Je déteste être enfermé dehors. Je préfère ma cabine de douche. Un mètre carré qui contient le monde.Je parle en elle. Elle absorbe tout de moi, même ce qui n’existe pas encore. Parfois, elle me fait dire des choses horribles.Que puis-je à cela?Il y a les gouttes qui tombent d’en haut. C’est comme la pluie. Elle descend du ciel. La pisse des anges. Cette eau est jaune. Certains de moi, vers mon poumon droit pensent que le voisin d’en haut presse des canaris. Pour en extraire le jus, l’essence de vie. Alors je me nettoie avec cette vie. Ici, je suis Dieu, je vis dans les nuages. Sur la paroi de la douche mon index écrit sur un nuage. Je ne contrôle pas ce que j’écris. Jamais. Mon doigt est bien plus créateur que mon cerveau. Il est autonome, unique, exempt de déterminisme. Il danse, il écrit avec ses tripes, mon doigt. Avant il caressait les peaux, les sexes, les lèvres mais maintenant il caresse les mots, les syllabes. Il imagine. Il me sauve des démons.J’ai un arrière grand père logé dans mon pancréas. Il était alcoolique et un peu con. J’aime bien quand il parle. On dirait un dialecte sous acide.« Je Est Amour ». On pourrait penser qu’il s’ennuie. Mais non. Il n’est pas seul . Il y a aussi tous mes morts. Ici, dans ma prison de Plexiglass, s’invitent en moi tellement d’êtres que l’eau du monde entier ne suffirait pas à nettoyer leur crasse. L’alcool serait mieux. Beaucoup de vin pour se mélanger au sang. Dans le sang, le vin passe inaperçu. Ils ont la même couleur. As tu remarqué comme cette eau qui tombe au sol au ralenti me brûle? Je saute pour éviter qu’elle ne me touche. Mais il y a tellement de gouttes que je brûle comme une sorcière au moyen âge. Les molécules d’eau entrent. Je brûle de l’intérieur. Des larmes de feu me dévorent. Je m’incendie.J’ai peur. Je crie. Les fréquences à 3000 hz courent sur les parois humides, rebondissent sur les gouttes, changent les formes, changent le monde, détruisent le langage, recompose l’univers. Un bouquet de chaos. Les mots inventent des fleurs sauvages. Je parle pour écarter le feu de l’eau. Mes mots, leurs lettres, les « e » et les « t » surtout se battent sans relâche. L’eau s’ouvre en deux quand les phrases sont belles et je peux voir un arc en ciel. L’eau est sensible aux mots qui apaisent. Elle est calme et douce quand je chante. Elle transporte le beau. Elle entre par les pores de ma peau quand ça lui plait et ces mots voyagent en moi et tout est parfait. Je vois des couleurs se mouvoir sous le derme. On dirait une boule à facette. Mon intérieur se paye un after de malade. Quand les mots sont tristes, l’eau les emmène dans les canalisations dégueu pour rejoindre d’autres mots sales. Et je vois des livres se constituer dans les égouts de la ville. Des chefs d’oeuvre parfois. Des bouquets de néant sublime. Une essence d’absolu. Mais qui les lit ? Y a t’il des bibliothèques dans les égouts? Il devrait. C’est de là que tout recommencera. Il n’y aura que poésie. « Hâte Will be over ».Je ne sais pas comment toutes ces lettres s’organisent sur ma langue. On dirait que des fourmis s’agitent sur les papilles, les bourgeons du goût. Elles forment des mots aléatoires avec leurs pattes, comme les puces de sables. Certaines lettres tombent de ma langue. Elles se suicident . Ou s’enfuient. Ou refusent la phrase qui s’invente. Certains mots sont conformistes. Hier, j’ai perdu le « u », évanoui, parti par le siphon. J’irais sur la plage des Catalans le retrouver. Cul, lu, su, alu, uluberlu. On ne peut décemment laisser le « u » disparaître trop longtemps. Sans le « u »: « Je sis fo de vos » chanterait Polnareff. C’est naze. Je ne suis que le vecteur de ce qui me dépasse. Tout ce qui passe par moi, ce qui vient, se transforme, se recompose. La réalité, je la saigne, je l’ouvre en deux. Je la fouille. Mais je ne trouve que des mensonges. Ou je ne trouve rien. La vraie réalité préfère être inventée. Comment expliquer autrement que le tapis de bain m’emmène visiter les étoiles? Comment expliquer alors que ce miroir soit aveugle? Comment expliquer que mon ombre soit une cigogne? Comment expliquer autrement que cette eau qui coule sur moi devienne lave. Qu’elle soit en train de me pétrifier devant vous. Me laisse ainsi ici. Pour l’éternité. A penser me penser. Dans la multiplicité des êtres qui m’habitent.