Mariana,
Est-ce que le désir donne la vie ?
Il faut que je te raconte, Mariana.
J’étais morte.
Au printemps la nature poussait les feuilles dehors mais moi j’avais le dos tordu vers l’avant et les genoux qui remontaient sous la mâchoire. Un corps de pantin en carton. Abîmé comme si je l’avais découpé en maternelle et que la peinture avait séché dans un tiroir pendant trente ans. En passant les attaches parisiennes dans les trous, au moment de plier les tiges en laiton, je ne savais pas que c’était mon corps d’adulte que je pliais.
A la fin de l’été mon corps était devenu si mou qu’il coulait sur le sol. Je ne pouvais plus marcher car il fallait sans cesse que je le ramasse. Ma grand-mère me disait Tiens-toi droite mais je passais mes journées repliée dans le coin d’un canapé noir.
Et puis l’automne est arrivé et je n’attendais rien d’une saison qui ramène la nuit à quatre heures. Je pensais que mon corps finirait de disparaître et que bientôt j’allais flotter dans l’hiver comme un feu follet translucide.
Mais le désir m’a sauvée, Mariana.
J’ai vu sa bouche. Les incisives qui se chevauchent. La canine qui mord la lèvre. Le lendemain j’ai caché mes vergetures sous mon jean et j’ai peint mes ongles en coquelicot.
Un soir je me suis trouvée au pied d’un mur avec mon désir de l’autre côté. J’avais l’alcool au cœur et la tête en brume. J’écrivais compulsivement un poème sur mon téléphone pour m’empêcher de penser. Si j’avais su brûler des pigeons bouillir des plantes parler à la lune jeter dans le feu. J’ai hésité longtemps et puis j’ai pensé, ce ne sont que deux feuilles de plâtre qui enserrent une laine de verre. Je vais traverser.
En m’approchant de la cloison j’ai entendu une voix qui crépitait. Une voix qui parlait à mon désir au téléphone, qui criait dans un mégaphone, qui couvrait le bruit des motos et qui portait jusqu’au lac. Une voix qui grésillait dans les rues désertes écrasées de soleil et qui crachait : ton désir peut bien crever là.
J’ai pris mon désir je l’ai caché sous mon t-shirt.
Maintenant je le porte avec moi, Mariana. J’entends l’été à travers la fenêtre.