Le premier signe a été lorsque, nue sur le dos, elle sentit une coulée, un lâché, un tombé étrange. C’était en haut de son corps.
Mon Dieu, son sein droit partait vers la côte.
Puis il y eut, dans le désorde, l’apparition de quelques poils noirs au menton puis au-dessus des coins de la lèvre supérieure, devenue plus fine, il y eut les ongles plus durs et jaunes, les crevasses aux talons même en été, il y eut un soir dans le miroir un nouveau creux sur l’épaule, des poches sous les yeux au matin dans lesquelles les rides prennent volume, il y eut encore la chair du haut des bras qui se détache des biceps, les veines du bas de la jambe gauche qui s’enflent et noircissent, les tâches, les multiples tâches brunes, mille étoiles dans le ciel de son temps, il y eut l’annonce discrète d’un menton qui se double, les petits vertiges, les yeux mi-clos pour voir, les trous blancs de mémoire.
Dernièrement, et cela lui a fait penser à l’expérience du sein droit, tête en bas lavant la baignoire, elle sentit comme une excroissance gêner sa vue, sous l’œil gauche : une nouvelle verrue se dit-elle, au mieux un momentané bouton. Mais non, c’était juste sa chair qui mise vers le bas ne se retenait plus et venait habiter le territoire de l’œil.
Elle a aussi chaussé chez l’ophtamologiste des lunettes de correction et le monde est devenu plus vivant, plus réel, plus fort, plus à vif.
Alors c’est ça vieillir, s’est-elle dit, s’éloigner peu à peu du monde, creuser un écart, y mettre une douce et amère ouate.
Cest ça. Faire un nid au pire, s’apprêter à accueillir les souffrances du corps, qui lâche. Déjà de petites douleurs et leurs inquiétudes l’accompagnent chaque jour. Coccyx, sacrum, cœur, articulations.
Son corps se plombe, sa personne s’incarne. La voix s’aggrave et avec elle l’aplomb de dire non, la voix pour gueuler, le coffre, le trésor d’expériences, à moi, à moi, on ne me l’a fait pas, je sais, je sais même de mieux en mieux qui je suis.

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