Re-père

Le fer rouge incandescent du four électrique me réchauffe les yeux, le corps puis l’âme.

Dans le plat en aluminium clinquant, je perçois la patte à pain et les mains de ma mère.

Ces mêmes mains qui réajustent son fichu rose d’où dépasse des mèches de cheveux.

Les bras le long du corps, elle chantonne et me regarde. Elle me dit :

« antia zouina, antia al habiba, al ghazala dieli » « tu es belle, tu es ma chérie, ma gazelle à moi !»

Je sens la patte à pain fondre sur ma langue, cette langue maternel que je ne parle pas ou peu.

J’ai envie de gazouiller colère, de vomir mensonges, ainsi que Vésuve, et de fuir loin la-bas, derrière les platanes, où le mouvement de la vie est encore supportable. Puis, encore loin la-bas derrière, le toit du théâtre de quartier, qui est ma cachette. C’est un trône sur lequel je joue le rôle de celle qu’on ne voit pas. 

La haut, je ne parle pas la langue de Molière ni celle de l’imam, j’arbore la langue que je veux. 

Les feuilles de chênes qui frétillent dans la brise d’automne sont ma langue. 

Le crépuscule par delà la croupe de l’immeuble est ma langue.

La gouttière débordante d’épines de pin est ma langue.

Les caniveaux d’où plus rien ne bougent sont ma langue.

Les bancs emplis de départs et d’arrivées sont ma langue. 

Les portes d’HLM cassées sont ma langue. 

La fumée des voitures brûlées est ma langue. 

Le coup de pistolet qui tonne à minuit est ma langue. 

Les sirènes de voitures de police sont ma langue.

La canne de la grand-mère Portugaise est ma langue. 

Le ballon boueux de la famille Afghane est ma langue. 

Le hachoir du boucher Mohammed encore plein de viande est ma langue. 

Les boules de pétanque qui pètent sont ma langue.

Le roulement de « r » hispanique des joueurs est ma langue. 

Le bichon malté attaché d’une laisse devant la boulangerie du quartier est ma langue.

L’odeur de pastis dans le bar PMU est ma langue.

Je suis proche proche très proche de la langue du bruit.

Bruit de ma chaise qui s’agite dans un grincement furieux, emberlificoté dans mes longues jambes. 

Échasses qui courent, sautent, gesticulent, « ne tiennent plus en place ». 

Ces gigues et ces bras et ce corps et cette fillette « intenable », qui fait parler les psy.

Un brouhaha collégiale qui n’est rien, comparé au grognement du frigo qui sommeille en moi.

On croirait qu’il est affamé ce ronron… fatras de sens… fouillis viscéral…je suis frigo ! Frigorifiée… parfois or parfois horreur, dans les griffes du fauve, ou frit par les fées.

Je fonds, je fou, je feux, je foisonne de frétillements de monstres creux et vides vandalisant ma viande humaine.

Je-veux-manger-moi-aussi-j’ai-faim ! 

De la fin de ces hantises erratiques.

Alors ma faim se discipline.

J’ai décidé d’avoir faim. 

Chaire à l’intérieure de mes os qui font trembler ma mère comme des baguettes de tambour.

 « Couli couli ! Ah benti ! kein ra al rdouma !» « Mange, mange ! Ô ma fille ! En toi il n’y a que les os !».

Un squelette traversé par les vapeurs de la cocote minute prête à exploser d’odeurs de tomates et de safran affranchis… 

D’une tension qui m’enveloppe, qui se fait chaire pantelante, je veux en faire mon métier ! Apprendre à manger.

Mais il faut d’abord manger… de tout son être, de toute sa chaire, de tout son corps… manger leurs mémoires.

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