L’odeur de ta peau est le seul parfum que j’aimerais qu’il me reste. La douceur de celle-ci, le seul doudou comme remède à mes nuits d’insomnies. Je caresse ton visage. J’observe la perfection de tes traits, la beauté de ta pureté, la sérénité de ton sommeil. Je ne me lasse pas de te regarder dormir. Tu es le rayon de soleil qui m’aide à me lever le matin. La boussole qui m’empêche de perdre le nord. L’étoile polaire qui illumine mes noirceurs.
Le rythme course infernale du quotidien et les injonctions à la perfection, détruisent ma patience et ma capacité à me poser avec toi. Et puis les doutes m’assaillent. J’ai l’impression de ne pas remplir ce rôle comme je l’avais rêvée et comme je le souhaite.
Parfois, je nous vois comme si je nous regardais d’en haut et je pleure à l’intérieur en voyant tes petits yeux se remplir de larmes d’incompréhension; et moi qui hurle mon désarroi à la mauvaise personne. Et pourtant, chaque matin, je prends la résolution de te donner le meilleur de moi-même, de te faire sentir mon amour comme je l’avais imaginé avant de te rencontrer.
Mais malgré cette résolution quotidienne, je foire à tellement d’endroits.
Existe-t-il une possibilité de rapprocher nos idéaux de la réalité? D’ancrer nos rêves dans le quotidien?

Parfois le gris enfume
Il noie le désir

On se vide de notre substance

J’ai vécu ces torpeurs transitoires
Que l’on croit infinies
Ces absorptions d’énergie

Trous blancs perçants dans la poitrine

Invisible mal

Coulait
– Méticuleusement –
Le bateau de mes pulses

Perforait
Mon élan
De goûter au jour nouveau

Quand ces creux reviennent au cœur
Maintenant je flotte
Le courant m’emmène
Je ne lutte plus

Je sais la rive
Toujours au bout

Cette errance
Qui a début et fin
Ne m’angoisse plus

Je dérive en sommeil

Lorsque je mets pied à terre
J’avance tranquille dans les fourrés

                                  Et

Une mûre se tient là
Une mûre juteuse
Ses grains larges assemblés
Le soleil et la pluie 
Au cœur de cette baie

Elle me fait de l’œil
Sur sa branche d’épine
Trop haute pour le bras
Je me hisse
Sur la pointe
Gagne un ou deux centimètres

Le fruit fond
Mes lèvres bleuissent
Le sourire revient

Cela tient dans le creux de la main
Comme une pépite noire

Un fruit sauvage par les chemins                             
Offert aux vents                                             
Et à qui veut

L’enfance en bouffée
Dissipe les démons

Un fruit du temps

Simple et miraculeux

Heimat

Un froid s’est installé entre tes bras et moi
Je les ai quittés, ils ne m’ont pas retenue
Entre tes sommets, j’ai été serrée trop fort
Ton étreinte m’a poussée dehors
Partout tu dominais, éclatante et souveraine
À tes pieds, je me suis fait petite
Je me suis tapie dans tes forêts
J’ai enfoui mes secrets sous leur tapis de mousse
Loin de ton emprise, je les ai libérés
Je ne sais plus comment t’aimer
Peux-tu m’aimer encore alors que loin de toi je m’endors ?

4:49, Métamorphoses

Je veux craquer toutes mes allumettes du premier coup et je veux arrêter d’avoir peur de me brûler les doigts en craquant une allumette ou de mettre le feu à ma bibliothèque au sopalin à la feuille de brouillon que j’ai laissée là en pensant la reprendre je veux que mes feuilles de brouillon ne soient plus abandonnées et que mes textes se remplissent et que mon intérieur se vide au fur et à mesure que je démêle mes lettres écrire mes lettres sur du papier avoir la patience d’écrire plus lentement que ma pensée je veux penser plus lentement ou écrire plus vite et je veux que l’arbre au-delà de ma fenêtre garde ses feuilles et ses oiseaux je veux garder mes oiseaux et mes feuilles même si j’ai peur de les brûler en craquant une allumette je veux allumer plusieurs minuscules lumières plutôt qu’une seule grande qui éclaire toute ma solitude je veux ma solitude avec quelques zones d’ombres des alcôves de douleurs cachées sur lesquelles diriger la flamme de mon allumette quand je le veux et je veux me brûler un peu le pouce et m’apercevoir que ça n’est pas grave je veux être fière de moi d’avoir survécu à la brûlure et je veux survivre aux choses graves jusqu’à ce qu’elles deviennent des péripéties desquelles je voudrai sourire et je veux sourire des choses graves qui me sont arrivées et qui sont devenues des péripéties je veux écrire ces choses et d’autres choses encore sur des feuilles de brouillon je veux écrire avec un stylo et du papier en pressant mon écriture ou en ralentissant ma pensée et je veux laisser les feuilles sur mon bureau je veux les retrouver la prochaine fois que j’aurai craqué une allumette et que j’aurai peur de les cramer je veux avoir peur pour mes brouillons je veux continuer d’y tenir comme si je tenais à moi-même et je veux tenir à moi-même comme je tiens à mes brouillons je veux que les ratures en moi soient aussi belles que celles du papier je veux avoir peur de me brûler sauf le pouce en craquant une allumette je veux faire la lumière en moi sur toutes les parties je veux éclairer ma solitude de petites bougies et je veux à l’intérieur de moi et partout sur mon corps faire la grande lumière je veux embraser mon esprit pour qu’il continue à penser et qu’il pense qu’il faut écrire ce qu’il pense et qu’il écrive patiemment le temps que ma main rattrape ses idées et je veux que tous mes textes s’écrivent au lieu de mourir à l’intérieur de moi j’ai dans la gorge des cadavres de mots et d’univers tout entiers je veux qu’ils sortent à la lumière de la bougie en brouillons qui ne prendront pas feu parce que je ne craque pas l’allumette du premier coup et j’ai peur de me brûler et je veux avoir peur de me brûler comme ça je pense au pouce, au sopalin, aux brouillons, à l’arbre et aux oiseaux, à la lumière, à la solitude, aux choses graves devenues péripéties, aux ratures, à la course entre la main qui écrit et l’esprit qui dicte, aux mots qui sont morts dans ma gorge, au papier, au stylo

