Mes parents ne m’avaient jamais parlé de mon grand-père maternel. Une nuit une voix au timbre fêlé me tirait du lit ; je descendais l’escalier et découvrais un être dont le visage aurait dû me faire prendre les jambes à mon coup. Ce fut le contraire. Ce grand-père qu’on m’avait caché, c’était enfin lui. J’en étais certain. Il était là, en chairs et en os. Sa gueule il l’avait perdue sur le front au début de cette guerre innommable qui avait fait tant de morts et de blessés. Lui était un Baveux, une Gueule cassée qui méritait la majuscule, et pour cause. Il lui manquait la moitié de la face. En se rapprochant de lui, je découvrais un masque, plutôt un demi-masque en carton modelé, symétrique de l’autre partie de son visage. Décrire ce masque, c’est décrire cette gueule. Le nez était assez bien reproduit, la pommette gauche imitait celle de droite, avec peut-être un renflement légèrement trop accentué. Allez donc reprocher à l’artiste qui avait tenté l’impossible, allez lui reprocher de lui avoir sculpté et peint une moitié fidèle à l’autre partie de la face! L’artiste avait peint un sourcil qui manquait forcément d’épaisseur. Une mèche de cheveux très brun, trop foncée, retombait jusqu’à ce sourcil. L’œil gauche ne bougeait pas, et pour cause, c’était un œil de verre, bleu comme l’autre. Les lèvres étaient surmontées d’une moustache fournie, en vrais poils drus, poivre et sel ; l’artiste avait anticipé sur le vieillissement du soldat et je pouvais dire qu’à droite comme à gauche cette moustache était réussie. Je suis en train de parler de mon aïeul avec un détachement où l’affection ne pointe pas, j’en suis désolé, croyez-le! Comment cela aurait-il été possible ? La voix qui l’avait amené ici s’était tue. Était-ce l’émotion ou étais-je en face d’un fantôme ? Moi-même j’étais si stupéfait que j’étais muet. Qu’ajouter à cette description ? Sinon que le menton vu de face ne choquait pas ; de trois-quarts ce masque baillait par endroits, laissant deviner des creux que je n’avais pas envie d’explorer. Mon examen cessa quand mon grand-père me quitta en agitant gentiment la main droite comme un au-revoir, je devrais dire un adieu. Je décidais en remontant de ne parler de cette rencontre, ni à ma femme, ni à mes enfants.