Il n’y a pas de petits brûlés

« C’est trop beau ce qu’il y a dans ta tête tata. »

Voilà.

Aspérités qui s’envolent, déclic en cataclysme et puis

Scène d’urgence, comment j’ai entrepris l’urgence, comment je me suis promenée sur la crête de ma peur pour ressentir la montagne par la sève de mes pieds

Dans l’urgence je cours ou je m’allonge, je suis tellement allongée que je grandis des pieds à la tête, mon urgence rend tout fugace et saccadé et me crispe dans un paradoxe : avec l’urgence le temps se dilate et c’est long, à sa façon l’urgence agrandit le temps, le rend musqué et plein de bruits d’abeilles

Dans l’urgence l’espace s’organise en rangés. Nous devenons des bouts de viscères parallèlement agencés, brûlants, terreux, sanguinolents, silencieux, endurants, vieux, plus vieux, tant on a de temps devant nous. Mon urgence me piège parce qu’elle rassure mon corps fourbu en mettant au rebus un temps mon court-circuit nerveux.

Après, toujours, comment j’ai fait

Après, toujours, comment c’est possible

Après, au pendant qui est juste avant après, comment j’ai déposé ma tête dans le coton pour qu’elle devienne papillon, comment j’ai dévié l’accès de mon fleuve de mots vers le séisme de ma peau, de ma viscérale tempérance, de ma contraction épidermique, de mes pores, comment j’ai exsudé l’angoisse en remettant mon urgence à sa place, sur une table, entourée de gens qui cherchent avec moi le sens à tout ça

Il n’y en a pas

Tant pis et puis tant mieux

Mon urgence est regardée sous toutes les coutures, envisagée au gramme près, combattue goutte à goutte et lentement tout au long des heures qui s’écoulent, jusqu’à ce que

Et puis

J’arrête de chercher l’issue, j’arrête l’issue, je prends une plume sur mon drôle d’oiseau et dessine délicatement la porte de devant, l’une d’elle, je ne sais pas laquelle que déjà, elle existe

Appuyée sur le bois, la main sur le cadre qui forme la porte et debout dans l’absence de lumière, une petite fille

« Bonjour, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez peur de mourir ? On va voir ce qu’on peut faire. »

Il y a une femme, on dit qu’elle est schizophrène mais elle tout ce qu’elle dit c’est qu’elle voit un pygmée. Il l’accompagne partout, il ne dit rien, il ne dérange pas. C’est une question de contexte après tout. Il y a une autre dame, on ne lui demande rien et elle dit « franchement je ne pense pas me suicider ». Il y a un homme, on lui propose une sortie pour qu’il voit autre chose que sa solitude, pour changer un peu, et il dit « franchement je ne vais frapper personne je vous jure ».

Mon urgence s’effritant lentement au son régulier du bip qui scande le flux et le reflux de mes émotions, il y a un homme, comment je l’ai vu passer l’année dernière, au début de tout ça, dans le couloir. Actuellement il est désormais face à moi, je ne sais pas quand c’est arrivé, il a sa tête enveloppée de blanc avec seuls les yeux et la bouche et le nez exemptés de soins parce que, il faut bien vivre j’imagine. Je vois au fond de ses yeux qu’il n’y croit pas. Même sans voir il doit bien avoir remarqué qu’il ressemble à une pochette surprise. Sous ce linceul attend le visage de Lazare. Retour de flamme. La mort a passé une tête mais non. Ses yeux sont en butte avec la réalité mais c’est peut-être à cause de la drogue : il a moins mal mais le réel la drogue elle s’en fout.

A force d’attendre, je n’ai plus dormi, je n’ai plus mangé, j’ai construit cette pensée qui est venue se déposer comme une petite pluie fine sur mes électrodes, qui se sont lentement dissoutes et alors il était temps de partir.

En sortant je croise le regard de mon compagnon le grand brûlé.

*

J’ai envie de dire quelque chose mais je ne sais pas quoi dire à quelqu’un qui a des yeux sans visage. J’ai peur de faire mal, j’ai peur comme de transpercer le si fin film par lequel la grande ruche hospitalière tente de restaurer ce qui est parfois plongé dans les abîmes du vivant.   

A la toute fin, ainsi, je me dis qu’il n’y a rien au-delà de l’urgence, rien à dire,

rien de suffisamment grand et beau à dire. Alors la petite fille s’assoit auprès de lui, je l’imite pour faire bonne figure, enfin si on peut dire, on ne lui demande rien et elle dit

« Bonjour, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous avez peur de mourir ? On va voir ce qu’on peut faire. »

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