La peur m’apprend que tout sert à presser du temps. « Quand tu es seule », dit-elle, « rappelle-toi de presser les minutes entre le mur de tes mains. Parce que, vois-tu, tes doigts tâtent les choses sans ton aide, et ta mâchoire se crispe toute seule. D’ailleurs, tu n’as même pas besoin de toi pour rajouter de la pression » En attendant je crispe mes doigts sur le volant et j’avance le siège, et je passe les vitesses. Quand je conduis, mes mains m’utilisent pour guider la machine autant qu’il le faut, mais moi je suis comme elle: un véhicule que quelque chose pilote. Je ne suis pas la maîtresse de cette peur, des accidents possibles. Je ne suis qu’un canal, un vaisseau, un transport: de sensations, des nerfs, des impacts, des tremblements, des vapeurs, des échecs. Peu importe que j’ai la sensation de contrôler ces allées et venues. L’attente derrière les autres dans la file au feu n’est qu’un prétexte pour me mettre face à des yeux qui me regardent dans le rétroviseur, qui me montrent ce qui est derrière, devant, selon que je regarde assez loin mais c’est à chaque fois différent selon que j’allume la radio ou non, ce qui me permet de m’échapper. Car j’ai peur d’être seule alors, responsable en cas d’accident. Et j’ai beau redoubler de prudence, la peur me dit  » je ne te lâche pas tant que tu n’as pas compris qu’il ne sert à rien d’être tout le temps sur tes gardes ». Mais au cas où, quand même quelque chose de plus fort surgirait, les yeux m’utilisent pour palper le temps qui reste.

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