Et je veux me réveiller à 4h du matin et entendre ta voix et rire de tes histoires qui n’ont ni queue ni tête et te faire croire que je n’entends pas assez bien pour que tu me mordes l’oreille et en rire grand et en avoir mal aux côtes et en avoir mal au ventre et en pleurer à gouttes chaudes et en avoir les joues mouillées et attraper ton visage ou ta nuque et faire semblant de se battre et se mordre là et ici et ici et là et finir à bout de souffle et s’endormir dans les bras et te repousser parce que tu es lourde et t’entendre geindre râler insulter et te voir danser dans le salon sur du grand n’importe quoi et inventer un bal une fête une rave avec trois bougies une enceinte minable et coller nos fronts et danser et ne pas craindre qu’on soit nulles et inventer une cabane monde bricolée de nos mains de nos goûts de nos périples et de nos peines et avoir dix ans et vingt ans et trente et cinquante et mille ans et inventer une langue à partir de toi un alphabet à partir de nous je veux abolir les kilomètres le temps et les âges et l’absence je veux pouvoir sentir ton odeur par-delà les villes les régions les pays et ta respiration et ton pouls je veux que le vent soit ta voix que les oiseaux soient tes battements je veux que tu sois là partout tout tout le temps même si la mort vient t’arracher la langue et te rayer le visage et t’avaler dans sa grande bouche je veux te voir dans la flamme d’une bougie ou d’un briquet à la pointe d’une clope je veux te sentir dans chaque rayon de soleil éclat de lune trouvaille météorologique bulle d’eau je veux t’aimer par-delà la mort et dans mes sept autres vies qui m’attendent je veux te retrouver te reconnaître et t’aimer et peu importe quelle forme tu adopteras animal insecte nuage sève peu importe la taille de ton ombre la petitesse de ta présence je veux me réveiller toujours à 4h du matin et entendre ta voix

Une marque

une marque :

Cette après-midi j’avais juste envie d’écrire. Puis parler du look. Parce que j’en ai pas. Parler de
l’allure, de ce que l’on pourrait s’imaginer voir de nous. Bien que je ne suis plus la même et que cet
âge là. J’ai voulu le contraindre, j’ai voulu performer le genre, c’est évident. Comment faire autre.
J’ai voulu le perdre mais le revoilà. C’est coûteux et ça ne m’a pas manqué. Le revoilà
                                                                                                            et j’aimerai tant avoir la flemme.

Du coup je me questionne  : 

peut-on garder ses poils au menton
peut-on encore se rougir les lèvres quand on a du poil au menton
peut-on faire semblant de ne pas voir que l’on est boudiné H24
peut-on se foutre de son image
et s’aimer
peut-on se fondre dans le temps
peut-on fêter le retour des nuages dans sa vie
en faire une conversation
peut-on ne faire que lire et que boire des cafés
peut-on ne jamais refermer les livres
peut-on continuer à écrire alors qu’il est bien tard
peut-on aimer les filles et les garçons aussi
peut-on chérir ces retrouvailles
puis-je encore t’aimer dans tout ça

J’ai compris que seule et parmi vous toutEs, ma pensée s’augmentait, allant jusqu’au climaX parfois, 
vous retrouver.
J’ai compris que mon corps était votre corps, d’avant, car vos jambes n’ont cessé de porter nos
jeunesses.
J’ai réalisé que je pouvais écrire ce message : je vieillis. 
J’ai compris que je pouvais écrire tout court.
Mes bras vieilliront comme vos bras et ma jeunesse demeurera dans nos archives.
Je ne suis plus la même.

                                       Autant se manger un petit bout de gâteau.


Cette après-midi, j’avais juste envie de lire. J’ai trouvé sarah kane. Ado je lisais sarah kane.
Ça me donnait envie de m’ouvrir les veines. Ça aurait pu me donner un genre. J’ai lu. J’ai lu la stratégie.
libre de mémoire.

Je me rappelle, Grand-Mère, les jours d’été où tu soupirais le soir de n’avoir vu le temps défiler. On chantait à l’heure bleue, des stridulations dans les vignes, l’herbe jaune qui crissait sous nos pas. Tu agitais une clairette hors du panier en osier. Une danse de mains, de bouches et de verres, qui donnait à vos sourires cet éclat si particulier, que j’aime retrouver en terrasse.

