Il était une fois, il y a fort longtemps, dans des temps reculés, lointains et immémoriaux – encore que l’histoire que je vais vous narrer a été consignée, contée et répétée, donc elle fait partie de nos mémoires – je disais, il était une fois, dans un pays lointain – même si le mot » lointain » ne veut pas dire grand-chose puisqu’il dépend de l’endroit où nous sommes- disons, dans un pays nordique entouré de mers, à la forme phallique, ce qui n’est jamais bon signe, ceint de la Mer Baltique et de la Mer du Nord, il était une fois donc une fille.

Une fille, une pucelle, une vierge – d’ailleurs on ne voit pas bien comment elle aurait pu être autre chose que vierge, puisque la pauvre fille était affublée d’une queue de poisson – une sirène, et petite, qui plus est , ce qui confère à la suite de l’histoire une dimension pédophile, mais soit.Elle vivait dans la Mer du Nord, avec son père, sa mère et ses sœurs, tous et toutes affublés de la même queue de poisson, le père avec une queue énorme comme celle d’un cachalot, recouvert de coquillages visqueux, la mère avec une queue palmée comme les pattes d’un canard de l’ère pré-jurassique, et les sœurs avec des queues plus ou moins réussies, décolorées, effilochées ou hérissées de piquants. Il y avait aussi l’aïeule, qui ne sortait guère de son antre sous-marine aux remugles de soupe de poisson périmée.La plus belle était la petite sirène, celle qui passait son temps à remonter à la surface pour se poser sur un rocher et mater les marins du port.On aurait pu prévoir, lui dire ce qui allait arriver. Mais personne ne le fit. À force de passer ses journées à mater les marins, à jouer avec sa longue chevelure et à chanter des airs de sirène dignes de ceux qui avaient poussé Ulysse à se faire boucher les oreilles pour y résister – car les sirènes sont depuis des temps immémoriaux des démones auxquels les pauvres marins virils mais fragiles ne résistent pas- la petite sirène attira l’attention d’un capitaine, même si son grade n’est pas forcément significatif ici, et elle en fut heureuse, pauvre idiote, car il était fort bien fait de sa personne. Il l’attira dans ses filets, et la captura sans qu’elle oppose la moindre résistance. On pourra me faire remarquer qu’elle avait bien cherché ce qui arriva par la suite, car une petite sirène qui passe son temps à mater les marins en petite tenue ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Il l’immergea dans une cuve d’eau salée, en fond de cale, et ne la sortait que le soir, pour jouer avec ses cheveux, ses petits seins à peine éclos et sa longue queue de poisson qui l’excitait plus que tout. Elle ondoyait sous ses doigts sans qu’il puisse trouver le moyen de la pénétrer et le capitaine jura par la suite que cette petite rouée n’avait finalement eu que ce qu’elle méritait. À force d’être immergée dans une eau salée non renouvelée par les courants sous-marins de son habitat naturel, à force d’être manipulée par des doigts larges et huileux de graisse, à force de hurler son désaccord, mais sa voix harmonieuse et ses chants inouïs ne transmirent pas ce non consentement, la petite sirène se dessécha, les écailles de sa queue devinrent ternes et grises, et elle finit par ne plus chanter, ne plus onduler et rester immobile dans sa cuve aux remugles de soupe de poisson avariée. Le capitaine comprit qu’il n’y avait plus rien à faire d’autre que de la jeter par-dessus bord et de jurer qu’on ne l’y prendrait plus. Après tout, une petite sirène qui passe son temps à remonter à la surface et à mater les marins au lieu de rester sur son quant-à-soi n’a à s’en prendre qu’à elle-même.

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