J’allais, épaules voûtées, m’appliquant à faire table rase des agapes et bonheurs d’autrefois, des paysages de l’enfance. Repasser, défroisser, doucement lisser la nappe blanche sous ma paume pour faire des miettes un petit tas.
Je mâchouillais des humeurs malsaines, je griffonnais des mots sans queue ni tête et j’absorbais des peurs à vomir, sans les rendre, des angoisses sans fondement. Naissait et périssait l’espoir, en vain et dans un même élan, quand s’additionnaient les doutes sur les baisers reçus et la duplicité à lire sur les bouches. Bonne élève, je m’appliquais à taire le meilleur et le pire. Tout et n’importe quoi, je le gardais pour moi ordonnant les trois temps d’une valse muette, une chanson triste qui me venait en tête, où seuls les grains de poussière tournoyaient dedans. J’étais petite, j’étais farouche.
Le monde tremblait sournoisement. Il écrivait l’histoire sans fin du temps qui passe, du temps qui blesse. Il écrivait le livre de l’éternel recommencement. Je suis devenue vielle femme. Les rêves ont noyé les peines, les pages assoiffées d’encre ont bu toute l’eau des larmes, les tempêtes sont apaisées, le ciel d’orage se découvre, les arbres babillent avec le vent et les couleurs sont plus intenses. Les petits bonheurs m’enchantent et me consolent à présent.

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