Je t’imagine, Grand-Mère, devant nos coffres au trésor, vanille-chocolat, nos yeux grands ouverts de plaisir. Et les bâtonnets de Solero fondus sur nos mains, qui collaient partout. Sur ton sac à main violet, sur tes jupes plissées, et dans nos cheveux rarement coiffés. Je te revois fredonner Dutronc, sur le perron. Je chantais avec toi. On cherchait l’ombre dans le village, dans ses rues fraîches, nos rires en écho. Et les siestes sans fin sur des canapés mous, qui semblaient nous avaler. Le bruit grésillant du poste de radio dans un coin du salon. J’aime toujours les filles, et les cactus.

Ces étés, je me souviens de nos visites à l’usine. Tu étais de l’autre côté, pour une fois. Des billes de terre partout, serties dans des bacs rouges, verts, jaunes, bleues, à l’infini. On repartait les yeux joyeux, les t-shirts renversés sur nos ventres, remplis de sphères multicolores. On se retournait à chaque pas, de peur d’en perdre une sur le chemin. Les dames rigolaient à la caisse, c’est au poids, c’est au poids. Et elles nous en glissaient encore quelques-unes, entre les doigts. J’en aurais caché dans ma bouche si tu ne m’en avais pas empêché.

Et puis, je me souviens des marches au bord de la rivière. Tu disais qu’elle était mauvaise, tu parlais de l’eau qui aspire au fond. Il fallait s’agripper fort aux rochers et surtout, ne pas plonger. Je me souviens de Fifine, qui avait failli s’y noyer, emportée par le courant. Papy, le mollet solide, l’avait rattrapé dans les flots. Je revois ses boucles dorées de caniche, mouillées et tremblantes. On pleurait sur la rive, de peur, puis de joie en la serrant dans nos bras.

La rivière me faisait peur, mais on ne t’écoutait pas toujours. On s’échappait à l’heure où tu t’endormais, pour suivre les cousins aux genoux écorchés. C’était à celui qui s’élèverait le plus haut, sans déraper, toisant l’eau bouillonnante et le vide sous les pieds. On s’élançait alors, avant de sentir les lames glacées, si fraîches, rougir nos épidermes.

Je te revois aussi, te retenir de rire en nous voyant revenir du fond du jardin. On s’était roulés à moitié nus dans une flaque, après une averse. Des petits cochons, entièrement couverts de boue. Tu faisais semblant de t’énerver en nous alignant contre le mur, le tuyau d’arrosage menaçant dans tes mains. Je remarquais pourtant bien, entre tes lèvres, d’irrépressibles sourires, quand le jet d’eau glacé finissait par nous atteindre.

Ah Grand-Mère, comme j’aimerais encore t’écouter me raconter tes histoires, les soirs aux heures dorées. En mangeant des ravioles et des petits rougets. Par moment, je ne vois que toi, puis ton visage s’efface, comme le goût acidulé de ces après-midis sans fin. Et cette joie, que je peine maintenant à retrouver.  

Là… j’écris

J’ai longtemps cru que pour écrire, il fallait faire preuve de beaux mots, de belles phrases et de figures de style bien classes.
Mais aujourd’hui, je regarde mes mains virevolter sur le clavier et déposer des mots bruts, des mots bombes, des mots colères, des mots timides, des mots doux, des mots espoirs…
Je regarde le fiel et parfois le miel sortir de mon âme et je profite de cette catharsis pour transformer les trop pleins d’émotions, me retrouver, me réancrer.
Je regarde ces mains abîmées par le travail. Ce travail où je répare, où je redonne une intégrité corporelle en fabriquant des bouts manquants, en remplaçant ces morceaux disparus. Et là, j’y perds régulièrement une partie de ma substance, de mon intégrité, à moi. Aliénation de l’éponge émotionnelle qui peine à ne pas absorber la misère psychologique et physique des
autres.
Alors j’écris, j’écris pour donner du sens, pour retrouver du sens.
J’écris comme une grande respiration après une apnée qui a duré trop longtemps.
Et je dépose sans fioritures ces mots. Ces mots qui sont miens. Ces mots qui libèrent et allègent. Bruts et authentiques.

Mon salon est beaucoup trop sombre,
Mon salon n’est pas assez sombre puisque dedans j’aperçois ton ombre,
Je devine tes contours et puis j’entends ton râle,
Ta voix qui ne dit rien de ce dont j’ai besoin,
Mon salon est beaucoup trop sombre,
Les fenêtres trop fermées, les volets trop clos,
Je bute dans les cadavres de bouteilles trop bues,
La pénombre de mon salon ne permet pas d’oublier la crasse,
Tes effluves déguelasses, le dégout qui m’enlace quand je rentre de l’école,
Mon salon beaucoup trop sombre, c’est une salle de cinéma,
Les frères lumières ont allumés le projecteur sur toi,
Ton souffle vodka,
Ton regard noir,
L’odeur de la mort, la mort de la mère,
Un mauvais drama,
Pas de cornet à l’entracte, jamais de cornet à l’entracte, jamais d’entracte,
Je vois beaucoup trop clair dans mon salon.
Je ne suis pas la digne fille de ma mère,
Je ne suis pas elle,
Et je ne suis pas moi,
Je ne suis pas l’enfant modèle,
Je ne suis pas l’enfant roi,
Je suis l’enfant modelé, modelée dans le silence et la peur,
Je suis l’enfant aphone qui hurle son impuissance dans un gouffre sans lueur,
Je suis enfant.

