D’abord, armez vous de patience – patience et moteurs de temps font plus que morses ni que pages : il se peut que la vieillesse tarde à venir. Ne désespérez pas, elle finit toujours par se présenter. Au besoin, faites des mots croisés ou trouvez un emploi en attendant.
Une fois cela fait, baissez les armes. S’armer et se désarmer sont des signaux envoyés à la vieillesse : nous avons les capacités de tenir le siège, mais nous l’accueillerons en amie. (En réalité nous n’avons pas le choix, mais l’illusion du choix nous rassure).
Deuzio, parlez-lui cinq minutes chaque jour. Le matin, par exemple, avant de vous brosser les dents. L’oublier serait le meilleur moyen de la vexer. Elle ne viendrait plus effleurer nos épaules. On la croirait disparue. Elle nous tomberait dessus à l’improviste, et nous écraserait d’un coup.
Puis, prenez un objet coupant, une râpe à fromage par exemple. Faites glisser la râpe sur votre visage, au coin des yeux, de telle sorte que de petits sillons apparaissent. Répétez l’opération jusqu’à ce que la vieillesse vienne s’y lover. La ride est le ramage de l’âge.
Pensez aussi à faire l’inventaire de vos organes invisibles. La vieillesse raffole des organes usagés. Sélectionnez les plus amochés, servez-les dans un petit bol d’argent, comme les croquettes du chat. Vous verrez, dès la première bouchée elle ne vous quittera plus.
Voilà pour l’aspect corporel. Vous êtes en bon chemin. Mais il vous manque l’essentiel. Pour apprivoiser la vieillesse, il faut aussi transformer votre âme. Commencez par oublier tout ce qui est oubliable. Ce ne sera pas long. Regardez droit devant vous, à l’intérieur, le plus loin possible.
Ensuite, réunissez le matériel nécessaire et fabriquez-vous des souvenirs. Ne lésinez pas sur les moyens, c’est une étape importante. Quand vous aurez tous vos souvenirs devant vous, ils prendront vie et deviendront vos amis. Ils vous diront de les suivre. Suivez-les.
Levez la tête. La vieillesse est là, devant vous, pour la première fois. Elle est affreuse, régalienne, repoussant remugle. Ne courez pas. Ne fuyez pas. Si vous courez, elle vous rattrapera et vous dévorera. Regardez là en face. Peu à peu, elle vous semblera plus belle.
Enfin, faites la ronde autour d’elle avec vos souvenirs. Chantez, dansez, changez les os en flûtes à bec. Souriez-lui, embrassez-là. Laissez là picorer dans votre main, et quand il n’y aura plus de grain, fermez les yeux.