La jungle s’est arrêtée de vivre, pétrifiée. Zaara est immobile. Ses tempes frappent le vide, envoient du lourd. Un kick bien deep à 190 BPM. Le sang détale dans ses veines et ses cellules dévorent le flot de sève couleur de cian. Tout ce qui se meut dans l’enveloppe de Zaara est en suspension. En fusion avec cet instant d’inertie totale, de vacuité pure, entre l’éclair et le son qui déchire le monde, là où toute vie se fige et attend. Elle regarde furtivement un ou deux singes qui font les rebelles et balancent des vannes bien à eux. Elle pense que même la canopée à ses punks à chiens.

Face à Zaara, le tigre est figé, attendant qu’elle bouge pour bondir. Elle se remémore les temps où elle avait appris la géomancie, l’alchimie chinoise, le tigre face au dragon, l’opposition du souffle et du semen. Ou l’accord parfait des deux. Le tigre est sur son territoire mais il sent que Zaara est de tous les territoires. Il sent qu’elle est le vide rempli du rêve de tout. Des nuages, la lumière s’échappe en un faisceau dense et semble se mouvoir comme une poursuite, anticipant chaque mouvement des deux titans. Les dieux ne veulent jamais rien manquer du spectacle de la vie.

Zaara tourne autour du tigre, dévorant l’air comme pour en absorber toutes les influences maléfiques. Elle purifie l’espace, le filtre, ne garde que l’essence, la force brute de la jungle. Elle se rapproche, doucement, l’échine courbée, tanguant d’un pied à l’autre, ondulant des formes. Une valse à l’issu incertaine. Zaara a ses yeux rivés sur les pupilles dilatées du félin, transperce l’iris, goutte sa lumière intérieur. Le jeu d’ombres que le vent, les branches, les feuilles et le soleil inventent est un hallucinogène puissant et l’espace semble être façonné d’images fractales. Des ombres oblongues s’étirent sur le visage de Zaara comme un tatouage initiatique.

Le contre jour dessine un duvet irisé autour de son enveloppe corporelle. Ses muscles se contractent, prêt à projeter en souplesse son corps vers l’inconnu. Elle est le dragon. Elle se souvient avoir été il a des milliers d’années cette fillette qui riait, qui fuyait le monde des adultes. Elle se souvient du tigre des rites anciens de Malaisie. Celui qui conduit les profanes dans la jungle pour les initier. Les dévorer avant de les faire renaître. Elle se souvient du tigre et de ses crocs acérés. Elle se souvient du dragon qui s’est réveillé au fond de son ventre. Elle se souvient avoir réussit à être de nouveau celle qu’elle était vraiment, tapie sous les feuilles opaques de son inconscient. Elle griffait, déchirait, lacérait, brulait ses peurs et la servitude. Zaara vient de réveiller le prédateur qui l’habite. Cette fois encore, le dragon est prêt à déchiqueter ses certitudes pesantes, à libérer ses pensées instinctives, à réveiller son cerveau reptilien. Elle est dragon, sauvage, agressif, s’envolant hors de la jungle étouffante de son déterminisme. Dragon qui ne connaît pas le pardon, ne juge pas, délivre la partie la plus pure de l’esprit.  Ce dragon est l’être véritable qui se réveille en elle, chaque nuit un peu plus. Figure supérieure de sa conscience. Elle devient ce qu’elle est. La peur n’existe plus. Elle contrôle tous les circuits énergétiques de son corps, visualise et guide chaque connexion de ses synapses. Elle est pleine du seul vide.

Zaara et le tigre sont face à face à se jauger, se renifler, leurs yeux plongés dans l’âme de l’autre. Mais le tigre sait. Il ferme les yeux, baisse la tête. Sur sa nuque offerte, le souffle de Zaara est brulant, comme un vent cosmique venu emporter le chaos.

Le tigre pose ses rayures au sol.

Zaara le caresse puis enfourche la Honda et s’évanouit dans la forêt, la nuque ornée d’une échine de feu. Les dieux montent le son de la jungle quand la 750 débridée téléporte Zaara à 9000 Hz vers des abîmes de lumière.

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