Je n’ai plus la force d’écrire ce que je vais te dire.
Elle s’est engluée. Au fil des jours, à l’écume de vos bouches, nids de couleuvres dans la gorge, aux rétines aveugles de lumière bleue.

3-3-3. Je regarde. Mes mains. Le verre d’eau. La tablette de Pantoprazol.
Dehors un enfant crie une sirène d’ambulance un oiseau qui chante.


En Iran, une autre femme que moi, fixe du regard ses poings fermés.
Pour la dernière fois.

Je vais te dire comment on en est arrivé là.
Le silence, le venin, l’ignominie.


L’histoire qui se répète se souviendra de ceux qui tournent les pages.

Et sentir la gratitude monter dans mon ventre, à travers mon diaphragme, dans la trachée, l’arrière gorge, inonder les cervicales, les joues rougies, la voix frêle et tremblante. Merci pour ce cœur rompu, ce trou béant, cette mort latente. De n’avoir pu enfanter, en subir la honte encore, cultiver le non-dit, vouloir se repentir, changer l’axe, forcer l’existence. Merci pour le pont aérien qui arrache, ampute, pour l’irrémédiable oubli, la perte oui. La perte qui fait vivre !

Et

Ce chausson tient dans une main. Il se recroqueville sur sa propre chair, se repli dans les brisures du temps. Des lambeaux manquants cachés par de fraîches jointures. Les rebords d’un souvenir qu’on chasse ou qu’on chérit, qu’on déplie à notre guise, qu’on invente, dont on se réjouit un jour, qu’on pleure aussi, et rythmé se déploie et chante et assourdissant nous mène au bâton l’un après l’autre engrainés sur le pavé des nues, les pleines et les vides, les brillantes et les oubliées.

Va, le souvenir gonfler les contes.

je veux jouer avec les fourmis qui s’activent les unes derrière les autres et je veux bloquer leur chemin et les regarder contourner le chemin et je veux enlever l’obstacle et je veux voir les fourmis former à nouveau une ligne droite et je veux sentir la chaleur des dalles de la terrasse sous mes pieds et la chaleur du soleil dans mon dos et je veux sentir l’odeur du soleil et je veux laisser les fourmis tranquille et je veux m’asseoir sur les dalles qui ont brûlé mes pieds et qui maintenant me brûlent les fesses et je veux regarder la journée d’été qui se termine et les arbres qui s’agitent doucement et je veux me dire que de cette façon ils s’endorment et je veux fermer les yeux pour m’imprégner des odeurs et des sons et je veux entendre les bruits dans la cuisine et je veux imaginer ceux qui sont là prendre les verres pour commencer la soirée et je veux entendre le bruit du verre qui raisonne quand les verres se frôlent et le bruit du frigidaire qu’on ouvre et je veux percevoir les moindres nuances des paroles qui se disent et ne pas les comprendre et je veux être le témoin caché des rires et je veux espérer entendre toujours ces bruits-là, ces bruits-là exactement, ceux de la vaisselle et des rires, et je veux habiter dans un endroit qui aura une grande cuisine et je veux que la table où l’on mange soit dans cette grande cuisine et je veux inviter là qui je veux et accueillir là tous ceux qui veulent venir et je veux le faire tous les soirs de ma vie et je ne veux pas être capable de me passer du bonheur que j’entends, assise sur mes dalles chaudes, et qui s’entendra aussi dans ma grande cuisine autour de ma grande table et je veux que cette image existe un jour exactement de cette manière-là parce que je sais déjà que ces bruits sont les bruits qui survivent à tout et qui seront toujours là et je veux qu’on se souvienne de moi comme la personne qui accueille et sort les assiettes et sort les verres et débouche les bouteilles et fait de grands repas qui durent jusqu’à ce que qu’on enfile les gilets parce que la nuit devient fraiche et je veux rester assise sur ma dalle et ne pas venir pour le repas et je veux que tout mon corps s’enveloppe de la joie de la soirée qui commence