Il y aurait un homme, son café du matin, son travail son salaire son loyer. Elles vivraient avec lui, la grande femme blonde et la petite fille aussi. Ils auraient des fenêtres dans l’appartement pour le jour, pour la nuit, pour les voitures pour les piétons pour les chiens et tous les bruits vivant dans la rue.
Il est sur le quai et c’est sûrement le soir. Il a un long manteau noir, un trois quart épais, lui descend jusqu’aux genoux, peut-être même un peu en dessous.
Ils auraient une porte pour tous les entrer et les sortir… ils diraient les : Ah te voilà ! ça faisait bien longtemps, depuis quand déjà ? les reviens plus souvent les fais bien attention à toi surtout sois prudent. Aussi les mots tamisés des habitudes : à ce soir, à tout à l’heure, bonne journée.
Sa longue écharpe coupe un grand trait blanc sur le noir du trois quart.
Ils auraient des amis, pour aller courir, pour se promener, pour rire, boire, s’attabler, pour discuter… Ils auraient des fous-rires, de longues journées, des visages lassés, des rêves et des regrets, ils auraient papa tu me portes je suis fatiguée, ils auraient des disputes des colères des joies des secrets des espoirs des déceptions, les espoirs refleuriraient, ils auraient la vie ordinaire. Ils penseraient parfois le temps c’est si longtemps, parfois le temps c’est si usant, parfois le temps on s’ennuie parfois le temps heureusement on n’y pense pas tout le temps !
Elle a l’anorak rose, celui qui fait doudoune avec les petits bourrelets doux à toucher. Elle a la capuche relevée et les cheveux blonds dépassent sur les bords et sur le front.
Ils auraient le bois préféré, le parc pour aller jouer, le petit bassin aux lumières comme des papillons dans l’eau. Les roues du petit vélo grignoteraient le gravier quand il la pousserait. Ils riraient. Ils auraient parfois des heures qui passent toutes douces d’autres en trop, des heures superflues. Ils auraient quand on se prend dans les bras ils auraient leur vie ordinaire.
Il lui caresse la joue et sa main est mouillée. Il lui parle des mots qui ne s’entendent pas. Il se retourne qu’elles ne le voient pas pleurer. La petite bafouille peut-être : tu reviendras vite papa ? Les mains sur ses épaules veulent lui faire une armure contre la peur et les larmes, un mur contre le partir à la guerre des enrôlés.
Il y a des vies blessées sur le quai d’une gare à la télé.