Les rues seraient parsemées de gens, beaucoup, enfin ça dépendrait de qui compte mais ça ne voudrait pas dire que c’était faux. La joie illuminerait certains visages, glisserait sur d’autres, et répercuterait la tension de tous sur les vitres des bâtiments, sur les fibres serrées des rideaux de fer, sur les vibrations stridentes des mégaphones. Les porte-voix rendraient audibles la détresse, feraient oublier l’humiliation, essaieraient de maintenir avec force le rapport entre une parole et un nuage de fumée. Des yeux contractés trouveraient un appui, des peaux usées marcheraient et seraient soignées le temps d’une chorégraphie éphémère, la fatigue serait déposée au détour d’une rue qui comprendrait et délivrerait un regard réciproque : « Je t’ai vu ». L’État est partout dans la ville mais tord le bras des rues qui ne baissent pas les yeux devant ses costumes flamboyants,
l’État danse toute la nuit sur des pavés clandestins auxquels il dénie le droit mais prend l’argent. Pourtant ses pierres de rue existent, on marche tous dessus. Il y aurait irrémédiablement le moment de bascule où tous redeviendraient chacun, où la hiérarchie exercerait sa pression, où les visages se disperseraient, où les rues reprendraient leur forme de statue. Dans la ville désertée où le vent balaierait les oripeaux, soulèverait les poussières et peindrait un souvenir fait de sillons sur les surfaces de béton, subsisterait un être humain assis dans un croisement, qui gênerait indéfiniment le passage, et refuserait l’anéantissement.