Je t’oublie comme ce jour de décembre où le sourire aux lèvres tu m’as tuée en me disant c’est pour ton bien et que ta mère m’a dit faut pas pleurer pour rien


Je t’oublie comme la caissière du cinéma plus belle qu’Emmanuelle Béart et Ornella Muti réunies tellement belle que moi je serai moche toute ma vie

Je t’oublie comme on laisse un tout petit enfant se débrouiller sans son père parce que voilà il est mort

Je t’oublie comme quand dans la campagne on s’est accroupies toutes les deux complètement hilares et ensuite on
s’est appelées Soeurs de Pisse on savait pas que c’était un mauvais présage

Je t’oublie comme la condescendance personnifiée derrière un bureau de haute autorité le CV tenu du bout des doigts au-dessus de la poubelle mes pleurs dans la voiture après en rejoignant l’homme que j’aimais qui finira par me quitter pour la caissière du ciné devenue caissière au supermarché une héroïne n’empêche aujourd’hui

Je t’oublie comme ta subite indifférence après l’intense fusion narcissique qui ne reflétait que toi-même quand je croyais que tu m’aimais comme moi je t’aimais plus qu’une soeur

Je t’oublie comme un chant perdu qu’on reprenait avec le coeur qui bat la chamade à tout rompre et puis tout s’est rompu

Je t’oublie comme on laisse une ado grandir sans sa mère parce que voilà elle est malade elle va à l’hôpital et les enfants ça pousse comme du chiendent alors j’ai poussé quand même

Je t’oublie comme le venin qui s’échappe de ta bouche écarlate mais je sais aujourd’hui qu’on n’a plus entièrement le même sang je m’en ferai plus du mauvais pour toi jamais

Je t’oublie comme ce pouvoir qui a enflé ta tête tellement que t’arrives plus à distinguer la finesse de la vulgarité

Je t’oublie comme les voyages les vies fantastiques les rêves de grandes villes ou de bords de mer deux enfants et même trois et briller dans la lumière et l’admiration pour le talent le travail accompli le nom qu’on laissera dans l’Histoire

Je t’oublie comme tu as oublié de me dire que mon père mort n’était pas mon père biologique comme on oublierait le lait sur le feu pas si grave on en rachètera on va pas en faire un fromage

Je t’oublie comme on vieillit on s’aigrit on s’empâte tellement qu’on devient sec et mou à la fois et qu’il vaut mieux tirer la gueule parce que c’est toujours la faute des autres en tous cas pas la tienne

Je t’oublie comme le visage de Madeleine caché sous son masque dans la fenêtre entr’ouverte elle entend mal et ne lit plus sur mes lèvres invisibles c’est le monde qui a changé jusqu’à sa porte

Je t’oublie comme le chagrin et le ressentiment qui se débinent en même temps quand la lune fidèle éclaire ma nuit et mon jardin et passe la main au soleil du matin qui chatouille mes paupières et que je lis un texte d’Amandine Monin

Je t’oublie comme on caresse un bon chat qui se love contre soi sous la couverture d’un livre au bord du poêle qui sereinement crépite

Je t’oublie comme on s’accroche à la beauté à la bonté aux mains tendues aux coeurs qui aiment sans miroirs sans failles ni comptabilité aux coeurs qui restent aux âmes douces aux doigts qui courent sur les touches du piano

Je t’oublie comme on déroule le pied droit du talon aux orteils puis le pied gauche pareil et ainsi de suite jusqu’au vaste horizon

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