Parles, et je me tairai.
J’oserai cela, comme au temps de la première enfance. Ce sera pour de vrai. Pour de vrai je me tairai, et demain et tout à l’heure j’entendrai pour de vrai. C’est au fond de moi cet endroit pour toi, au fond de moi l’espace.
Le lieu vivant c’est dans le corps, c’est dans le corps que ça s’est toujours fait. Je me tairai et la nausée s’en ira. Certaines fois, je pourrai parler et manger et vivre. Certaines fois et d’autres et d’autres encore et de plus en plus souvent. Jusque là, jusque plus souvent. Je n’oublierai pas comme j’aime vivre. C’est trois fois rien à se souvenir.
Parles, pour qu’enfin je me taise. Et, si je ne t’écoute pas, c’est parce que j’entends. Si je m’en vais par là, c’est pour être présente. Je n’oublierai plus et pourtant j’oserai. J’oserai la joie et la terreur, la rage et le désarroi, le lien et la solitude, la peur et le courage, le mensonge et la vérité. J’oserai savoir qu’ils vont ensemble. Je me souviendrai qu’ils sont liés. Je me souviendrai que la peau du monde est pleine de coupures, et j’oserai sur elles de longues marches, longues jusqu’à oublier la sensation des chaussures, jusqu’à en oublier même la mémoire. Et nous redeviendrons des enfants terrorisés et joyeux.
Avec nos nouveaux vieux pas nous irons tous les deux, des histoires dans les poches, nous marcherons. Nous n’aurons plus besoin de parler et quand nous le ferons ce ne sera que pour toucher le silence. Répéter ce geste oublié. Border nos absences.
Parles encore un peu, jusque là, parles. Je vais me taire enfin et tu ne t’en rendra pas même compte. Ça se fera mine de rien, sans broncher. Nous ne saurons que quand ce sera fini. Et, un beau jour, nous dirons Depuis quand, depuis quand déjà ? Ce n’est pas encore mais demain mais tout à l’heure.
Jusque là, parles encore un peu, lentement, de plus en plus lentement. Parles à peine, ne me laisse pas entendre. Lentement, exhumes la joie de parler pour ne rien dire. Parles pour de vrai.
Et, le jour venu, nous saurons nous lâcher.