faire des choses que je veux parmi celles que je ne veux plus des incendies énantioses, l’heure est à la métamorphose qui dit 

– Je veux

je veux faire comme l’avion
être poussée en arrière
parce que seule
je sais pas
faire ça
revenir à l’avant
d’un vol rien que nous deux
et tout serait possible encore et on serait ensemble
on se connaîtrait pas alors on ferait connaissance improviser une danse
et avec personne d’autre
on dirait qu’il n’y a que nous
et je ferai celle qui te demande en amie
le jour d’après ce serait toi on n’aurait pas le droit de demander pareil
il faudrait changer à chaque fois et on n’aurait jamais des discussions de grands
parce qu’on sait comment ça finit
on finirait jamais
on serait toujours là
à se demander en amies
toutes les façons possibles
et toutes les langues du monde
on parlerait l’extra-terrestre
et il n’y aurait que nous
pour comprendre
tous nos gestes
nos questions qui ne se posent pas
les questions c’est pour rire la question c’est Pourquoi
la réponse Parce qu’on va mourir
nous on ne mourrait pas
on serait toujours là
on meurt quand on a les réponses
toi tu parlerais pas tu ne parlerais plus
tu m’écouterais te parler comme on écoute le cœur
l’oreille très concentrée mon cœur
il parlerait tout seul

et même qu’à un moment tu fermerais les yeux on entend mieux les yeux fermés
et puis tu sourirais c’est pour dire j’ai compris ce que tu dis c’est pour de vrai
et quand j’aurais tout dit je te demanderai veux-tu toujours être mon amie
et tu me dirais oui que tu veux être amie et on dirait c’est pour la vie
et jamais notre avion poserait la question est-ce que vous voulez
vous poser on resterait en l’air toi moi et nos questions
peut-être c’est et c’est comme ça on serait toujours là
à rester tout en haut et on vivrait longtemps
comme ça et jamais personne d’autre
n’atteindrait la hauteur où on est
quand on reste enfant
on les regarderait
essayer et
tomber
sans jamais savoir comment faire
et poser la question pour connaître la réponse
la réponse elle n’existe pas
nous on sait faire c’est tout on sait même pas comment
et on se pose pas la question
on dirait que c’est ça le bonheur d’être enfant demander pourquoi pas comment
et on ne sait jamais dieu est-ce qu’il se la pose nous on lui a pas répondu
normal on est que deux moi je parle toi t’écoutes
dieu on n’a pas de temps pour lui
peut-être qu’il est là-haut
un peu moins haut que nous
et que son cœur a lui se tait je sais
peut-être que dieu il est en toi en moi
ça fait que nous on s’entend bien ça fait
qu’on est amies ça fait qu’on reste enfants
ça fait du bien et c’est ainsi et c’est même pour
la vie
ça c’est dieu qui l’a dit même qu’il croit en nous
moi aussi

je veux mesurer l’écartement entre tes omoplates et calculer la circonférence de ta paume et évaluer le diamètre de l’espace entre nos mains et enregistrer les sursauts de ton pouls et dimensionner la hauteur parfaite de ton torse pour y reposer mon être et peaufiner la douceur de tes clavicules et boire dans ton verre et me désaltérer de ta langue et lécher les gouttes à tes lèvres
et te déguster

