Freloche

Je prends un arrosoir
J’arrose ma tête
Est ce que je peux faire pousser des souvenirs?
Des souvenirs qui n’existent pas encore?
Je me promène et j’arrose des gens au hasard
Faire pousser une mémoire où je serais
Surgir dans leur vie
Me créer en eux
Est-ce que je peux arroser leur cœur et faire pousser l’amour?
Est-ce que l’on peut effeuiller le cœur?
Sans amour le cœur s’assèche et devient pierre
Il sera pierre des millions d’années.
C’est comme ça
Immobile avec les autres pierres
Regarder le temps se pétrifier
Un jour, mon cœur m’a laissé tomber
Mais moi, si je laisse tomber mon cœur, est ce qu’il se casse?
Est-ce qu’il devient poussière?
Est-ce qu’il zone par terre avec les autres poussières?
Avec les sales élastiques de cheveux et les mouchoirs pleins d’amours qui dorment sous le canapé?
J’aimerais faire disparaitre mes poussières de coeur
Les poussières de mon cœur quand tu es partie
Les faire disparaitre avec mon balai et ma pelle
Faire disparaitre toute les tristesses de toutes les poussières de mon cœur
J’aimerais voir voler ce coeur abandonné
Accroché à un arbre au premier jour des vacances
J’aimerais que des yeux inconnus
Me murmurent des cris qui me touchent
Des voyelles qui me caressent
Des consonnes qui viennent en moi
Des mots qui se promènent dans mes veines
Et me constituent
J’aimerais prendre une gomme
Effacer ma peau
Voir ces mots se créer en phrases
Circuler sur mes nerfs
Me redonner la vie
J’aimerais prendre une scie et découper mon corps en deux
Chercher d’autres mots, trouver la lumière
Me recoller avec les larmes de toi
Parfois toutes ces histoires me mettent en colère.
Quand je suis en colère je prends mon aspirateur
2000 watts sans fil, la batterie chargée à bloc
Et je sors dans les rues
J’aspire les ombres
Toutes les ombres de toute la ville
Tôt le matin ou en fin d’après midi
Jamais à midi car c’est l’heure où les ombres se cachent
J’aspire l’ombre des immeubles
J’aspire l’ombre des chiens, l’ombre des enfants, l’ombre des voitures,
L’ombre des clochards, j’aspire l’ombre des lampadaires
Une ville sans ombre est une ville sans lumière
Je garde tout dans mon aspirateur
Je garde les sacs avec les ombres, avec la mélancolie,
Avec les peurs, les cris, les rires, les histoires, les fous
Je classe les sacs en heures, en jours, en années
J’archive ce que ma raison dépasse
Parfois j’ouvre un sac d’il y a 15 ans
Je le secoue en haut de la colline
Dos au vent, face aux lumières des réverbères
Je rends des ombres vieilles à la ville
Des ombres jeunes à leurs vieux propriétaires
Des ombres à ceux qui sont morts
On ne peut pas embrasser son ombre plus jeune 
C’est contre nature
J’ai ouvert un sac d’il y a longtemps avec son ombre à elle dedans
Une ombre d’elle que j’ai aspirée avant qu’un crabe ne la pince
Avant qu’elle ne soit nuage
Avant qu’elle ne soit ours, et lapin
J’ai découpée son ombre d’elle en six morceaux
J’ai rangé son ombre d’elle dans ma valise
Je peux emmener partout son ombre d’elle qui n’est plus
Parcourir le monde, lui parler, partager, vivre des trucs insensés
Fabriquer des souvenirs avec cette ombre d’elle rangée dans ma valise
J’ai un album photos de tous nos voyages
Sur l’une des photos, on nous voit attraper le bonheur
Avec un filet à papillon.

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