit où nous nous sommes couverts, où nous nous serrons les coudes, où nous sommes très proches, où nous cherchons chaleur humaine afin que nos yeux brillent. 
    Les paupières se ferment de temps en temps, goûtent les paroles nues. 
    Les paupières s’ouvrent à nouveau sur celle qui lance trois dés, forme des poèmes pour une personne présente, et pour une autre, et pour une autre encore. 

    Est-ce divination ? Est-ce présage ? 
    Dans les cavités de nos globes oculaires, les mots se déplacent, diffusent un parfum récolté sur le chemin. 
    Dans les profondeurs de nos cellules, les lettres se mélangent avec les fleurs, avec les graines et les cailloux. 
    Nous gagnons ensemble une vue à 360 degrés.

  • Il me faut revenir à un temps hors du temps
    après que toutes les heures d’un jour
    et celles d’une nuit
    se soient accouplées pour former
    un bloc de douleurs et de vagues
    après que mes yeux épuisés
    aient perdus leur pouvoir de voir
    à force de chercher dans mes replis

    si tu ne t’en souviens pas
    je peux t’affirmer que c’est de là que tu viens
    que c’est de là que nous venons tous.tes
    êtres à poumons et à poils
    de cette nuit immense à traverser
    de ma vision imprégnée d’histoires
    cherchant à rebours un chemin
    la trace d’un passage
    après que mes yeux épuisés
    aient perdus leur pouvoir de voir
    à force de se fendre pour trouver la lumière
    si tu ne t’en souviens pas
    je peux de nouveau te faire entendre la puissance
    impossible à contenir
    force nue des cascades
    courant qui m’emporte
    je me gorge de lui
    chant – plaintes – cris
    te dire comment
    j’ai vu surgir
    frêles, volontaires
    toutes les grands-mères
    parce que nous sommes nées pour le temps qui passe
    le vent qui glace, la peau qui dore et le dos qui tire
    parce que nos mains savent se refermer
    et nos ventres s’ouvrir
    te rappeler comment
    toutes frontières évanouies
    je t’exhorte à sortir
    à décoller nos peaux
    comment je te pousse au dehors
    s’ouvre comme deux poings
    ce que certains essaient de faire passer pour fleur
    après que mes yeux épuisés
    aient perdus leur pouvoir de voir
    à force de se fermer pour endurer
    te confier comment du refus de devenir ton tombeau
    la vie s’étire jusqu’à déchirer et
    comment ton crâne d’enfant
    perce
    un trou dans le jour

    j’attrape ton visage
    j’interroge tes yeux
    gouffres ouverts sur l’infini
    nous contenant tous les deux
    tu clignes des paupières
    tout se referme
    (vertige)
    ta présence redessine le passé
    attente aveugle jusqu’à toi
    rien n’était écrit
    tu as toujours été là

  • Vois,
    J’ai pris l’émeraude de son regard et l’ai glissée sous mes paupières,
    J’ai élimé son tranchant, j’ai battu son cœur au rythme de mes cils,
    Je l’ai cerclée de khôl comme on trace une frontière
    Comme les cendres d’un feu te tiennent loin des loups
    Vois,
    Son visage est doux maintenant
    Il ne connait plus de foudres

    Regarde,
    Glisse tes yeux entre mes doigts
    Qu’ils coulent là leurs larmes comme poignées de sable
    Qu’ils roulent leurs terreurs comme boules de brindilles
    Virevoltent dans les plaines désertes
    Regarde,
    Comme ils entrainent avec eux
    Les grains d’une mémoire meurtrie

    N’aie plus peur
    Les ombres sont hagardes maintenant
    Elles plissent leurs cernes dans les draps fins d’une peau
    Que tu as connue tendre
    Je vais te dire
    Tu peux plonger sans crainte dans son amour maintenant
    Ramasser les éclats de ses pupilles
    Comme autant de billes
    De pardon

  • Inconnu qu’amènes tu ?

    Tu es né inconnu. D’où viens-tu ?
    Inconnu, un être inconnu, une chose inconnue…  
    Que signifies tu ?

    On te nomme. Tu deviens méconnu, peut-être.
    Inconnu, t’enfanter est-ce t’arrimer au monde, ou 
    Te dépeindre ?

    Inconnu, création imaginaire 
    Ou existes-tu ?
    Accouché par des inconnus, le mystère prend corps, la peur du vide s’estompe, l’angoisse diminue…

    Tu as un vocable, tu existes, rassures, parfois tu as évolué. 
    Inconnu, recherche proscrite, la messe est dite.
    L’ordre règne.

    Certains te croient figé dans l’histoire. 
    Sur d’anciennes tables tu étais cinq cent soixante, tu es un mot facétieux ; tu es devenu unique.
    Qui t’a mis au monde ?

    Mot, quel sens… 
    Qu’exprimes-tu ? Que révèles-tu ? Quel rôle ? Où nous emmènes-tu ?
    Tu es né. Pourquoi ? 

  • Ne dis rien.

    Ceci n’est pas ta condamnation.

    C’est le simple constat que tes yeux immobiles ont fracturé le jour de leurs iris bleu translucides, réveillant avec eux ces mille vies d’avant dans une danse diabolique qui traque les pas qui s’effacent en silence comme autant d’abandons que ton regard perçant sème en jouissant du pouvoir de l’absent.
    Mes yeux fanés te crient l’absurde insomnie, l’impossible parole d’un chaos permanent qui déchire la nuit de secousses karmiques arrachant à mon ventre tes racines assassines qui repoussent aussi sec, arrosées de promesses volubiles dérobées à la hâte dans tes pupilles dilatées par tes rayons cosmiques.

    Que reste-t-il quand ta vision argentique transperce le cœur sanguinolent de ta proie sibylline, ses globes oculaires qui gisent à terre vidés de leurs rêves d’amour ?

    Et toujours ce regard …