Fallait-il nécessairement que je te le dise ? Plus encore, était-il urgent que je te l’écrive ? Évidemment, tu es l’urgence, toi qui cours d’un spot à un autre, trottant, t’agitant, aspirant le temps comme
si tu allais le dévorer. Te rappelles-tu ces fois où tu m’as quitté, jeté, abandonné ? Tu croyais certainement que j’allais me contenter de tes principes, de ta présence protectrice. Tu souhaitais certainement qu’attentif à tes mots, je reste bouche bée, ravi d’entendre le déroulé de tes visions, plus
souvent celles d’un avenir à rêver que celui d’un passé révolu. Parfois, tu as plongé dans les racines, mais si rarement. ! Non, tu es toujours à la cime de l’arbre, toujours à te rapprocher du soleil en ouvrant tes branches comme des bras accueillants. Ton rêve est la canopée. Tes doigts s’allongent pour capter la lumière, celle que tu inspires, celle que tu n’expires pas toujours au bon endroit. Quelqu’un t’a appris le caniveau ! Un salaud ! Où est le temps au cours duquel nous partagions les songes d’une nuit d’été, les voyages oniriques ou les battements chamaniques de nos coeurs tendus comme la peau d’un tambour de cérémonie ? Tu vois, je t’écris pour te poser des questions. Certes, j’en aurai à te raconter. Non pas que je ne sache pas par où commencer. Je sais très bien. Je t’ai aimé. Je t’ai adoré. Je t’ai porté aux nues. Puis, sans jamais te trahir, je me suis aperçu que tu changeais. Moi aussi ?
Bien sûr. Personne n’est épargné par le temps. Mais quand même ! Nous avions seize ans, vingt ans peut-être, nous y étions, nous y croyions fort, tendrement. J’ai vieilli. Toi aussi, en même temps ! Je ne dis pas que tu t’es aigri. Non, tu as toujours tes charmes intemporels. Je trouve seulement que tu t’es parfois aventurée sur des chemins si communs que les traverses buissonnières d’antan ont perdu droit de cité. Je ne te le reproche pas. Un peu quand même ! Nous sommes ensemble depuis un moment. Un vieux couple. Je t’aime toujours, là n’est pas le propos. Je t’aime, mais parfois, j’ai vraiment l’impression qu’il serait temps que nous nous accordions une pause. Peut-être pas définitive. Tu peux encore changer. Oui, moi aussi. Mais je préférerais que ce soit toi qui reviennes vers moi, que tu arrêtes de courir derrière les étoiles pour venir t’asseoir cinq minutes sur ce banc, tu sais. Pas toujours facile !
Regarde-moi pourtant. Non, ne me lance pas ces yeux noirs ! Essaie juste de sentir la perception qu’ont les autres en m’auscultant. Et envoie-les chier ! Laisse-les ! Ils sont comme ils en ont besoin, sans se rendre compte qu’ils n’ont plus aucun choix, sinon celui de la norme dans la masse. Regarde mon sourire persistant, ma peau tatouée, mon anneau à l’oreille, mes cheveux gris semblables à des branches. Écoute le tambour qui m’entraîne dans l’ADN de la plante.
Entends mes chants d’hommage à celle dont nous sommes redevables, celle que l’on massacre. Pas la Révolution Permanente ! Là-dessus, j’ai évolué. Non, celle sans qui nous ne serions plus. Pour de vrai. La Nature.
Voilà, le temps est compté. La mélodie du timer retentit. C’est la fin, ma seule amie. Just the end. J’avais envie de te l’écrire. Tu sais, je t’observe au fil des jours. C’est plus fort que moi, plus nous allons de l’avant, plus je te préfère mon animalité. Pourtant, je t’aime, toi, mon humanité.