et continuer de lire dans ton regard et penser à toi quand je prends un café seule et manger nos souvenirs le bout des doigts plein de miel et délier nos lacets et corner les rides au coin de tes yeux comme autant de pages de livre pour te relire et attendre que tu et t’aimer pour cela et ne pas penser que tu et ne pas avoir peur que tu et refuser que tu et ne pas admettre que tu
et partir avant toi

dans les jardins de Palerme
aux boucles endormies
poussent le bambou géant 
et l’élégante agave
rutilante et meurtrie 
sous les coups des serments gravés

rutilante agave rugueux ceidas 
aux ventres arrondis 
le long des allées jaunes
jonchées d’écorces
ma faim est un sang frais
qui me monte à la tête 
et coule
jusqu’au pieds du ficus macrophylla 
qui n’est pas un arbre
mais une image fractale en plis 
dépliée d’elle-même 
l’imposante image 
d’un grand christ en terre
d’une matrice organique
qui meurt nourrit étrangle

ô figuier ô ceibas abrasifs défensifs 
écorces ô cals osseux ossuaires
déambulation sacrée
sauvage et sacrée 

Le monde retrouvé

L’histoire de notre monde,
Ce sont les 
Mêmes pensées lancinantes, les
Mêmes fantasmes vainqueurs, les
Mêmes esprits raisonnés, avec la
Même voracité.
Ce sont les 
Mêmes vanités, qui ont 
Voulu raconter les
Mêmes journées gâchées, par
L’idée insensée, le
Même espoir hostile,
D’imaginer pouvoir
Vaincre sans jamais s’arrêter.
Ce sont les 
Mêmes visages cirés aux
Mêmes traits tendus qui
Veulent être sauvés
Avec la
Même ferveur patiente.
Il suffit que
Ces beaux visages-là
Rient puis se tordent,
Ces visages
Pleurent puis se lissent.
Ces visages
Craignent puis se ferment.
Ces visages
S’affirment,
Résistent,
S’apaisent, enfin.
Et puis,
L’histoire qui existe,
Est celle
Des caresses et du pardon,
Du pas qui hésite et du pas qui avance,
Du corps éveillé, des sens qui s’allument,
Du goût des fruits et de l’odeur de menthe.
La réalité est celle
De la reconnaissance,
Des fenêtres grandes ouvertes,
Sur le monde qui est là. 

La forêt est trop grande pour être une chambre
Elle est trop froide trop humide pour étaler un drap qui moisirait
pour s’affaler sur la mousse
La forêt n’est pas assez grande pour être une vie toute entière
segmentée dans les crosses des fougères elle découpe
des fragments de fraîcheur dans les largeurs de nos poumons


La forêt n’est pas une ressource à extraire
n’est pas un exercice de survie en temps réel
n’est pas un lieu où imposer des nouvelles règles
où déglutir nos penchants utilitaires


La forêt est une résidence secondaire pour les jours d’été
accrocher les chaleurs à la roche où s’allonger
en surface d’un ciel troué prêt à fondre
à renflouer nos poitrines à grand renfort d’oxygène
Certains jours la forêt flotte en moi et me pénètre de ses odeurs d’humus
jusqu’à ce nez qu’on sème pour faire pousser le vif


La forêt est une saison de plus dans mes hivers
qui renouvelle mes horizons
La forêt est une cabane grande ouverte mal rangée
laissant passer les vents et les rêves
tout un monde déjà peuplé d’esprits plus grands que moi
auxquels je m’attache pour me sentir appartenir


La forêt est un chant en mélange dans le sang
brouillonne et fantasque jusque dans ses ombres
c’est une veine à ouvrir comme une fenêtre pour voir battre
le vent dans les branches et entendre pulser l’air
jusque dans mon corps
sous la matière molle de ma peau


Je ne suis ni proie ni chasseuse
Je ne suis pas chez moi
je ne suis que de passage
mais plus animale errante entre les arbres
guidée j’avance à l’instinct sans déranger
la sauvagerie qui couve au nid des fûtaies
Je suis un visage dans les craquelures des troncs
un regard gravé dans les cernes une chevelure de feuillages
des bras qui débordent des haies
je suis une hanche d’écorce des cuisses plantées là
qu’articulent les racines et les pierres


Dans ma bouche se renouvelle les bourgeons
la traces des semis d’insectes et de rongeurs
dans ma bouche se mâche des mots de lichens
de sphaignes et de chlorophylle
La forêt n’est pas une langue maternelle
c’est une langue apprise : par coeur

Lave

Lave le regard.
Nettoie la langue.

Et tais-toi.

Nous sommes pris au piège.
Pris dans ce qui se trame
à notre insu
en pleine vue.

Je te vois
à travers moi.

Entre nous
des grilles,
des fils invisibles

qui nous séparent
et nous relient.

Je ne suis pas dupe.
Je ne suis pas folle.

Je suis
dans l’œil du cyclone.

Aveuglée
par tant de bruit.

Mais quelque chose insiste.

Quelque chose tire
sur les fils.

Quelque chose
respire en corps